Connemara Queen

Hervé Jaouen · Chapitre 21 sur 33

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Connemara Queen

Chapitre 21

 

On avait dû se retirer dans la cuisine à cause des coups de poing sur la vitrine. Impérieux, hargneux. Les gars voulaient entrer. Ils auraient cassé les vitres.

Il était à peu près onze heures. À la lumière des bougies, on sirotait un grog devant la cuisinière qui ronflait. Je suspectais Claire de se forcer à bâiller afin de décider son père à monter se coucher. Elle n’avait pas l’air fatigué, au contraire. Il y avait des promesses dans son regard. Et moi-même je brûlais de la prendre dans mes bras.

Le bourg s’était calmé. Seuls quelques cris et coups de klaxon venant du côté de la route de Maam nous parvenaient, étouffés par les murs épais du Corner Bar. Les foireurs du samedi soir et les supporters de Reine avaient fini par admettre qu’on n’ouvrirait pas et avaient envahi le pub de Gobe-mouches qui devait être complètement débordé.

Je crois bien que, sans le montrer, on a tous les trois reconnu le bruit de cette voiture qui stoppait devant la porte. J’ai baissé la tête, Paddy a bu une gorgée de grog et le visage de Claire s’est figé. Elle a sursauté quand les coups ont retenti contre la porte.

— J’y vais, a dit Paddy en se levant.

Claire s’est levée aussi et m’a tourné le dos. Nous avons entendu Paddy tirer le rideau, ouvrir la porte.

— Tom ! a-t-il crié, c’est pour toi, viens !

Claire s’était mise à fourrager dans l’évier. Elle a laissé tomber une assiette. Je suis sorti de la cuisine. Paddy n’avait pas allumé le bar. La porte était entrouverte.

— C’est pour toi, a-t-il murmuré, et il est retourné dans la cuisine.

Il tombait une bruine froide. Nora se tenait dans l’encadrement de la porte et son visage, sous la capuche de son duffle-coat bleu marine, paraissait affreusement pâle, qui éclairait seul une silhouette presque aussi sombre que la nuit. Le regard fixe, elle n’a pas bougé, les mains dans les poches de son manteau. Elle portait des bottes en caoutchouc noir dans lesquelles ses jambes minces flottaient et ce détail idiot, qui signifiait qu’elle se fichait de son allure et la rendait ainsi vulnérable à mes yeux, m'a ôté toute agressivité.

— Je peux entrer ?

— Que veux-tu, Nora ?

— Je peux entrer ? a-t-elle répété sur le même ton morne et las.

— Le bar est fermé.

— J’ai vu le panneau.

Je me suis effacé. Elle m’a frôlé et je n’ai pas pu m’empêcher de respirer le parfum de ses cheveux humides.

— On prenait un whiskey chaud dans la cuisine…

Elle a fait quelques pas et a attendu que je referme la porte et tire le rideau.

— Il faut que je te parle, Tom.

Elle m’a agrippé et ses lèvres ont cherché les miennes. Je l’ai repoussée.

— Pas de ça ici, Nora.

A-t-elle vraiment chancelé ou était-ce ma cervelle qui me jouait des tours ? Après la quasi-obscurité du bar, la lumière de la cuisine m’a fait cligner des yeux – Paddy ou Claire avait soufflé les bougies. Ma lèvre supérieure tremblait. J’ai commis l’erreur d’aller chercher un paquet de cigarettes dans le casier derrière le bar, croyant dissimuler ma nervosité alors qu’il n’y avait pas de meilleure manière de l’afficher.

— Tiens, tu fumes, Tom ? m’a dit Claire d’un ton ironique. Bonsoir, Nora.

— Bonsoir Claire.

— Je vais me coucher, a dit Paddy.

Claire s’est essuyé les mains.

— Moi aussi, je monte.

— Reste ! lui ai-je demandé d’un ton cinglant qui m’a surpris moi-même.

— Je t’en prie, Claire, reste, a dit Nora, et je lui ai été reconnaissant de venir à mon secours, d’adoucir par cette prière le ton que je venais d’employer. Mais Claire a deviné notre complicité et au lieu de se hérisser – ou de se refermer comme une huître – elle est devenue très enjouée et faussement amicale avec un naturel qui a trompé Nora.

— On étouffe dans cette cuisine. Donne-moi ton manteau. Qu’est-ce que tu prendras ? Un whiskey chaud ? Non, ça ne me dérange pas. Mais assieds-toi donc, Nora.

L’amabilité de Claire, bien que forcée, ne sonnait pas faux. C’était sa façon à elle de dominer Nora. Elle ne se laisserait pas déposséder. La passivité avait changé de camp.

— Tu me diras quand, ai-je dit à Nora en commençant à verser le whiskey dans son verre.

— Merci, Tom.

Elle a levé son verre contre le goulot de la bouteille.

