Connemara Queen

Hervé Jaouen · Chapitre 12 sur 33

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Connemara Queen

Chapitre 12

 

On n’avait pas vu un été pareil depuis 1976. Des semaines et des semaines qu’il n’avait pas plu. La chaleur était éprouvante. Parfois des nuages s’accrochaient aux Partry Mountains mais repartaient comme des petites vieilles qui n’ont trouvé personne à la maison et ne sont pas décidées à laisser le cadeau sur le paillasson – quelques jours de pluie lourde et serrée qui aurait gonflé la Joyce. Les perches et les brochets jouaient les sous-marins au fond des lacs, à la recherche de la fraîcheur. Les truites ne bougeaient pas, l’air étant trop sec pour qu’il y ait des éclosions d’insectes. Quant aux saumons, ils étaient massés dans le fjord de Killary dans l’attente de l’appel de l’eau douce et d’un étiage suffisant. Les touristes qui avaient loué des parcours sur l’Erriff, la Balinalinch et la Delphi en étaient pour leurs frais. Cela créait une ambiance un peu morose. Malgré cela, nous faisions le plein tous les soirs. L’obligation de partager la salle de bains avec les étrangers, la bousculade des petits déjeuners, les emmerdeurs, les couche-tard, toute cette agitation me tapait sur le ciboulot et Claire s’en rendait compte qui me calmait en me disant qu’on s’en mettait plein les poches, qu’en hiver on n’aurait plus qu’à vivre sur notre gras comme des marmottes, qu’à se rouler dans les plumes – les propres paroles de Paddy –, et de ce côté-là on se rattraperait, promettait-elle, puisqu’en ce moment elle était vraiment trop crevée avec les chambres à faire, ces lessives monstrueuses tous les jours – « Heureusement qu’on a ce temps-là, où j’aurais séché ce linge sinon ? » –, la bouffe du midi et assez souvent des high teas devant lesquels les clients traînaillaient. Paddy m’avait suggéré de profiter du beau temps pour revernir les tables, une à une. Un boulot impossible en hiver car le vernis ne séchait pas. Bien sûr, par cette canicule, il n’y avait aucun problème de ce côté, mais j’en prenais plein les poumons, plein les yeux et plein les narines de vapeurs et de poussière de bois quand je passais les plateaux au papier de verre.

Ce matin-là, je terminais une couche de finition lorsque le téléphone a sonné. Il était environ onze heures et demie. Je travaillais dans l’appentis, en short et torse nu. Paddy se trouvait à l’intérieur du bar, Claire dans les chambres. Je me suis essuyé les mains. La sonnerie s’est arrêtée. Paddy a passé la tête par la fenêtre qui donnait sur le hangar.

— Tom ! C’est pour toi.

— Qui est-ce ?

— J’en sais rien, a-t-il marmonné.

Il avait reconnu la voix.

— Allô, Tom ?

Nora. Une bouffée d’adrénaline m’a ébloui. J’ai chancelé. Mes oreilles se sont mises à bourdonner et mes mains sont devenues moites.

— Allô, tu m’entends, Tom ?

— Je t’entends, Nora, ai-je dit d’une voix étouffée, et je m’en suis voulu d’entrer dans son jeu, d’avoir l’air, après trois mots, de comploter déjà.

— Tu vas bien ?

— Je vais bien.

— Moi aussi.

— Tant mieux.

— Tu n’es pas bavard, Tom Walsh.

— Non.

— À dire vrai, tu ne l’as jamais été. Même quand… Enfin, dans certaines circonstances…

— J’ai du boulot, Nora.

— Ah oui, la saison. L’époque où le petit commerce travaille. Dommage, par ce beau temps, non ?

— Je te laisse, Nora. Excuse-moi.

— Pas si vite ! Je ne vais pas te violer. (Elle a ri.) Que fais-tu à midi ?

— À midi ?

— Tu déjeunes où ?

— Quelle question ! Ici.

— Avec ta petite famille ? C’est drôle, j’ai l’impression que tu n’aimes pas beaucoup ce mot, famille.

— Salut, Nora.

— Ne raccroche pas, idiot. Laisse-moi le temps de te dire… Aujourd’hui, j’ai décidé de profiter du soleil. Je m’en vais pique-niquer.

— Eh bien, bon pique-nique, Nora.

— C’est que… Tu ne devines pas ?

— Quoi donc ?

