Connemara Queen
Chapitre 16
J’avais les nerfs à fleur de peau, envie d’envoyer bouler tout le monde, de faire valser les meubles, de foutre le feu au village, et pire, de blesser Claire et Paddy, sans aucune raison sinon par lâcheté. Les faibles s’attaquent aux faibles.
Et elle avait recommencé à me scier en deux cette putain d’hésitation entre partir et rester, vivre au pays ou crever à l’étranger, convoler en justes noces ou baiser Nora à m’en péter le cœur, accepter la banalité de la vie ou me foutre en l’air.
Cette nuit-là, je n’ai pas touché Claire. Je ne l’ai pas touchée. Rencogné au bord du lit, les jambes recroquevillées, les bras croisés, j’ai évité son contact. Elle a sangloté. Le lendemain, elle a cherché en vain dans mes yeux le début d’une explication. Comment aurait-elle pu y lire la moindre bribe de bon sens alors que j’ignorais moi-même pourquoi je m’étais mis à haïr le monde entier. Je devenais fou. J’ai pensé que les fous, s’ils pouvaient parler après – mais soit ils sombrent définitivement, soit ils guérissent et oublient –, raconteraient que c’est comme ça que ça commence : l’impression d’être un ballon et de rebondir contre tout et n’importe quoi, une parole anodine, un bonjour-bonsoir, un robinet qui goutte, un rayon de soleil qui brûle la rétine, une voiture qui ne démarre pas au quart de tour, une cigarette qui s’éteint, une tasse de thé qui a changé de goût et surtout une gueule, sa propre gueule qu’on ne peut plus voir en peinture.
C’est grâce à Reine que j’ai repris mes esprits. Elle m’a fait fête, je n’avais pas le droit de la trahir. Elle n’avait pas la cervelle tordue, elle. Elle ne connaissait ni la haine ni la rancœur, et elle m’aurait suivi jusqu’au tombeau.
Elle avait la patte postérieure droite un peu raide. La plaie ne s’était pas infectée et j’ai mis cette chance sur le compte de la gentalline que je lui avais injectée à forte dose et qui devait encore la protéger. Néanmoins, j’ai rasé les poils autour de la morsure que j’ai nettoyée et badigeonnée de pommade antibiotique. J’ai fabriqué une collerette en carton que j’ai fixée autour de son cou afin qu’elle ne se lèche pas. Son regard m’a fait rigoler : elle n’en revenait pas de ce truc que j’avais inventé et elle a aboyé en secouant la tête.
— Oh ! Tom ! a dit Claire.
Elle avait flemmardé au lit. Elle était en chemise de nuit. Elle a cherché mon regard et mes yeux ne se sont pas dérobés. J’étais guéri. La fureur m’avait quitté. Et, autant la veille je m’étais senti minable et crasseux, autant j’ai ressenti tout à coup une formidable et inexplicable joie de vivre et l’envie de saisir à bras-le-corps le bonheur que l’on m’offrait.
J’ai soulevé Claire, je l’ai portée jusque dans la chambre et je suis tombé avec elle sur le lit, malgré ses protestations.
*
Reine s’entraînait, la morsure était oubliée, le poil repoussait autour de la cicatrice. Au bout de quelques jours elle a retrouvé la grande forme. Aucun obstacle ne la rebutait, pas un fossé qu’elle ne sautât, pas une touffe de joncs qu’elle n’évitât d’un coup de reins, pas une pente qui lui résistât.
Les éliminatoires ont débuté, qui allaient durer deux semaines. Dans l’intérêt de l’épreuve et des paris, les organisateurs ont formé les groupes de manière que Reine et Castlehill Gambler ne risquent pas de se rencontrer avant la finale. Il était évident pour tout le monde que leur combat clôturerait les courses d’automne. Cette situation, dans un premier temps, n’a pas fait l’affaire des books. Le public était à ce point convaincu de la supériorité des deux chiens que leur cote respective, durant les éliminatoires, est restée au plus bas. Les enjeux étaient faibles, arbre qui cachait la forêt : les parieurs réservaient leurs mises pour le Grand Jour. La fièvre montait.
Paddy avait embauché deux filles, car Claire et moi on passait nos après-midi et nos soirées à Galway et on rentrait au milieu de la nuit.
Je revoyais Francis sur le champ de courses et je l’évitais autant qu’il m’évitait.
Nora demeurait invisible.
J’étais convaincu que Reine gagnerait et j’étais décidé à jouer l’essentiel du liquide dont je disposais, c’est-à-dire pas grand-chose. Claire avait vu et revu ses comptes d’apothicaire : tant pour sa robe et mon costume, tant pour le repas, tant pour le voyage de noces, restait tant à parier sur Reine.
— Si elle perd on ne sera pas ruinés.
— Aucun risque, plaisantait Paddy, je ne signerai rien chez le notaire avant que ces courses ne soient terminées. Ce sacré Tom serait bien capable d’hypothéquer la baraque pour jouer le paquet sur notre animal.
Plaisantait-il vraiment ? Non, il prenait très au sérieux son rôle d’ange gardien. Mais aurait-il été le Bon Dieu en personne qu’il n’aurait pas pu éviter que cette tuile me tombe sur la tête…
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