Connemara Queen

Hervé Jaouen · Chapitre 33 sur 33

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Connemara Queen

Chapitre 33

 

 

C’était le soir de Noël, ainsi que je l’avais promis. Les rues des villes et des villages que le bus traversait étaient illuminées.

Au Corner Bar, il y avait un sapin et, sous le sapin, un cadeau à mon nom. Paddy m’a donné l’accolade, j’ai serré Claire dans mes bras, j’ai dit que je m’étais débarrassé de l’argent, que j’avais joué jusqu’au dégoût, pour les siècles des siècles.

Nous sommes allés à la messe de minuit. Après, nous avons mis la table du réveillon. Au menu il y avait des huîtres de Galway, de la dinde farcie et un gâteau à l’orange. Vin français.

Claire a ouvert son cadeau. Ce que je lui offrais valait mieux que tous les mots : deux alliances en diamants. Le paquet à mon nom contenait une simple épingle de cravate : un greyhound en argent au dos duquel Claire avait fait graver Connemara Queen.

George et Peter étaient invités. Ils chanteraient pour nous, rien que pour nous, ces vieilles ballades de notre pays. Ils sont arrivés en retard. Ils m’ont salué, chapeau bas.

— Ah ! vous voilà de retour, maître… Tom Walsh ! esquire.

— Esquire ? Qu’est-ce qui vous prend, les gars ?

— Il n’est pas au courant ?

— Au courant de quoi ?

— Oh ! Tom, papa et moi on ne savait pas comment te le dire.

— Mais me dire quoi, bon Dieu ?

— Tu es le nouveau maître de Castlehill, a dit Paddy tout de go.

Cette dernière cartouche tirée post-mortem par Nora la Brune m’a touché en plein cœur.

La veille de la poursuite close elle avait déposé chez le notaire un testament par lequel elle faisait de moi son légataire universel. Et elle n’ignorait pas la loi. Le décès de Francis devant précéder le sien – en présence, qui plus est, de dizaines de témoins –, elle hériterait de sa part, le temps de retourner l’arme contre elle. Elle savait bien qu’en signant ce testament c’était la totalité de la fortune des Costello qu’elle me léguait.

Cadeau ou vengeance ? Voulait-elle m’obliger, par-delà sa mort, à vivre derrière ces hauts murs qu’elle hanterait ? Son fantôme se coucherait dans mon lit, et je verrais son corps nu longer les couloirs, et j’entendrais sa voix me murmurer : « Je t’aime, Tom… Je suis à toi, Tom, pour l’éternité. »

Paddy m’a servi un verre de whiskey.

— Tu n’es pas obligé d’accepter, a-t-il dit. Personne n’est tenu d’accepter un legs.

J’étais assommé, incapable de prononcer un mot.

J’ai éclaté de rire.

— Tom ! m’a prié Claire.

Je voyais l’avenir que m’avait tracé Nora et ce n’était pas celui que j’avais lu dans la vase du port de Rosslare. Je continuais d’exploiter les terres de Castlehill, nous transformions le manoir en hôtel pour riches étrangers chasseurs et pêcheurs, et le soir, au coin du feu, après une anodine partie de rummy, George et Peter venaient chanter la ballade de Nora Costello et de Connemara Queen.

Et les touristes étrangers, de retour chez eux, diraient :

— C’est fou ce que ces Irlandais sont sentimentaux. Le soir, l’hôtelier pleurait quand les chanteurs…

Bien sûr, ils ne sauraient pas que ce seraient de vraies larmes.

Comme celles que je versais en riant, le poing serré sur mon verre.

— Oh ! Tom, m’a supplié Claire, ne ris pas comme ça, tu me fais peur.

 

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