Connemara Queen

Hervé Jaouen · Chapitre 2 sur 33

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Connemara Queen

Chapitre 2

 

Une seule chose avait changé : les routes s’étaient élargies. Je voulais garder mes yeux intacts – vierges – pour les paysages que j’aurais pu dessiner de mémoire : je me suis laissé aller, je me suis endormi sur la banquette arrière du car, bercé par les cahots. Ça faisait une dizaine d’heures que je me trimballais de train en bateau et de bateau en bus. J’avais hâte de m’asseoir dans un champ et d’être aussi immobile que l’eau du Corrib dans laquelle se reflètent les nuages.

Lorsque je me suis réveillé, les montagnes du Connemara barraient l’horizon et le soleil orange avait entamé sa descente au centre du cirque des Maumturk Mountains.

À l’entrée de Ballinrobe, le car a ralenti en longeant l’immense plaine du champ de courses. J’ai vu là une espèce de clin d’œil à la promesse que je m’étais faite : ne plus toucher au jeu, sous quelque forme que ce soit, et ne parier qu’avec un seul type, Tom Walsh, ce type qui approchait de la trentaine et dont je voyais le reflet dans la vitre. Ce fantôme avait les yeux plissés de fatigue – celle des milliers d’heures passées à usiner des pièces au centième de millimètre –, les cheveux coupés en une demi-brosse hirsute, le front creusé et les mâchoires serrées. J’ai ordonné à l’image de sourire à son modèle. Oui, mon pote, c’était grâce à cette gueule et à ces épaules de lutteur que tu avais survécu dans la jungle des faubourgs industriels. Une fraction de seconde, mon portrait en filigrane sur la vitre s’est ajusté au panneau annonçant les courses hippiques de fin juillet. J’ai ricané : portrait de cheval ? Un bien mauvais bourrin, Tom Walsh.

Le car s’est garé devant le Market House Tavern. La balance automatique à vingt pence n’avait pas bougé. Gamin, je me pesais là-dessus et si j’avais pris du poids depuis la dernière foire, ma mère était fière. La balance lui apportait la preuve qu’elle savait nourrir son gosse, malgré le fric qui manquait, le veau mort-né ou les moutons égorgés par les chiens errants. Elle gardait précieusement les tickets dans son porte-monnaie. La preuve à vingt pence.

J’ai glissé une pièce dans la fente. J’accusais quatre-vingt-cinq kilos.

— Alors, Tom, tu as grossi en Angleterre ?

— Catherine !

Elle avait pris un sacré coup de vieux, Catherine McArdle. Ma mère et elle avaient été des copines d’enfance, et ma mère aussi aurait eu l’air d’une vieille pomme ridée si elle n’était pas morte à quarante-cinq ans. Elle s’était mariée à trente-neuf ans. Elle avait eu six années de bonheur et un fils unique. Un fils indigne.

Je suis descendu de la balance, gêné d’avoir été pris en flagrant délit de nostalgie, l’air d’un grand dadais se pesant comme une jeune fille. J’ai embrassé Catherine. Je lui ai dit que j’avais voyagé toute la nuit et toute la journée et que j’attendais la correspondance pour Cornawona.

— Je suis venue à la pharmacie. Mon vieux mari est usé. En congés ?

— Non, j’ai démissionné.

— Alors, tu reviens pour toujours ?

Pour toujours ! J’ai dit que je pensais que oui, pour toujours.

— Il y a quelqu’un qui t’attend ?

— Je suppose. Oui, je suppose que quelqu’un m’attend.

— Je crois que je connais ce quelqu’un.

J’ai dit que c’était la même personne que je connaissais aussi et la vieille Catherine a ri. Elle m’a proposé de me ramener. Elle habitait à mi-chemin de Ballinrobe et de Cornawona.

— Tu trouveras bien une autre voiture pour t’amener jusqu’au bout.

Je l’ai remerciée. Je lui ai dit que je voulais d’abord manger un morceau.

— Il y a de quoi à la maison. Tu téléphoneras et Paddy O’Neill viendra te chercher.

— Non, je n’y tiens pas. Vraiment.

— Ah, c’est à toi de voir, Tom.

— Sûr…

Elle m’a fixé droit dans les yeux, de ce regard perçant que seules possèdent celles qui ont élevé une ribambelle de marmots – celles qui savent découvrir l’enfant en l’homme.

— Prends soin de toi, Tom.

— Au revoir, Catherine.

Elle s’est retournée.

— C’est bien que tu sois revenu, Tom. Ils seront tous contents que tu sois revenu. Surtout elle. Ta mère. Passe par le cimetière, tu verras que tes morts n’ont pas été abandonnés.

— À bientôt, Catherine.

Je suis entré dans le pub. Tes morts n’ont pas été abandonnés. Ma mère parlait par sous-entendus, également. Pas pour blesser. Pour ménager. Oui, Catherine, j’avais abandonné mes morts comme des millions d’irlandais avant moi.

Le bar était désert, à part un vieux pochard qui se faisait servir un whisky et une pinte de Guinness. John et Michael, les patrons, devaient être en train de dîner. Huit heures allaient sonner, c’était le creux entre le coup de feu de six heures et celui de neuf/dix heures. Un jeune gars tenait le bar. Tant mieux. Je n’avais pas envie de discuter, j’ai commandé un sandwich et une pinte de Smithwick’s. Les cannes à mouches étaient accrochées au mur, comme dans le temps, mais la télévision était en couleurs.

— D’où tu viens ? m’a demandé le vieux.

J’ai souri. « D’où tu viens ? », éternelle question que l’on pose en Irlande à l’étranger.

— De Dublin, ai-je menti.

— En vacances ?

— Oui.

— Tu pêches ?

— Oui.

— Il y a de grosses truites par ici.

— Je connais.

— Ah ? T’es du coin ?

Le double coup de klaxon du car m’a permis d’éluder la réponse. J’ai payé, en laissant de quoi remettre une pinte au vieux.

— Dieu te bénisse.

— Toi aussi, grand-père.

J’étais le seul passager. En déchirant mon billet, le chauffeur a engagé la conversation – pluie et beau temps –, espérant que j’allais m’asseoir à côté de lui. Il a été déçu : je me suis collé au fond. De rage, il a démarré sur les chapeaux de roues. L’engin, une antiquité qui devait dater de la guerre d’indépendance, ferraillait de toute part et les vitres claquaient et vibraient dans leurs cadres. On se serait cru dans un trolley déglingué cahotant sur les aiguillages d’une rue pavée.

Une demi-heure plus tard il a pilé au beau milieu du carrefour de Clonbur.

— Normalement, j’ai pas le droit de m’arrêter ici.

— Déconne pas.

Ce car faisait autant d’arrêts qu’il y avait de passagers. Je l’avais pris mille fois.

— Tu viens pour un enterrement ?

— Non, pourquoi ?

— Ben, je croyais.

— Tu connais l’histoire de l’aristo qui va chez le coiffeur ? Ce qu’il répondait quand on lui demandait : « Comment je vous les coupe, monsieur ? »

— Non.

— Il répondait : « En silence ! »

— C’est pas bon le silence, a rétorqué le chauffeur, le silence c’est comme une maladie.

Il avait raison. Pendant sept ans je m’étais tu et ça m’avait rendu malade.

 

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