Connemara Queen

Hervé Jaouen · Chapitre 8 sur 33

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Connemara Queen

Chapitre 8

 

J’ai toujours aimé me lever à l’aube, et plus encore dans ces pensions de famille où le petit déjeuner est pris en commun – ah ! l’insupportable cérémonial du « Bonjour, comment allez-vous ? » –, afin d’échapper aux mines froissées, aux mauvaises humeurs matinales et aux problèmes remis sur le tapis sitôt la première lueur du jour – les radotages de mon père devenu un ivrogne sur la fin de sa vie.

J’ai allumé le feu dans la cuisinière et j’ai mis du beurre à fondre dans une poêle pendant que je mangeais mes céréales. J’ai frit un œuf et une tranche de bacon, j’ai grillé des tranches de pain complet et j’ai bu plusieurs tasses de thé. Au bout d’une demi-heure la pièce était emplie de la chaleur du feu de bois et de tourbe et j’ai mis la cuisinière au ralenti. C’était l’été.

J’ai souhaité que ni Claire ni Paddy ne descendent. Je voulais profiter au maximum de ces minutes de solitude. Était-il normal d’aimer un pays et des gens et de les détester en même temps ? De vouloir et de ne vouloir pas vivre avec eux ? J’ai pensé à ce qui s’était passé cette nuit : Claire était devenue ma maîtresse. « Je sais qu’elle a juré qu’elle t’aurait…» Pauvre Claire. Nora m’avait eu et sûr qu’elle me voulait encore.

Nora m’avait eu à la sortie du bal qui clôturait le concours hippique de Ballinrobe auquel elle avait participé. Faut dire que je tournais autour d’elle. J’étais de ceux qui rôdaient autour de Castlehill comme des renards. J’avais le sang chaud et la fierté des pauvres. Posséder la fille Costello avait à voir avec une idée de revanche. Mais la fille Costello ne demandait qu’à être possédée. Et elle lisait dans les pensées. Après que je l’eus prise dans l’herbe du jardin entre les hauts murs – une nuit de juillet, des nuages filaient dans le ciel et par instants la lune éclairait les cheminées du manoir –, elle s’était foutue de moi : « Alors, petit pauvre, tu es content ? Tu as réalisé l’exploit ? Tu as vengé tes ancêtres ? » Je l’avais prise une seconde fois. Ce jeu-là l’excitait. Ce n’est que plus tard qu’elle tomba amoureuse de moi. Elle me jura que personne ne l’avait eue avant moi et que personne d’autre ne l’aurait plus jamais. Que personne ne m’aurait. Sauf elle. J’avais plaisanté : sa « virginité » ne m’avait opposé aucune résistance.

— Imbécile ! On ne te l’a jamais dit que l’équitation dépucelle les filles mieux que n’importe quel mâle ? Sans douleur, sans une goutte de sang.

Nora… Elle était décidée à transgresser toutes les lois de sa famille, à m’imposer à son père et à son salaud de frère – sa mère n’était plus qu’une potiche dans une clinique psychiatrique de Londres –, à partir avec moi s’il le fallait. Avec un type de vingt ans sans le sou mais pourri de vanité. La sœur ne m’avait pas suffi, il avait fallu que j’essaie de me farcir le frère. Au poker. Et si je l’avais gagnée, cette partie de poker ? Je m’étais posé la question cent fois. Il n’y avait pas de réponse. Je devais perdre cette partie. J’avais peur, peur d’avoir les moyens de me payer Nora, peur de décevoir Claire avec qui je flirtais, peur de blesser ce vieux Paddy – car si j’avais gagné j’aurais foutu le camp.

Claire est descendue. Elle m’a embrassé sur la joue.

— Tu n’as pas bien dormi ?

— À Birmingham, je me levais à cinq heures et demie.

— On ne se presse pas, ici.

Je lui ai préparé son petit déjeuner. Son petit sourire complice m’amusait et m’irritait à la fois. Pourquoi les femmes ont-elles besoin de vous faire savoir qu’elles vous ont possédé en se donnant ?

