Connemara Queen
Chapitre 27
Étourdi, porté en triomphe par tous ceux qui avaient parié sur Reine – et qui m’auraient volontiers pendu avant la course –, j’étais en proie à l’immense bouffée d’orgueil du vainqueur persuadé que sa victoire était écrite. Une sarabande d’images s’incrustaient dans mon cerveau et m’enfonçaient profondément dans une espèce de délire incontrôlable : Paddy qui pleurait de joie ; Claire et Nora qui souriaient aux anges, comme ivres elles aussi ; tous les amis de Cornawona qui me congratulaient. Et dans cette bousculade toutes les choses se sont réglées sans moi : Paddy a empoché le chèque, George et Peter ont récupéré Reine, Claire a pris le volant, Nora s’est assise à l’arrière de la Ford avec Paddy – Reine couchée à leurs pieds –, un long cortège de voitures a traversé Galway en klaxonnant et s’est réduit petit à petit au fur et à mesure que nous approchions du Corner Bar où nous attendait la fête dont on parlera encore dans vingt ans. Bière et whisky à discrétion. Le père O’Mahoney lui-même, autre héros de la journée, a participé aux agapes. C’était grâce à lui que la cote de Reine s’était envolée et quand il a été bien imbibé de bière, il a tenté de disserter sur le problème moral que cela lui posait. Était-ce Dieu ou le Malin qui lui avait soufflé de révéler la (presque) cécité de Reine ? Ce gain astronomique, était-ce un cadeau du Seigneur ou une entourloupette de Satan ? Son sermon s’est dilué dans les rires. Des paroissiens, aussi éméchés que lui, lui ont conseillé d’aller se confesser à l’évêché et de nous foutre la paix.
— Qu’est-ce que tu vas faire de tout ce pognon, Tom ? bafouillait-on.
— Eh, il ne nous regardera plus. On sera de la crotte pour lui.
— Y va jouer les seigneurs ! Tu vas acheter des terres, Tom ?
— Y va acheter tout le comté, ouais ! De Newport à Galway !
Claire répondait pour nous deux. « Agrandir la chaumière… construire des chambres supplémentaires… une pour chaque gosse…»
— Combien de gosses ?
— Ha ! Ha ! Ils compteront pas !
Les chefs d’agence de l’Allied Irish Banck et de la Banque d’Irlande faisaient semblant de se disputer l’honneur de placer le magot.
— On va tout claquer, ai-je dit pour les mettre d’accord.
— On pourrait racheter la maison de tes parents, a dit Claire.
— Pour que foutre ?
— Je croyais que ça te ferait plaisir.
— Excuse-moi, j’ai trop bu.
Il était grand temps que George et Peter sortent leurs instruments. Ils se sont déchaînés. On a chanté et dansé. Les femmes s’étaient habillées à la hâte. Des gosses vêtus d’un pull passé en vitesse par-dessus leur pyjama couraient partout. Le Corner Bar était plein comme un œuf. On buvait assis par terre sur la place de l’église. Cornawona connaissait la plus folle nuit de son histoire.
Dans la cohue, et dans les brumes de l’ivresse, j’ai choqué ma pinte d’ale contre celle que tendait vers moi une fille brune, une fille que j’avais oubliée, une fille dont les yeux me disaient : « Je t’aime, Tom, je t’ai rendu riche, Tom, j’ai fait ton bonheur, Tom, peut-être nous reverrons-nous, Tom », et lorsque ces hyènes de Peter et George, à l’affût sur leur estrade, ont égrené les premières notes de Nora, j’ai été pris au piège – et elle aussi – d’un sentimentalisme aux relents d’alcool et nous avons écouté religieusement, soudain seuls au monde, ces paroles simplettes :
Quand je t’ai dit pour la première fois
que je n’aimais que toi
Nora
Tu m’as dit que tu n’aimais que moi…
— Merci, a dit Claire, quel beau spectacle !
Elle avait beaucoup trop bu. Elle s’est enfuie dans la cuisine et Nora l’a suivie en criant : « Claire, je t’en prie !…» J’ai eu l’impression que tous les regards convergeaient vers moi mais ce n’était qu’une illusion. L’incident n’avait eu que deux témoins : George et Peter. Ils avaient gagné le gros lot, les fumiers. Ils ont changé de registre. Ils ont attaqué un chant révolutionnaire, sûrs de leur succès. Filles et gars, jeunes et vieux ont repris le refrain en chœur. Mais au bout d’une minute, j’ai senti que quelque chose n’allait plus. Dehors les voix s’étaient tues. À l’entrée du bar les gens s’écartaient et en même temps que la foule se divisait en deux le silence gagnait, s’approchait de moi comme un saurien qui s’avance, invisible, en fendant un tapis de lentilles d’eau.
George et Peter ont cessé de jouer.
Le vide s’est fait autour de moi.
Le saurien avait atteint sa proie.
Francis Costello, esquire.
Arrivait-il de Galway ? Avait-il traîné en route ? S’était-il saoulé la gueule à Maam Bridge Inn ? Il ne s’était pas changé, en tout cas, et portait beau sa veste de chasse en velours vert et ses bottes de cuir noir. Il ne paraissait ni plus ni moins allumé que d’ordinaire. L’idée m’a effleuré qu’il venait pour me descendre. Six coups de revolver. Grandiose. Une scène digne de séduire sa cervelle de débile.
J’ai posé une bouteille de Bushmills sur le comptoir.
— La tournée du patron.
— Tss ! Tss ! Tss ! La charité, déjà ?
Il a sorti ses mains de ses poches et les a mises bien à plat de chaque côté de la bouteille.
— Un verre ?
