Connemara Queen

Hervé Jaouen · Chapitre 4 sur 33

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Connemara Queen

Chapitre 4

 

 

Accoudée au bar devant moi, plus belle encore que dans mes souvenirs, Claire m’a regardé manger, ses yeux dans les miens, sa main gauche dans la mienne tandis que je piochais dans mon assiette sans grand appétit. J’étais rassasié d’émotions. J’avais quitté une adolescente, je retrouvais une femme aux formes épanouies, une femme qui maintenant savait tout dire d’un seul regard. Ses yeux brillaient de bonheur, ses yeux gris-vert dans lesquels se reflétait la lumière orange des ampoules encastrées dans le plafond du bar et l’éclat des verres accrochés entre les ampoules. Elle portait une petite robe d’été et dans son décolleté je voyais la naissance de ses seins et ses taches de rousseur.

— J’ai laissé pousser mes cheveux, a-t-elle dit avec fierté.

— Je vois.

Elle a souri en baissant les yeux. Ses cheveux n’étaient ni blonds ni roux. Ils avaient la couleur des feuilles de peuplier à l’automne lorsque le soleil bas les traverse. Ils bouffaient sur son front et sur ses tempes et cascadaient sur ses épaules jusqu’au milieu de son dos. Ses lèvres étaient ourlées et gonflées de sang comme si elle les avait mordues – comme si je les avais mordues. Sa peau n’était pas celle d’une rousse : elle acceptait le soleil, la sécheresse du vent du nord et le sel des embruns d’Achill Island où elle avait vécu son enfance et où elle aimait toujours se promener en compagnie de deux ou trois chiens fous.

Les amis nous tournaient le dos et formaient autour de nous une sorte de cercle aveugle. Nous étions seuls au monde. J’ai bu une tasse de café et Claire m’a servi un verre de whiskey. Je suis passé de l’autre côté du bar et je l’ai prise par la taille. Je me suis souvenu de son corps, de ce corps que j’avais simplement pressé contre le mien, refusant, au moment de partir pour les Midlands, ce cadeau qui m’aurait rendu débiteur. Les épaules de Claire, les seins de Claire, les hanches de Claire étaient faits pour mes mains. Elle a posé sa tête sur mon épaule, ses lèvres ont effleuré les miennes et de nouveau il y a eu une explosion de hurrahs. Peter a plaqué des accords désordonnés sur son accordéon en réclamant une pinte de Guinness pour George son complice, et lui.

— À toi Tom, m’a dit Paddy, apprends ton métier.

J’ai tiré des pintes de stout et d’ale. L’alcool aidant, Peter et George se sont déchaînés. Déchaînés dans la nostalgie. À vouloir nous arracher des larmes, les salopards.

— Je dédie cette chanson à Tom Walsh, a dit Peter. Ils partent, ils sont cinq mille à partir chaque année, ils partent pour l’Angleterre ou l’Amérique. En dix ans, cinquante mille sont partis. Une génération entière. Mais il y en a qui reviennent. Il y en a au moins un qui nous est revenu. George et moi on va chanter pour lui.

The shores of Amerikay… For tomorrow I sail far away

Over the raging foam for to seek a home

On the shores of Amerikay.

Les monstres. Ils l’ont obtenu, le silence religieux.

Mountains of Mourne… Quand ils ont enfin attaqué quelque chose de plus gai, tout le pub a repris en chœur. Après, vers minuit et demie, j’ai aidé Paddy à mettre les derniers clients dehors. On a fermé, éteint l’enseigne, vidé les cendriers, lavé les verres.

— Tu dois être vanné. Claire va te montrer ta chambre.

J’ai jeté mon sac sur mon épaule et j’ai suivi Claire dans l’escalier qui menait aux chambres d’hôtes séparées du corps principal de la maison par une grange ouverte. Une galerie reliait les deux bâtiments.

— La plus belle chambre. Avec salle de bains…

Elle avait mis des fleurs sur la table et un tableau au-dessus du lit. C’était une aquarelle naïve qui représentait un paysage qui m’était familier.

— Tu reconnais ?

La vallée où j’étais né. La chaumière de mes parents. Cette maison et ces terres que j’avais perdues bêtement.

— C’est toi qui l’as peint ?

Elle a hoché la tête. Je l’ai prise dans mes bras. Elle m’a serré contre elle, de toutes ses forces, et m’a tendu ses lèvres. Sans vraiment le vouloir, je l’ai poussée contre le lit. Elle a résisté. Elle tremblait de tous ses membres. Je sentais son souffle court dans mon cou. Elle s’est détachée de moi.

— Pas maintenant, pas maintenant, a-t-elle murmuré essoufflée. Pas comme ça…

Elle s’est enfuie. J’ai pris une douche et je me suis couché. Ce lit me rappelait le lit de mon enfance, son matelas de laine, sa couette de plumes, l’odeur des meubles cirés et le parfum entêtant des fleurs coupées. Il était deux heures du matin à mon gros réveil mécanique – la seule chose que j’avais gardée de mes parents. Je me suis endormi d’un mauvais sommeil, fatigué du voyage, un peu ivre aussi, et le cœur empli d’émotions trop fortes pour que la paix pût venir.