— J’ai préparé pour deux.

La garce, elle avait affûté ses mots. Des mots qui vous cisaillent les cordes vocales. Elle venait de me tirer comme un lapin. La balle expansive a explosé et avant de sombrer dans le néant j’ai senti les images s’enfoncer dans ma chair, je n’étais plus qu’un œil, un œil d’insecte aux multiples facettes, un globe à l’intérieur duquel flottaient, ainsi que des fœtus livides, des arbres, des canots et deux corps reproduits à l’infini dans des postures luxurieuses. Et le silence, ce silence qu’elle entretenait comme on souffle délicatement sur un tison. Le feu a repris, les flammes ont grondé, elle avait allumé le bûcher.

— Je serai sur l’île au Pélican. Je prends le canot. Le dinghy n’a pas changé de place. Toujours au même anneau, à Castlehill Pier.

Elle a raccroché.

Paddy me regardait, songeur et inquiet. Il allait me dire… Non, il a tourné la tête. Claire descendait l’escalier en portant une énorme brassée de linge.

— Tu as l’air contrarié, Tom, a-t-elle dit. Qu’est-ce que c’était ce coup de fil ?

— Des bureaucrates de Galway.

Paddy a haussé les sourcils.

— Qu’est-ce qu’ils te voulaient ? a crié Claire de la buanderie où elle fourrait les draps et les serviettes dans le lave-linge.

— Paraît que j’ai oublié de remplir des papiers pour l’assurance-maladie.

— Ah ? s’est-elle étonnée en revenant, je croyais que tu avais fait le nécessaire, papa.

— J’ai dû oublier quelque chose, a dit Paddy.

Je crevais de soif. Je me suis tiré une pinte de Harp.

— Et ils ont dit que ça pressait ? m’a demandé Paddy. Il n’était pas dupe. On se comprenait à demi-mot.

— Oui. Il vaut mieux que j’y aille tout de suite, ai-je dit en évitant son regard.

— Tu déjeunes avant ?

— Non. Je prendrai un sandwich dans un bistrot. Comme ça je serai revenu plus vite.

— Eh bien, s’il le faut, a dit Claire.

— Tâche de régler ce problème une fois pour toutes, a dit Paddy, que tu n’aies pas besoin d’y retourner.

— Compte sur moi, Paddy.

 

*

 

On racontait que Castlehill avait été construit sur les ruines d’un fort médiéval qui défendait l’accès à la vallée de Cornawona. Je m’en foutais. Je n’avais toujours vu, en Castlehill, qu’une immense demeure de rupins perchée sur un roc, exposée au sud-ouest, formant un éperon qui semblait affirmer son droit de propriété sur le lac, comme un sceau à l’encre noire sur le gris-bleu des eaux. Mais les yeux d’un gamin sont des loupes qui grossissent terriblement les choses qui lui sont inaccessibles : Castlehill n’était ni immense ni perchée, simplement une grande baraque sur une butte au bord du lac, à un endroit où la berge était plus haute qu’ailleurs. On accédait au rivage par un escalier en pierre. Une jetée avait été bâtie où Costello père amarrait ses canots de pêche. Francis ne pêchait pas – seuls ses chiens comptaient –, mais Nora, de tout temps, avait aimé se balader sur le lac, entre les centaines d’îlots essaimés dans l’anse de Castlehill qu’ils semblaient fermer, vus de la rive, et où les guides emmenaient les touristes pêcher le brochet à la traîne. L’île au Pélican devait son nom à un gros rocher qui avait la forme de cet oiseau. Elle se trouvait au beau milieu du labyrinthe, isolée, invisible de la berge. Tout gosses, on y allait sur des prames pourries – gare si on avait oublié la boîte de conserve pour écoper ! – et on y faisait des feux de camp.

J’ai planqué la Ford de Paddy dans une entrée de champ, derrière une haie d’aubépines, et j’ai marché le long de la rive, sur un bon kilomètre. Castlehill Pier se confondait avec les rochers gris et érodés, grumelés comme de la pierre ponce et pour cela dangereux et trompeurs : leurs arêtes coupaient comme des lames de rasoir. Le dinghy n’était pas un pneumatique mais une annexe en plastique orange. La pagaie était posée en travers. Je me suis mis torse et pieds nus, j’ai retroussé les jambes de mon jean et j’ai poussé l’embarcation. J’ai pensé que je me jetais à l’eau. J’ai ricané. Je n’ai pas cessé de ricaner en pagayant. Je me traitais de tous les noms. Le dos courbé, je n’étais qu’un pauvre type mené par le licou.