— Tu en reprendras un autre ? m’a demandé Claire. Moi oui.

J’ai hoché la tête. Claire s’est assise.

— Tu n’as pas enlevé ton manteau, tu vas crever de chaud, a-t-elle insisté.

Nora pensait-elle, comme moi, à son corps, à ses seins sous le pull-over ? Avait-elle l’impression, comme moi, qu’en ôtant son manteau elle trahirait notre intimité ? Elle a hésité. Puis elle a fourré sa main droite dans la poche de son duffle-coat, en a retiré une grosse enveloppe qu’elle a jetée sur la table. Claire l’a débarrassée de son vêtement, puis elle a porté un toast.

— À la nôtre, à la vôtre, et à toi, Reine…

La chienne était couchée sous la table. Je regardais Nora à la dérobée. Je luttais contre ma mémoire : dans la chaleur de la cuisine, le parfum de Nora se développait, bien moins qu’il ne me semblait, certainement, mais assez pour évoquer l’encens et la vanille, l’herbe écrasée sous nos corps et surtout l’odeur de l’eau, la puissante fragrance poivrée des plantes aquatiques. Je me suis raclé la gorge et j’ai brisé ce silence pesant :

— Tu voulais me parler, Nora ?

La grosse enveloppe sur la table attirait nos regards.

— Oui, a dit Nora sans lever les yeux.

— Que s’est-il passé entre vous ? a dit Claire.

Nora n’a pas bronché. En revanche, j’ai dû prendre un air tellement ahuri que Claire a ajouté d’une voix ironique :

— Mais oui, Tom, tu as bien entendu. Entre vous. Entre Nora et toi.

— Que veux-tu qu’il se…

— Rien ! a coupé Nora. Tu peux être tranquille, Claire, il ne s’est rien passé entre Tom et moi.

Les doigts de Claire trituraient un bouton de son paletot.

— Vraiment ? a-t-elle murmuré.

— J’aurais bien voulu, a dit Nora en plongeant son regard dans le mien et je savais qu’elle contemplait l’image que j’avais en tête, nos corps nus dans l’eau du lac.

J’ai cherché en vain quelque chose à dire. Une plaisanterie ? Elle serait tombée à plat. Et ma voix m’aurait trahi.

— Ça crève les yeux, non, que j’aurais bien voulu ?

— Justement.

— Il t’a choisie.

— Oh, nous ne sommes pas encore mariés.

— Dans une semaine, ai-je dit.

— Je comprends bien que vous ne puissiez pas m’inviter.

— Nora, s’est presque excusée Claire, tu sais bien que… Les gens.

— On était plus heureuses quand on était petites filles, tu ne trouves pas ? Tu me prêtais tes poupées… Imaginerais-tu, Tom, que j’étais jalouse de Claire ? Son père lui rapportait des poupées de l’étranger, des babioles, des souvenirs de rien, mais j’aurais tant voulu avoir les mêmes, moi qui pouvais tout avoir sauf…

Elle a eu un rire bref. Claire s’est mordu la lèvre.

— Pourquoi je vous raconte ça ? Vous le savez que mon père était pourri de fric. Le fric… Regardez…

Elle a pris l’enveloppe et l’a ouverte.

— Dix mille livres en billets tout neufs. Francis Costello n’a pas apprécié ce retrait.

Mon verre était vide. Je me suis servi un doigt de whiskey que j’ai bu d’un trait.

— Qu’est-ce que ça veut dire, ce fric ? ai-je lâché.

— Il est pour toi. Pour vous, s’est-elle reprise.

— Cadeau de mariage ?

— En quelque sorte.

— On n’en veut pas ! a dit Claire en fourrant les billets dans l’enveloppe.

Nora lui a pris la main.

— Attends. Écoutez-moi.

Ses yeux avaient retrouvé leur éclat.

— J’ai dit que cet argent était pour vous. En fait, il est surtout… pour elle.

Reine. J’ai pigé.

— Dix mille livres sur un chien ?

— Sur une chienne, a rectifié Nora tandis que son sourire s’élargissait.

— Je ne comprends pas, a dit Claire.

— Très simple, a expliqué Nora d’un ton presque cassant, vous jouez ces dix mille livres sur Reine. Si elle gagne vous gardez les gains. Ce sera mon cadeau de mariage.

— Et si elle perd ? a dit Claire.

— Je perds le fric.

— Et tu t’en fous ? ai-je dit.

— Non, tu penses bien. Si ta chienne perd, ça signifiera que Francis Costello aura encore gagné.

Claire a poussé l’enveloppe vers Nora.

— On ne peut pas accepter.

— Et pourquoi pas, Claire ?

— Si elle veut jeter son argent par les fenêtres, qu’elle le fasse elle-même.

— Ça ne m’intéresse pas, a tranché Nora. Je veux que Tom joue ce fric lui-même. Qu’il le joue contre Francis.