Paddy nous a trouvés à table et avec ce qu’il a lu dans les yeux de sa fille il n’y a pas eu besoin de lui faire un dessin.

— Au fond, a-t-il dit en se servant une tasse de café, pourquoi attendre la Noël pour ce mariage ? Octobre ce serait bien, non ? C’est souvent un mois magnifique. Et puis vous pourriez commencer à hiberner plus tôt.

— Hiberner ?

— Allons, Tom, on sait ce que c’est les jeunes mariés. Ils se glissent dans les plumes et n’en sortent plus.

— Papa !…

On a ri tous les trois. Une belle journée s’annonçait. Je suis allé ouvrir la porte du bar. En tirant le rideau, j’ai vu la Nissan de Francis garée sur la place.

— Paddy, est-ce que tu m’accorderais une journée de congé ?

— Congé ? Tu n’es pas mon employé. Qu’est-ce que tu comptais faire ?

— Me balader. Revoir le pays. Promener ma fiancée.

— Oh ! Tom, si on allait à Achill Island ? Mais papa, on ne peut pas te laisser tout seul.

— Faudra bien que je m’habitue.

— Tu ne seras jamais seul, Paddy.

— Tu es gentil, Tom.

Tandis que Claire se préparait, j’ai changé les pansements de Reine. Ses coussins étaient secs mais les bourrelets qui cernaient les plaies avaient toujours cette couleur inquiétante, un bleu livide mêlé de jaune. La pommade antibiotique avait provisoirement endormi les germes et la douleur. Je lui ai mis… des chaussons neufs. Ballerine… Pauvre con de Francis Costello.

La chienne a sauté sur le siège arrière. J’ai démarré. Dans le rétroviseur, j’ai vu que Paddy avait déjà mis son tablier.

Le temps était magnifique, Claire était gaie, belle et enjouée. Plus belle que Nora. Nette, pure. Une autre fleur. Qui a le don de vous guérir.

J’ai voulu revoir l’Erriff à Aasleagh Falls, la vallée aux rhododendrons, les algues dorées qui coiffent les rochers de Killary Harbour. Nous avons longé la Delphi – j’avais pris le chemin des écoliers par Cregganbaum et Louisburgh –, puis le Doo Lough, ce lingot de plomb coulé dans le creuset des Mweelrea Mountains et des Sheeffry Hills. À l’extrémité nord du lac, le petit pont en pierre était en réfection et le panneau prévenant que la route était susceptible d’être inondée en cas de crue du torrent qui coulait du lac supérieur n’avait pas été repeint. Pour une fois, le Croagh Patrick n’était pas couronné de nuages. J’ai promis à Claire que nous ferions le pèlerinage en mars prochain. Peu avant Westport, nous nous sommes arrêtés dans un bar dont la terrasse s’ouvrait sur la baie. Nous y avons mangé du saumon fumé. Le pub était tenu par un vieux couple sympathique et en nous servant le café la dame s’est assise à notre table. Ils allaient prendre leur retraite. Ils cherchaient un acheteur, un jeune couple dans notre genre. Claire lui a expliqué qu’elle était déjà dans le métier.

— Vendez votre bar dans ce village perdu et achetez le nôtre. Ici vous ne vous ennuierez pas. Il y a énormément de passage, des touristes qui dépensent beaucoup.

En roulant de Westport à Newport, on a un peu rêvé là-dessus. C’était tentant. Je serais débarrassé des Costello. Mais du vivant de Paddy c’était impossible.

Vers trois heures, nous avons franchi l’Achill Sound et nous avons suivi la route côtière par Cloghmore et Knockmore, la route du ciel, Keel et Doogort. Du côté d’Inishbridge, Claire a voulu se promener dans les dunes désertes. Elle a pris une couverture dans le coffre de la Ford et me l’a flanquée dans les bras en riant.

— Et toi, Reine, tu nous attends dans la voiture. Ce n’est pas un spectacle pour les jeunes filles…

— Quel spectacle ?

Celui de son corps allongé sur le sable, de sa jupe roulée sur ses hanches et de son ventre nu offert à mes mains et à ma bouche.

Décidément, ma petite Claire avait grandi.

 

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