Je savais où retrouver Nora. À l’ouest, l’île au Pélican n’était séparée d’une grande île que par une faille d’à peine deux mètres de large et aucun guide ne se serait engagé sur ces hauts-fonds de peur de fausser l’arbre ou l’hélice de son hors-bord.

Nous serions tranquilles.

J’ai abordé et j’ai tiré le dinghy au sec. Nora était allongée sur une couverture posée sur un tapis de mousse au milieu des bruyères. Elle était en slip et soutien-gorge et j’ai compris le message : pas besoin du prétexte hypocrite d’un maillot de bain pour me dévoiler son corps. Et le second message, aussi, était très clair : le couvert était mis – sans jeu de mots grivois. Panier, thermos, boîtes de bière, assiettes en carton. Sa manière à elle de me dire : « Je savais que tu viendrais, il était impossible que tu ne viennes pas. » De rage – la rage d’avoir obéi –, des idées folles m’ont traversé : la planter là (« Hello ! je ne fais que passer ! »), ou la violer – pourrait-on parler de viol ? –, ou l’étrangler.

Elle s’est redressée sur un coude, puis elle s’est levée et s’est adossée à l’un des trois pins rachitiques – les plumés du pélican ? Mon cœur cognait. Les chevilles jointes, les genoux légèrement fléchis, elle semblait attachée à l’arbre. Le soleil éclaboussait ce corps presque nu et sur l’ombre des rochers et le vert profond de la végétation il se détachait, statue de chair dans un décor fantasmagorique. Sa tête reposait sur le tronc et elle levait les yeux au ciel. Je me suis approché, à la toucher. Elle a fermé les yeux. J’ai attendu. Elle a entrouvert les paupières. Elle souriait. Je m’attendais à subir son ironie cinglante, le chant de sa victoire. Mais au contraire, c’était presque de la douleur que je lisais sur ses lèvres. Elle a grimacé en se cambrant, ouvrant grand les yeux et penchant soudain la tête dans je ne sais quel signe, quelle muette contrition, quel acquiescement, qui désignaient à mon regard son pubis sous le tissu transparent. Je l’ai enlacée et j’ai mordu son cou et son épaule, embrassé sa tempe, son front, la cascade de ses cheveux noirs. Je voyais, de chaque côté du tronc, ses mains crispées, l’arc de ses bras, et dans l’écorce du pin, dans les blessures verticales de l’arbre, la représentation de ce qu’elle m’offrait en se cambrant plus fort tout en s’accrochant à cet arbre comme si elle voulait résister le plus longtemps possible au désir de se rouler avec moi sur la couverture, jambes ouvertes.

Elle m’a enfin donné ses lèvres, s’est détachée de l’arbre, a pesé sur mes épaules, à genoux nous nous sommes déshabillés et elle m’a pris autant que je l’ai prise, Nora. Nora et son corps savant, son corps affamé, son corps grisant duquel je suis resté volontairement prisonnier.

Quand elle ne m’a plus senti en elle, elle m’a entraîné par la main et nous avons plongé nus dans l’eau fraîche, si lisse, si limpide et pourtant si noire dans l’ombre des îlots.

Et puis enfin, épuisés et pris de fringale, nous nous sommes jetés sur le panier pique-nique et nous avons bâfré, riant de bouffer salement, buvant de la bière et du thé.

Je me suis endormi. Elle me caressait : je me suis réveillé. J’ai frissonné. Le soleil déclinait au-dessus des Maumturk Mountains. Nous nous sommes rhabillés. J’ai amarré le dinghy au canot et j’ai pris les avirons. Une demi-heure plus tard nous abordions le quai sous les murs de Castlehill. J’ai demandé à Nora d’aller chercher sa voiture et de me rejoindre là-haut pour me conduire à l’endroit où la Ford était garée. J’ai dû répéter ma question. Le regard vide, elle se tenait immobile, et ce panier en osier qui pendait à son bras faisait d’elle une autre femme, c’est ce que j’ai pensé, bizarrement. Elle a posé son front contre ma poitrine et a prononcé son premier mot :

— Pourquoi ?

J’ai bafouillé un autre « pourquoi ? ».

