Connemara Queen
Chapitre 1
Le car-ferry a fait machine arrière et les hélices ont brassé la vase du port de Rosslare. Accoudé au bastingage du pont supérieur, j’ai regardé ce limon bouillonner en nuages épais, et c’était comme si tout ce temps passé en Angleterre remontait à la surface, comme si se décollait une caille noire et puante du fond de la cuvette de Birmingham, cette fosse géante où la civilisation industrielle s’était soulagée sur ma tête pendant sept ans pour me punir d’avoir brisé les miroirs de mon âme.
J’ai pensé que dans ce marc de la mer une voyante aurait pu lire mon avenir. Une voyante ? À quoi bon. Je pouvais me tirer les cartes moi-même. Aussi sûrement que l’eau du port allait se décanter et la vase se reposer, j’allais épouser Claire, lui faire des enfants et vieillir sur cette terre d’Irlande que je n’aurais jamais dû quitter. Mon avenir était tracé au cordeau, depuis avant-hier. Depuis que j’avais reçu la lettre de Paddy O’Neill : ses forces déclinaient, il me proposait de reprendre le Corner Bar. Il n’avait qu’une fille unique – Claire –, elle m’attendait, et le pub serait dans la corbeille de mariage. Sûr.
Le premier de chaque mois, pendant sept ans, Claire m’avait écrit qu’elle m’aimait, qu’elle m’attendrait jusqu’à la fin de ses jours. C’était dingue. C’était beau. Trop beau, deux cadeaux de trop pour un salaud qui n’avait jamais répondu qu’il reviendrait. Les mauvaises langues diraient que je venais prendre possession du commerce, et de la fille, accessoirement. Comment faire la part du vrai et du faux là-dedans ?
Des touristes allemands filmaient les manœuvres d’accostage et photographiaient le port dans la brume. Et moi j’avais les yeux fixés sur une tache de couleur, un bleu si lumineux dans ma mémoire, cette maison là-haut dont sept années auparavant j’avais emporté l’image et, par intermittence – tour à tour phare et bouée de sauvetage –, elle avait lui dans la grisaille de l’alcool, du boulot abrutissant et des filles faciles, déjà mortes à vingt ans, baisées dans des meublés sordides.
Cette maison bleue éclairait la côte mieux que cent mille soleils.
À l’intérieur du bar, des congés payés, des types du Donegal et du Mayo qui avaient consommé deux ou trois pintes à l’heure, ont entonné ces putains de chants de marins que j’avais oubliés, ces histoires de jeunes gars qui partent – Farewell to Dublin – et qui reviennent – I’m sailing home to Dublin City, to the one who’s waiting for me there. Quand j’étais gosse, mon grand-père me répétait qu’ils avaient eu tort tous ceux qui étaient partis creuser les terres gelées du Klondicke, alors qu’on trouvait de l’or partout en Irlande. Dans le moindre pré, dans la plus misérable des tourbières : l’or du bonheur de vivre.
On a la larme facile, nous autres Irlandais, quand on chante avec un verre dans le nez. Le solo du chœur avait les larmes aux yeux et moi aussi j’avais l’œil humide. J’ai eu envie de leur dire d’arrêter de chanter.
Impudiques, les flashes des touristes mitraillaient les tronches luisantes de mes compatriotes.
Le tablier métallique a raclé le béton du quai.
— Tu sens ? Tu sens ça ? m’a dit un type accoudé à ma droite.
Envoûté par la maison bleue là-haut, je ne m’étais pas aperçu de sa présence. Pendant la traversée, on avait un peu discuté. À peine plus grand qu’un jockey, il était âgé d’une soixantaine d’années et n’avait plus beaucoup de cheveux sur son crâne constellé de tavelures. J’avais parié avec moi-même que sa bonne bouille, ses yeux rieurs et malins et son corps sec étaient ceux d’un garçon de café. Je ne m’étais pas trompé. Lui aussi, il revenait au pays. Il allait reprendre la ferme de ses vieux. Ses frères et ses sœurs s’étaient tirés qui en Amérique, qui à Londres, qui au Canada. Il allait élever des moutons, de quoi tenir le coup en attendant la retraite de la Sécurité sociale anglaise.
Il venait d’entrer sans frapper dans la maison de papier de mes souvenirs où chaque pièce regorgeait d’émotions. Je l’ai un peu rabroué.
— Quoi ? Qu’est-ce que je devrais sentir ? La vase ? La merdouille ?
Il a posé une main sèche comme du bois mort sur mon bras. Ça voulait dire : du calme, mon gars, du calme.
— Respire !
Il s’est rempli les poumons.
— Alors ?
Ça sentait le foin, les joncs, l’eau des rivières, la cendre chaude, les embruns, la toile huilée, le chien mouillé, ça sentait tout ce qu’on trouve auprès d’un âtre, c’était l’âcre odeur de la terre irlandaise que dévorent les cheminées. Le parfum de la tourbe.
— T’as gagné, mon pote.
De la maison bleue, là-haut, s’élevait une fumée blanche, rabattue par le vent d’ouest. Puis d’autres fumées blanches, partout. J’ai pensé à cette histoire de fumée blanche et de fumée noire au-dessus du Vatican. Le pape n’était pas mon cousin. C’était moi l’élu.
— Ça en fiche un sacré coup, hein ? a dit mon pote le garçon de café.
— Un sacré coup.
Il a pris sa valise en carton bouilli, j’ai balancé mon sac de marin sur mes épaules et côte à côte on a marché vers la gueule béante du bateau qui vomissait des dizaines de voitures dans un nuage de gaz d’échappement.
À la gare routière, on s’est serré la main. Il m’a souhaité bonne chance, je lui ai souhaité bonne chance. Il m’a dit que si jamais je passais par là, du côté de Carrick-on-Shannon. J’ai dit « bien sûr » et je suis monté dans le car rouge et jaune des Eiraan Greyhound.
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