Connemara Queen

Hervé Jaouen · Chapitre 5 sur 33

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Connemara Queen

Chapitre 5

 

 

Douché et rasé de frais, je suis descendu au bar. Il était presque une heure. Claire s’affairait devant ses fourneaux. Afin d’améliorer le chiffre d’affaires, elle avait ajouté à l’activité traditionnelle du pub et aux sempiternels sandwiches une carte de plats chauds qu’elle préparait à l’avance, mettait en barquettes au congélateur et réchauffait à la demande au four à micro-ondes. Gammon, chou et pommes de terre. Saumon grillé. Irish stew. Truites du Corrib. Haddock. Et deux sortes de tartes : aux pommes et à la rhubarbe. Le Corner Bar avait une clientèle d’habitués. Des représentants de commerce, des employés communaux et des filles qui travaillaient dans les magasins et bureaux du bourg. Et bien sûr, en juillet et août, beaucoup de touristes, français et allemands pour la plupart.

Paddy m’a expliqué tout cela devant un café, un vrai café passé dans une cafetière italienne qu’il avait rapportée de ses voyages et pour laquelle il commandait des pièces à Londres lorsque l’une d’elles venait à s’user. Et elles s’usaient. Paddy consommait des litres et des litres de café, sauf au petit déjeuner où il restait fidèle au thé, à l’inverse de Claire qui elle buvait un café très fort. Paddy ferait un centenaire. C’était un petit homme rond qui respirait le bonheur de vivre. Jamais il ne parlait de ses campagnes. Il ne s’était pas battu pour les Anglais mais pour la liberté. Même les sympathisants du Sinn Féin avaient compris ça. On ne l’emmerdait plus à ce sujet. Il préférait raconter ses voyages sur les cargos de la Compagnies générale maritime. Il baragouinait le français. Il avait vu du pays. Les consoles et les commodes de la salle à manger croulaient sous les souvenirs et un tas de photos encadrées étaient accrochées aux murs et sur le manteau de la cheminée. S’il n’avait pas eu la malchance de perdre sa femme quand Claire n’avait que trois ans – nous étions deux enfants uniques, deux orphelins –, Paddy aurait été l’homme le plus heureux de la terre. Il franchissait le canal de Panama lorsque le message radio était tombé. On racontait que ses cheveux avaient blanchi d’un coup. Claire avait été élevée par une tante, à Knockmore, sur l’île d’Achill, dans le soleil et le vent, et de son île elle avait gardé la beauté sereine, la douceur et le mystère. Et cette peau étrange, ni blanche ni mate.

— J’ai de l’argent, m’a dit Paddy, Claire et toi vous ne serez jamais dans le besoin.

— Qui parle d’argent, Paddy ?

— On va en parler. Viens. Allons faire un tour.

Il a crié à Claire qu’on serait de retour dans une heure.

— Il faudra que vous ouvriez les huîtres.

Elle en avait acheté une bourriche. Elle n’avait pas oublié que j’adorais les huîtres de la baie de Galway, avec une pinte de Guinness.

On est montés dans la vieille Ford de Paddy, on est sortis du bourg et on a parcouru environ cinq miles en direction de Leenane après avoir dépassé le manoir des Costello. On a pris un chemin de terre le long de la Joyce River et on s’est arrêtés devant un portail en acier galvanisé tout neuf.

— Je n’ai pas eu le temps de lui donner un coup de peinture, a dit Paddy. Voilà, regarde…

C’était une ancienne ferme, une longère avec trois cheminées, deux portes, quatre fenêtres basses et des murs blanchis à la chaux. La Joyce coulait dans le vallon derrière. Une rangée de cyprès abritait la maison des vents dominants et à l’est et au nord une haie d’aubépine s’élevait à hauteur d’homme, drue et épaisse. Deux hectares de prés étaient clôturés. Çà et là des cailloux blancs affleuraient. La terre n’était pas plus riche qu’ailleurs mais la maison, adossée à la montagne et donnant sur la vallée de la Joyce, était un de ces joyaux dont je rêvais quand je m’accrochais à ma machine – quand il aurait fallu que je m’y enchaîne pour ne pas prendre mes jambes à mon cou. Foutre le camp. J’ai souri – j’avais foutu le camp ! – et Paddy a été content que je sourie.

— C’est pour vous. Moi, dans quelque temps, je serai trop vieux. La terre sera trop basse.

— Qu’est-ce que tu racontes, Paddy ? Tu es en pleine forme !

— Parlons sérieusement, Tom. J’ai toujours eu confiance en toi. Tu as fait des conneries, tu les as payées. Chèrement payées. J’espère que cette maison et ces terres, et le Corner Bar et… Claire te feront oublier tes malheurs.

— Cette ferme, tu ne l’as pas…

Il m’a coupé.

— Ne t’inquiète pas, je ne l’ai pas achetée aux Costello. Je sais que tu n’en aurais pas voulu.

— Les gens vont dire que je suis revenu pour l’argent de Claire.

— On se fout des cancans. Tout ce que je te demande c’est d’être sincère avec moi, avec Claire et avec toi-même. Est-ce que tu l’aimes, Tom ?

— Je l’aime.

— Le reste n’a aucune importance. Vous vous marierez à Noël, je mettrai le Corner Bar et la ferme à votre nom. Les papiers sont déjà prêts chez le notaire.

— Paddy…

— Ne me remercie pas. Je n’ai pas eu de fils et je ne sais pas si tu as eu un père – qu’il repose en paix, ce n’est pas offenser sa mémoire que de dire que la boisson ne lui a pas porté bonheur.

Nous nous sommes serré la main longuement.

— Je n’ai qu’une fille, Tom. Ne lui fais aucun mal. Promets-le-moi.

— Je te le promets, Paddy.

— Tu n’as pas l’impression qu’elle est folle de toi ? a-t-il plaisanté.

On s’est arrêtés à Maam Cross boire une bière. Je me suis demandé si j’allais être à la hauteur, si j’allais être capable de repousser les démons qui flairaient ma piste. Oui me mordillaient les chevilles comme des ratiers depuis que j’étais passé, hier soir, devant le manoir des Costello.

 

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