— D’accord, Nora, ai-je dit en posant l’enveloppe sur le buffet. J’avais des fourmis dans les mains. Je multipliais déjà ce fric par deux ou par trois, ou quatre, tout dépendrait de la cote de Connemara Queen.

— Francis est ton frère, a dit Claire.

— Ah oui, mon frère !…

Elle ne pouvait en dire plus et moi je n’étais pas censé savoir. Je me suis interrogé : révélerais-je, plus tard, sur l’oreiller, les rapports entre Nora et Francis ? Non, impossible. Comment pourrais-je justifier à Claire avoir eu connaissance de cela sans avoir été… en situation de recueillir les confidences de Nora ?

— Ne t’inquiète pas, cet argent m’appartient, je suis libre d’en faire ce que je veux.

— Tout de même !…

J’avais envie de hurler à Claire : « Ne t’occupe pas de ça, c’est une affaire entre Nora, Francis et moi, prends le fric et tais-toi ! » mais j’étais paralysé de peur, toujours la même peur que notre connivence n’éclate aux yeux de Claire. Nora et moi savions ce que représentaient ces dix mille livres : le prix d’une vengeance et un cadeau d’adieu.

— Et Reine qui…, a commencé Claire.

— Oui ? Reine qui ? a repris Nora.

— Reine qui dort paisiblement malgré le poids des dix mille livres sur sa tête, ai-je charrié afin de couper court à l’aveu que Claire s’apprêtait à faire.

Ayant entendu prononcer son nom trois fois, la chienne s’est mise sur ses pattes, s’est étirée et a posé sa tête sur mes genoux.

— Une amoureuse de plus. Tu es comblé, Tom, a dit Nora. Je trouve qu’elle a un drôle de regard…

— Un regard humain.

— D’homme ou de femme ? a dit Nora.

— Il y a une différence ? a dit Claire.

Je la sentais sur le point de craquer. Cet argent, le mensonge par omission quant à la maladie de Reine, cette tension qu’elle devinait entre Nora et moi, tout cela l’étouffait et elle n’avait qu’une hâte, se retrouver au lit avec moi, me serrer entre ses jambes, s’assurer que je lui appartenais. Je l’ai secourue :

— Il est tard et il faut qu’on soit en pleine forme demain.

— J’ai un service à te demander, Claire. Aurais-tu une chambre ? Et une chemise de nuit à me prêter ?

— Mais…

— Cette histoire de fric a rendu Francis fou furieux. Il a voulu savoir ce que j’avais l’intention d’en faire. On s’est battus. Il a bu et… on ne sait pas ce qui pourrait lui passer par la tête. M’étrangler dans mon sommeil…

Le sang m’est monté au visage. M’étrangler… Nora a soutenu mon regard. Nous nous comprenions.

— Bien sûr, Nora.

Je me suis couché pendant que Claire lui montrait la salle de bains. La simple pensée de Nora se déshabillant, faisant ses ablutions puis se couchant dans la pièce d’à côté m’a excité. Claire m’a tourné le dos pour ôter ses vêtements. Mon excitation était on ne peut plus visible et j’en avais honte. Claire a éteint. Nous sommes restés côte à côte, sans nous toucher. Elle a soupiré. J’ai cru à un signal, à une invite. J’ai caressé son ventre.

— Je t’en prie, non…

— Pourquoi ?

— Elle…

— Quoi, elle ?

— Elle nous entendrait.

J’ai retiré ma main. Elle l’a retenue entre les siennes. Il m’a fallu deux heures pour trouver le sommeil. Je rêvais éveillé, j’écrivais des fantasmes : je sortais à pas de loup de la chambre, Nora m’accueillait, brûlante et humide, et je revenais auprès de Claire : « Je vous ai vus, disait-elle, à mon tour maintenant, voyons qui va gagner la finale. » Le rêve m’a emporté et au milieu de la nuit la main de Claire a pressé la mienne contre son ventre, nos doigts mêlés l’ont amenée jusqu’au plaisir et elle m’a chevauché. Sans partage.

Au matin, elle rayonnait comme si elle voulait afficher en présence de Nora le plaisir qu’elle avait pris pendant la nuit. Une nouvelle fois je me suis posé la question : laquelle des deux était la plus forte ? Et son corollaire : Nora avait-elle définitivement renoncé à moi ?

L’enveloppe brune avait disparu de dessus le buffet. Claire l’avait cachée. Elle ne voulait pas que Paddy soit au courant de cet enjeu. Il avait été facile de justifier la visite de Nora : la crise d’éthylisme de Francis, la fuite, un abri, une chambre.

C’est Paddy lui-même qui a suggéré que nous raccompagnions Nora à Castlehill, voir si Francis était calmé. Elle a refusé. Elle a dit que ce matin Francis avait certainement autre chose en tête.

La course.

 

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