— S’il te plaît, Tom.
J’ai enfilé un verre à l’envers sur le goulot.
— Je t’ai inscrit sur mes tablettes, Francis. Pour un abonnement. Tu auras ta bouteille par semaine, gratis. Mais ce soir prends-la et casse-toi. Va la boire dehors. Où tu veux.
— Où est Nora ?
Dans sa chambre, ai-je plaisanté.
Les gens ont ri en sourdine. Quelqu’un a fait « Chuuut ! ». S’agissait pas de perdre une miette de ce dialogue mémorable que les générations futures reprendraient dans les veillées.
— Vous faites chambre commune ? Chambre à part ? Ou ménage à trois ?
J’ai poussé la bouteille jusqu’au bord du comptoir, en équilibre précaire. Un éternuement et elle exploserait sur le carrelage, entre ses bottes. Il n’a pas bougé.
— Et à Castlehill, comment ça se passe ? Chambres communicantes ? ai-je dit à voix basse.
— Pas de ça ! a-t-il murmuré en serrant les dents.
— Alors arrête ton cirque !
J’ai donné une pichenette sur la bouteille et il a été obligé de l’attraper. Perdu, Francis Costello.
— Bois-la, maintenant que tu l’as acceptée.
Paddy est intervenu.
— Va-t’en, Francis.
— Une minute, Paddy.
Il a allumé une cigarette, a débouché la bouteille de Bush, s’est versé un demi-verre et l’a bu cul sec. Il a claqué la langue et a tiré une longue bouffée de sa cigarette.
— On ne joue plus comme ça depuis la fin du muet, ai-je dit.
Il a ignoré les rieurs.
— Tu veux une glace pour te regarder ?
Une fille a tiré un miroir de poche de son sac et me l’a jeté.
— Je vais parler, a-t-il dit.
— Ah ! Tu ferais peut-être mieux de répéter avant, Rudolf Valentino Costello. Et de vérifier tes effets !
Je lui ai collé le miroir sous le nez. Il ne s’est pas démonté. Il a tourné la tête et m’a présenté son profil. Il m’a gratifié de son fameux sourire en coin qu’il avait dû étudier dans les miroirs de ses salons. Des « Hou ! Hou ! » de filles ont acclamé sa performance. Il a salué, puis il m’a surpris en agitant la main et en faisant « Hello ! ».
— Hello, Claire ! Hello, Nora !
Elles se tenaient sur le seuil de la porte de la cuisine. Depuis combien de temps ? Elles avaient les yeux rouges. Qu’avaient-elles pu se dire qui les avait fait pleurer toutes les deux ? J’ai frémi. Nora avait-elle ?…
— Je suis en conversation avec votre… futur époux.
— Fous le camp, Francis ! a dit Nora.
— Patience, sœurette.
Il s’est resservi un demi-verre de whiskey.
— 400 000 livres, hein ? C’est ça que t’as empoché, hein Tom ?
— À quelques livres près, Francis.
— Joli pacson…
Il a écrasé son mégot par terre, a rallumé une autre Silk Cut.
— Combien tu mettrais dans Castlehill ? Le manoir et les terres, fermes comprises, j’entends. Le double ? Le triple ? Mettons le double.
— Où tu veux en venir ?
— Mettons le double si tu n’y vois pas d’inconvénient. Autrement dit 400 000 livres pour ma part. Eh oui, je n’en possède que la moitié, n’est-ce pas sœurette chérie ?
Il a volontairement prononcé le « n’est-ce pas sœurette chérie ? » d’une voix de fausset qui a déclenché les rires.
— Et après ?
— 400 000 livres sur la table et tu as ma part. Tu te retrouves copropriétaire avec notre Nora adorée. Pas mal non ? Qu’est-ce que t’en penses ?
— Rien. Je ne suis pas acheteur.
Tout le monde était suspendu à ses lèvres. Malgré l’humiliation du miroir et la rigolade, il avait réussi son coup : il était la vedette de la soirée. Nora ne disait mot. Paddy essuyait des verres. Le père O’Mahoney tirait sur sa pipe, l’air buté – il ne se mêlerait plus des affaires de ses paroissiens. George et Peter, en sourdine, plaquaient des accords de graves sur leur accordéon et leur guitare, et soulignaient ainsi, non sans ironie, les répliques.
Le rire fou de Francis nous a fait sursauter.
— Ha ! Ha ! Ha ! Et moi je ne suis pas vendeur !
Des murmures de réprobation ont accueilli cet aveu étonnant. J’ai traduit l’opinion générale :
— Tu déconnes, Francis.
Il a tourné la tête. Meilleur profil, regard en coin, coup de langue sur les lèvres. Pour un peu j’aurais applaudi.
— Je ne suis pas vendeur, je suis joueur.
— Tais-toi ! a hurlé Nora.
Elle avait compris. Elle a foncé sur lui mais avant qu’elle ne l’atteigne il a lâché d’un trait :
— Ton chien contre le mien. Poursuite close sur un hectare. La victoire à celui qui tuera le lièvre. Tes 400 000 livres contre ma part dans Castlehill.
— Non, Tom ! m’a supplié Claire.
Ça n’a servi à rien.
J’ai dit d’accord.
Francis a empoigné la bouteille de whiskey par le goulot. J’ai cru qu’il allait la briser sur le crâne de Nora. Il s’est contenté de la balancer. Toutes les têtes se sont baissées. La bouteille s’est brisée contre la vitrine qui s’est étoilée. Le whiskey a éclaboussé un tas de gens. Francis se trouvait déjà près de la porte.
Ce whiskey, c’était comme s’il nous avait craché de dessus.
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