Connemara Queen
Chapitre 11
Je n’ai pas revu Francis Costello de plusieurs semaines. Je me gardais bien de fréquenter les pentes du Maumtrasna. J’allais entraîner Reine plus loin dans le Connemara, entre Clifden et Letterfrack, là où le terrain était plus difficile, beaucoup plus accidenté. Je choisissais d’anciennes concessions de tourbe creusées de fossés et de rigoles, pleines de pièges humides que Reine franchissait d’un bond. Je soignais sa nourriture. Je la gavais de vitamines. Elle se musclait. « Je suis jalouse », plaisantait Claire en se lovant contre moi dans le lit. Nous étions retournés dans les dunes, avec la couverture. Claire aimait faire l’amour dans la nature. Elle trouvait cela plus « romantique ». J’avais une peur bleue de lui fabriquer un gosse. Se marier, oui, avoir un gosse, non. Cette idée ne me plaisait plus. Sans doute était-ce parce que j’avais maintenant un autre objectif. Ironie du sort qui me rappelait les lois de la nature, Reine a eu ses chaleurs. J’ai dû la garder à l’attache. Mi-août nous avons repris l’entraînement. Elle a très vite perdu ses kilos en trop. Au cours d’une même semaine, elle a tué trois lièvres.
Accompagné d’un jeune prêtre, le curé est venu nous rendre visite. Au cours de sa longue carrière, le père O’Mahoney avait appris la tolérance. Il se doutait que ma foi s’était étiolée pendant ces sept années d’exil. Nous avons fixé la date du mariage. Le jeune prêtre, un certain Henry Cusack qu’il m’aurait été impossible d’appeler « père », frais émoulu du séminaire, était du genre intégriste, petit soldat du Vatican. Il a insisté sur la nécessité de nous « préparer au mariage », catéchisme, entretiens et tout le saint-frusquin. Le père O’Mahoney a tempéré son excès de zèle.
— J’ai servi la messe de mariage de ses parents en qualité d’enfant de chœur, je connais si bien Tom que je lui pardonnerais même de se marier avec une anglicane.
— Père O’Mahoney ! s’est exclamé l’autre.
— Je suis sûr que Tom élèvera ses enfants dans la foi catholique.
Le père O’Mahoney était un fervent adepte des courses de lévriers. Il jouait régulièrement quelques livres par l’entremise du bedeau. Et c’était surtout cela qui me valait son indulgence : il avait entendu parler des performances de Reine. Le mariage a été fixé au samedi suivant la finale des courses de Galway. J’avais déjà payé les droits d’inscription de Connemara Queen.
Il ne se passait pas un jour sans que Claire ne parle chiffons, robe, voile, costume, fleurs, menu, invités – le repas serait pris au Lansdowne Arms Hotel. Je l’écoutais d’une oreille distraite. Je n’avais qu’une idée en tête : battre Francis Costello. Et Paddy l’avait bien deviné qui m’a dit un soir :
— Tu as tort, Tom. À quoi bon se compliquer la vie ? C’est quand on a peur de quelqu’un qu’on lui déclare la guerre. Et qui a peur des Costello ? Pas toi, Tom. Au contraire. Regarde, depuis que tu es revenu, Francis n’approche plus du bar.
— Ce qui fait baisser notre chiffre d’affaires.
— Une bouteille de Bushmills par semaine, c’est pas cher payé pour être débarrassé de cet oiseau de malheur.
Le chromo était en voie d’achèvement : le Corner Bar au milieu des petites maisons colorées, Paddy, sa charmante fille, son merveilleux gendre, leurs enfants, le chien – Lassie, chien fidèle –, les villageois, une vache, des moutons et le curé bénissant le tout.
Qui avait peur de ce chromo ? Un personnage qui ne figurait pas sur le tableau ? Qui voulait me tirer par la manche hors du cadre ? Nora ?
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