Connemara Queen

Hervé Jaouen · Chapitre 18 sur 33

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Connemara Queen

Chapitre 18

 

Coincés dans leurs boxes de départ, les chiens trépignent, grognent, aboient, hurlent à la mort, mordent le bois et le fer. Aucun doute qu’ils défonceraient la boîte si on leur en laissait le temps. Celui qui fourrerait la main dans la cage, à ce moment-là, serait fou à lier. Il aurait le bras réduit à l’état de moignon sanguinolent, déchiqueté en cinq sec. Les chiens entendent les appels des meneurs de jeu, les infrasons et les ultrasons pénétrèrent dans leur cervelle, ils sont branchés sur la haute tension, bourrés de drogue pour la plupart, ils grattent le sol comme des taureaux furieux et il faudrait peu de chose pour qu’ils se transforment en tueurs d’hommes. La foule les excite, les parieurs gueulent leurs noms, la vague des cris humains déferle sur eux et résonne dans leur caisse. Ils ont peur. Ils font peur. Ils veulent s’échapper, courir dans le labyrinthe, dans la vis sans fin, se jeter dans les filets, se débattre, régler leurs comptes entre eux, se bouffer les jarrets, se sauter sur le râble, s’arracher les oreilles, et la populace ivre et enragée qui garnit les gradins du cirque rêve d’une seconde vie dans la peau d’un chien. L’homme, qui n’a pas ses crocs, jalouse l’animal.

Dans l’arène, le plus doux des lévriers se transforme en bête sauvage.

Sauvage et aveugle.

 

*

 

Je savais tout cela, j’avais vu cela des dizaines de fois. Prête à bondir droit devant elle, Reine ne me reconnaissait pas. Et qu’est-ce qui déclenchait le premier bond, la course de ce geyser de sang, de muscles et de nerfs ? La vue de la porte qui s’ouvrait, la piste, le lièvre à gauche qui commençait à filer le long de son rail, sûrement. Mais plus sûrement encore le son, le « tchonk » de tous les ressorts actionnés au même instant.

J’avais trouvé la solution. À supposer que la vue de Reine baisse considérablement d’ici à la finale – mais rien n’était moins sûr –, il me restait exactement treize jours pour l’entraîner à se jeter sur la piste au bruit de la porte qui s’ouvre. À se jeter dans le brouillard. Sa mémoire et son instinct suppléeraient à ses yeux. Elle saurait que ça se passait droit devant.

J’en ai parlé à Paddy et il m’a aidé à fabriquer une caisse. Le plus difficile a été d’installer un ressort et de faire en sorte que le bruit de la porte qui s’ouvre ressemble à s’y méprendre aux portes des boxes des cynodromes.

Nous avons su que nous étions sur la bonne voie quand, dans le hangar, Reine a commencé à dresser l’oreille au « tchonk » du cadre en bois grillagé.

— Ma pauvre Reine, ils vont te rendre bourrique, ces deux-là, lui disait Claire.

Chaque matin, je quittais le Corner Bar à l’aube avec ma chienne et ma caisse et j’allais dans un vallon isolé, à l’abri de tous les regards, essayer de rendre Reine esclave d’un son. À la sortie du village, je croisais la camionnette de la laiterie Dawn et le van du livreur de pain, et elles devaient les intriguer, mes promenades matinales, et j’entendais d’ici les deux sœurs McGovern de l’épicerie centrale chuchoter derrière leurs vitrines réfrigérées : « Tous les matins, vraiment ? Sur la route de Maam ? Hum, d’ordinaire c’est le soir que les Roméo vont jouer de la mandoline sous les fenêtres de leur Juliette… Cette Nora est une vraie traînée et quand je pense à cette pauvre Claire… Ce Tom Walsh ne m’a jamais inspiré confiance. Buveur, joueur et coureur. Tous les mêmes. Heureusement que Dieu nous a épargné cette épreuve ! Qu’Il soit béni, on se passe très bien d’eux. Tu imagines un homme dans ton lit, Mary, avec ses pieds sales et son haleine puant le stout ?

— Quelle horreur, Catherine ! Tais-toi je t’en prie !…»

Claire a dû m’accompagner. Reine se demandait quelle mouche me piquait de vouloir l’enfermer dans cette caisse. Claire a su la calmer et lui apprendre ce nouveau jeu. Avec elle la chienne acceptait d’entrer dans la boîte. Claire s’éloignait et lorsque j’actionnais le ressort la chienne s’élançait vers elle. Et bientôt Claire a pu rester à mes côtés. Je laissais la chienne courir une centaine de mètres avant de l’arrêter d’un coup de sifflet.

C’est Claire qui a eu l’idée de lui bander les yeux.

— Réfléchis, Tom. Si par malheur ça lui arrive dans les jours qui viennent… Il faut l’habituer à y voir moins. Tout doucement.

Un foulard léger, pour commencer. Ça n’a pas été une mince affaire. Reine n’en revenait pas. Elle se roulait par terre, tentait d’arracher le foulard avec ses pattes. Et y réussissait. J’ai été obligé d’utiliser des bandes adhésives. Que voyait-elle à travers ce bandeau de rayonne bleu ? Nous avons essayé : on discernait les formes, comme à travers un carreau embué.

Il fallait faire très vite : ajuster le bandeau, fourrer Reine dans la caisse où elle n’avait pas assez de place pour se gratter le museau, déclencher le ressort. Au « tchonk », elle oubliait le foulard, sprintait, revenait, appréciait les caresses, on lui ôtait le bandeau, on attendait quelques minutes et on recommençait, roulant le foulard de plus en plus.

— Tu ne crois pas qu’il faut être complètement dingue pour se livrer à tout ce micmac rien que pour écraser un con dont je n’ai rien à foutre ?

Je doutais de moi, j’avais besoin de savoir ce que Claire pensait – ses silences complices ne me suffisaient plus.

— C’est ce qu’ont dû se dire les femmes dont les maris se sont engagés pendant la guerre alors que rien ne les y obligeait. À quoi bon les en empêcher ? Perdre son homme ou garder un mari qui se sentirait un lâche ? La fierté masculine est un mystère devant lequel les femmes s’agenouillent. J’aurais prié que tu ne meures pas.

Sa tirade m’a sidéré.

— Nous ne sommes pas en guerre, Claire.

— J’ai l’impression que si…

J’ai pensé à Nora, à Nora et moi dans l’île du Corrib. Une nausée de honte m’a noué la gorge.

 

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