— Pourquoi tu ne veux pas de moi, Tom ?

Que répondre ? Elle m’avait apprivoisé – son silence m’avait apprivoisé. Comment nier que je l’avais voulue, que je la voulais, que je la voudrais ? Mais pourrions-nous vivre l’un à côté de l’autre, silencieux, communiquant par le plaisir et rien que par le plaisir ? Comment serait-elle dans une heure ? dans un mois ? dans un an ? Vipère ou poupée docile ? Chatte sauvage ? À l’instant où elle l’avait désiré, après un mois d’affût, elle m’avait harponné.

— Épouse-moi, Tom… Je t’en prie, épouse-moi…

Elle était si douce, si faible, si fragile dans mes bras qu’à cet instant l’idée de l’épouser perdait de son absurdité. Elle a ajouté :

— Tu seras le maître de Castlehill. Je te l’avais déjà promis, il y a sept ans. Francis ne vivra pas vieux. Il boit, il est malade, il ne se soigne pas… Et puis… il pourrait avoir un accident.

Être dévoré par ses chiens, Nora ? Tomber à l’eau, Nora ? Ou être étranglé de mes mains, Nora ?

Ses poings ont martelé ma poitrine.

— Réponds-moi, réponds-moi, réponds-moi…

— C’est impossible, Nora.

Elle m’a enlacé, a noué ses bras dans mon dos, a pressé ses seins contre moi, son ventre contre le mien, ses cuisses contre les miennes, incrustant dans ma mémoire l’empreinte de son corps nu sous la robe.

— Je t’aime, Tom, et je vais me tuer, a-t-elle murmuré.

— Tu es dingue ?

— Tu ne peux pas savoir…

J’ai entrevu des fissures dans les murs de Castlehill : un père qui menait ses gens à la baguette, une mère qui s’était éteinte d’ennui et de mélancolie, un frère complètement givré, et sa beauté, sa beauté enfermée, sa beauté refusée à tous sauf à moi. À cette minute, j’ai su qu’elle disait la vérité. Peut-être pour la première fois de sa vie. Elle était, elle avait toujours été folle de moi et tout comme Claire elle m’avait attendu. L’espoir l’avait rongée, au contraire de Claire. Et moi, bon Dieu, je devais être bouffi d’orgueil pour oser penser que ma petite personne pouvait causer autant de ravages.

— Tire-toi, ai-je dit.

— Avec toi ?

— Tire-toi.

— Il faudrait qu’il signe. Je ne peux rien vendre sans sa signature. Sauf si je me marie. C’est dans le testament.

Je ne pensais pas vraiment ce que lui ai répondu :

— Au fond, si je comprends bien, tu as besoin d’un mari pour encaisser le magot. Si c’est une question de fric, faisons un mariage blanc.

Elle a gardé son calme.

— Idiot ! J’aurais pu épouser n’importe quel tordu, depuis une éternité.

Elle m’a tendu ses lèvres.

— Ça ne collerait pas, nous deux, ai-je dit.

Elle m’a repoussé, de toute la force de ses bras et du poids de son corps.

— Alors fous le camp ! Va-t’en rejoindre ta pure jeune fille…

J’ai saisi ses poignets. J’ai voulu la faire taire. Elle a mordu mes lèvres, puis sa langue a cherché la mienne. Elle haletait, nous gémissions, de nouveau fiévreux, maladroits, avides.

Un éclat de rire nous a glacé les sangs. Nora a sursauté et nos têtes se sont heurtées.

Les mains dans les poches de sa veste de chasse, sa cravache sous l’aisselle, les cheveux en bataille, l’épaule basse, Francis se marrait comme un bossu, comme le bossu qu’il serait dans quelques années s’il continuait à se voûter – un gnome, une vilaine gargouille maigrichonne et obscène.

— Quel baiser ! Manquait que le coucher de soleil, un ciel flamboyant et les vio…

— Ferme ta gueule, Francis ! a dit Nora.

— Alors, Tom Walsh, ça y est ? Tu l’as sautée ? Elle est douée, hein ? Plus douée que ta douce Claire, je parie.

— Écrase-le, Tom ! a hurlé Nora.

— C’est un malade, ai-je dit. Au revoir, Nora.

Je n’ai pas fait trois pas. Sa voix m’a cloué sur place.

— Ne t’en va pas si vite, Tom !

L’autre salivait, les lèvres humides. On avait envie de prendre un mouchoir et de torcher sa bave.