Vers six heures, j’ai été réveillé par un pas étrange dans l’escalier. On aurait dit le pas d’un boiteux. On montait une marche, on s’arrêtait. Puis une autre marche. On trébuchait. Je me suis levé. J’ai entendu un gémissement. Un grattement. J’ai ouvert la porte. C’était un chien. Ou plutôt une chienne. Un lévrier greyhound. Elle avait l’extrémité des pattes enveloppée dans du tissu. Elle voulait entrer. Elle s’est couchée sur la descente de lit et j’ai compris que Claire m’avait donné sa chambre et que cette chienne lui appartenait, qui avait ses habitudes dans la pièce. Une bête malade, efflanquée, sur le point de crever. J’ai toujours détesté les lévriers, probablement à cause de la meute de Francis Costello. Les lévriers sont peu futés, c’est ce que je me suis dit en me rendormant.

 

*

 

— Reine ! Mais qu’est-ce que tu fiches là ?

Je ne rêvais pas. Claire, du bout du pied, houspillait la chienne couchée à côté du lit. J’ai regardé mon réveil.

— Bon Dieu ! Onze heures !…

Claire a ri en posant un plateau sur le lit. Elle a tiré les rideaux et le soleil a envahi la chambre. Je me suis redressé. Claire s’est assise près de moi. Elle m’avait préparé un petit déjeuner royal : jus d’orange, céréales, deux œufs, du bacon et une énorme théière dont le bec fumait.

— Profites-en, c’est la première et la dernière fois que je t’apporte ton petit déjeuner au lit. La femme fait le premier pas, l’homme le second…

— Et le troisième ?

— Oh ! Tom, dis-moi que c’est pour moi que tu es revenu !

— C’est pour toi, Claire, je te le jure.

Elle portait un pull de laine vert, doux et léger, une jupe de toile blanche et des sandales. Ses cheveux étaient noués en chignon. Je me suis senti sale avec ma barbe de deux jours. Elle m’a embrassé.

— Mange, les œufs vont refroidir.

Elle a versé du thé dans ma tasse et en a bu une gorgée. Elle me regardait comme si j’étais une apparition. Et moi aussi j’avais la même impression d’irréalité. Elle a touché ma poitrine nue, du bout des doigts, pour s’assurer que j’existais bien. J’ai posé ma main sur son genou et elle a pris ma main dans les siennes et l’a gardée.

Sur la descente de lit, la chienne s’agitait. Elle essayait de se mettre sur ses pattes et ça faisait mal au cœur de voir cette bête s’échiner à tenir debout.

— Pauvre Reine, a dit Claire.

— Reine ?

— Reine des prés. Comme ça que je l’ai appelée.

— Dans tes lettres, tu ne m’as jamais dit que tu avais une chienne.

— Il voulait l’abattre.

— Qui, il ?

— Francis Costello.

Ce nom n’avait rien perdu de ses pouvoirs maléfiques. Une gêne s’est installée entre nous. Ce nom nous plongeait tous deux dans un passé que nous aurions voulu oublier. Et ce nom traînait à ses basques un autre nom que Claire ne prononcerait pas : Nora.

— Explique…

— Tu connais Francis aussi bien que moi. Ses chiens sont tout pour lui. Sa meilleure chienne s’est trouvée en chaleur à un moment inattendu. Elle s’est échappée et s’est fait couvrir par le greyhound du pharmacien de Cong. Quand elle a mis bas, Francis l’a abattue et il a flanqué les petits dans la Joyce.

— Toujours aussi dingue.

— J’ai récupéré un des chiots. C’était Reine.

Sous la fenêtre, le village s’animait. On entendait des voitures se garer sur la place. Le Corner Bar était ouvert, les premiers clients arrivaient.

— Qu’est-ce qu’elle a aux pattes ?

— Je ne sais pas. Je ne sais plus. Je ne sais plus quoi faire. Il y a du pus. Je lave ses coussins au daquin. On dirait que ça part, puis ça revient. Elle se gratte, se lèche, ça la ronge. Elle ne mange presque plus. Je n’ose même plus défaire ses pansements.

La chienne a dressé l’oreille en gémissant. Claire s’est agenouillée près d’elle. Je ne détestais plus autant les lévriers.

— Elle serait superbe si elle n’était pas malade. Il faudrait l’amener chez le vétérinaire.

— J’y suis allée trois fois. Les pommades qu’il m’a données ne servent à rien.

— On retournera le voir, on ne peut pas laisser une bête dans cet état. Surtout un chien…

Je n’ai pas terminé ma phrase. Mais Claire l’a fait à ma place.

— Un chien que Francis Costello a voulu tuer, c’est cela n’est-ce pas ? Oh ! Tom, pourquoi ne pas les oublier ? Ils n’existent plus. Ils vivent comme des étrangers. Pire que des étrangers. Oh ! Tom, je pensais qu’après sept années tu ne penserais plus à…

— À quoi ?

Elle a froissé sa jupe entre ses mains crispées.

— Tu n’as pas pensé à elle ?

— Depuis que j’ai claqué la porte de l’usine de Birmingham je n’ai pas pensé une seule seconde à Nora.

Elle a caressé mes joues râpeuses.

— Je t’aime tant, Tom.

— On va se marier, Claire. Le plus tôt possible.

 

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