— Regarde-le, Francis, mon grand frère. Il crève de jalousie.

— Tu rêves, sœurette, ça m’a jamais rien fait de voir mes chiennes se faire couvrir.

Il a allumé une cigarette. Ses mains tremblaient. En trois bouffées il a cramé sa Silk Cut. Il a écrasé le mégot et a commencé de se caresser la nuque avec sa cravache.

— Vraiment, Francis chéri ? l’a-t-elle provoqué en se frottant contre moi.

J’aurais dû prendre mes jambes à mon cou, me tailler à cent à l’heure de cette putain de jetée.

— Sais-tu, Tom, que Francis n’est ni de bois ni de marbre ? Au contraire… Le pauvre chou est très… très émotif. À un point que c’en est étonnant. Je voudrais que tu t’en rendes compte par toi-même…

— Non ! a-t-il grogné.

— Non ? Non, non Francis chéri ?

J’étais paumé, incapable de deviner les règles de ce duel. Ils se toisaient et Francis ne ricanait plus. Il passait sa langue sur ses lèvres mais sa bouche était sèche. Il grinçait des dents. Nora s’est écartée de moi, s’est plantée devant lui et d’un coup elle a ôté sa robe, sous laquelle elle était nue.

— Francis a touché tout cela. Touché, mordu, caressé, léché et pénétré.

Elle lui a jeté sa robe à la figure. Il l’a envoyée valser et l’a foulée aux pieds en trépignant. Elle s’est approchée de lui, à portée de la cravache. Il tenait le fouet mais c’était elle la dompteuse.

— Tu ne veux pas toucher, Francis ?

Il a levé sa cravache. J’ai avancé d’un pas. Nora a sauté de côté.

— Et toi, Tom Walsh, tu ne dis rien ? Tu te rappelles la première fois que tu m’as eue ? Tu te rappelles ce que je t’avais dit ? L’équitation qui dépucelle les filles…

Elle s’est accrochée à mon épaule, lourde et lasse.

— L’équitation, tu parles !… Mon cher grand frère, Francis Costello.

J’ai cru que j’allais vomir. Nora a senti que je m’éloignais d’elle, que je la fuyais tout à coup comme la peste.

— Oh ! ne t’inquiète pas, Tom, ces vices-là ne sont pas contagieux. Ils ne sortent pas de la famille. Et puis il y a des années qu’il n’a plus le droit de toucher. Plus de sept années, Tom. Alors, que fait Francis chéri de temps en temps, quand il n’en peut plus ? Il gratte à la porte de sa sœurette et quémande une caresse, une toute petite caresse manuelle qu’on lui a parfois accordée, dans un moment de pure bonté. Mais c’est un grand garçon, maintenant. Il se débrouille tout seul, n’est-ce pas, Francis chéri ?

Il était tétanisé. Elle lui a ri au nez en ramassant sa robe. Il a levé sa cravache. J’ai empoigné son bras. Il m’a craché à la gueule le peu de salive qu’il lui restait. Je l’ai flanqué à l’eau. Je ne me suis pas retourné, même pas lorsque Nora m’a appelé et que je l’ai entendue courir vers moi. J’ai accéléré le pas.

J’ai couru.

Heureusement que la vieille Ford a démarré. J’ai malmené la boîte de vitesses et les amortisseurs. Arrivé sur la route goudronnée, je me suis regardé dans le rétroviseur et je me suis dit que je ne pouvais pas rentrer tout de suite, que toute cette saloperie se lisait sur mon visage, qu’il n’y avait qu’un seul moyen de l’effacer : prendre une cuite carabinée.

Ce que j’ai fait. Whiskey et Smithwick’s à Maam Bridge Inn. Un torpillage en règle.

Claire a poussé un cri en me voyant. Quant à Paddy, ma cuite l’a rassuré. Il en a conclu que j’avais noyé mes adieux à Nora dans la bière et l’alcool. Hilare, il a pris mon parti.

— Faut t’attendre à quelques soirées dans le genre, ma fille. Faut bien qu’il enterre sa vie de garçon.

J’ai bredouillé que j’avais rencontré des copains à Galway et qu’on s’était payé la tournée des pubs.

Je me suis écroulé sur le lit. Claire m’a déshabillé. Elle m’a bordé et j’ai été soulagé – je n’ai pas su de quoi.

 

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