Connemara Queen
Chapitre 25
Les injures fusaient de la foule massée contre les garde-fous. Certains types essayaient de me cracher dessus. Il y avait du lynchage dans l’air. Le père O’Mahoney s’est interposé. Sa stature en imposait mais son sermon n’a pas réussi à couvrir les cris. Il m’a rejoint, nous nous sommes mis à l’abri des regards et il s’est confondu en excuses. C’était de sa faute : tenaillé par sa passion des courses, il avait interrogé Claire au cours de leur dernière séance de « préparation au mariage », elle avait cru possible de lui confier notre secret, et puis voilà, il avait mangé le morceau, au plus mauvais moment.
Reine aboyait, effrayée par tous ces types qui criaient vengeance. Se venger ? Mais de quoi ? de qui ? Ils avaient joué Connemara Queen gagnante, estimaient qu’ils avaient perdu leur fric d’ores et déjà et m’accusaient d’avoir magouillé, de les avoir trompés sur la qualité de ma marchandise. Pendant ce temps-là, ceux qui avaient joué Castlehill Gambler se tenaient les côtes. Ils vendaient la peau de l’ours avant de l’avoir tué. Avec une crainte toutefois : que leur favori ne se présente pas au départ, que la course soit annulée et les paris remboursés. Tous ceux qui avaient encore quelques livres en poche se précipitaient vers les guichets pour prendre un dernier ticket salvateur sur le chien de Costello. On se bousculait, on échangeait des horions, les yeux fixés sur le tableau électronique des cotes.
La cote de Reine s’envolait – ou dégringolait, une question de point de vue – à 25, 28, 32, 38 contre un. Je me suis demandé si dans la cohue se trouvait quelque audacieux pour tenter le coup. Assurer en misant dix livres sur Castlehill Gambler, en risquer deux sur Connemara Queen. Oui, sûrement, car la cote de Reine s’est stabilisée, est même redescendue à 36 avant de grimper de plus belle. La cloche annonçant la fermeture des guichets a retenti, saluée par des rugissements de dépit. 40 contre 1.
400 000 livres au bout de la laisse entourée autour de mon poignet ! J’ai grincé des dents. « Arrive, Francis, arrive, putain de salopard !…»
Ma prière a été exaucée. La Nissan Patrol se garait près de la vieille Ford de Paddy. La foule, soulagée, l’a acclamée.
Francis a cru que tout ce chambard concernait sa petite personne. Occupé à réussir son entrée, il n’a pas levé les yeux sur le tableau électronique. On aurait dit qu’il venait poser pour un magazine féminin – sur papier glacé, le gentleman et son chien, son véhicule tout terrain, sa veste en velours vert, sa chemise à petits carreaux, son lacet de cow-boy en guise de cravate, ses jodhpurs en toile et ses bottes de cuir noir. Le chien était au diapason, impeccablement brossé, le poil huilé, l’air d’un pharaon avec son large collier vert, rouge et or – les couleurs de Castlehill –, là où nous nous contentions, nous, de la sobriété d’un bleu marine. Le maître et l’animal ont contourné la Nissan et Francis a tendu la main à Nora qui descendait de la voiture. Il a évité de justesse la gifle qu’elle lui destinait et lui a tiré une révérence. La foule a trépigné de joie. Les hurlements ont redoublé lorsque Reine a voulu se jeter sur Castlehill Gambler. Paddy et Claire m’ont aidé à la maîtriser. Francis a apprécié en connaisseur.
— Eh bien, ça promet, a-t-il condescendu à dire. Tu vois, Tom, notre chère Nora a voulu venir… Je ne me fais aucune illusion : c’est plus pour me voir perdre que pour te voir gagner.
La foule se fendait, livrant passage au directeur des courses et à deux commissaires.
— L’analyse est négative et rien dans le règlement n’interdit la participation d’un chien aveugle, a dit le directeur essoufflé.
— Aveugle ? s’est étonné Francis avec un sourire veule.
— Elle n’est pas aveugle, juste un peu myope, ai-je-dit. Pour ça qu’elle gagne. Elle a hâte de regarder le lièvre de plus près.
Les officiers se sont esclaffés. Ma trouvaille était plausible. Et ils s’en fichaient. Ils n’avaient qu’un désir : que la course ait lieu, afin d’éviter l’émeute. Que supputaient les agents de la Garda qui s’épongeaient le front.
La foule s’était tue, devinant que des tractations étaient en cours. J’ai rappelé au directeur des courses qu’il fallait analyser la salive de Castlehill Gambler. Les commissaires se sont exécutés, aidés par un Francis goguenard.
— Faut qu’on attende le résultat ? a-t-il dit.
— Non, inutile.
— Vous êtes d’accord tous les deux ? On peut y aller ? a dit le directeur. Bon !…
Il a levé les bras et les a abaissés. Les applaudissements et les hurrahs ont éclaté.
Désorienté, Francis a saisi le regard de Nora en direction du tableau des cotes. Il en est resté bouche bée.
— Dis-moi, Tom, on dirait que les gens n’ont pas eu confiance.
— Ils ont eu tort.
— 10 000 livres et 40 contre 1, tu as fait le calcul, Tom ? m’a dit Nora.
— Dix mille livres ? a répété Francis incrédule en tournant la tête comme pour tendre l’oreille. J’ai bien entendu ? Dix mille livres ? Tes dix mille livres, Nora ?
— Confiées à Tom, merveilleux n’est-ce pas ?
— Excuse-moi, a-t-il dit en me faisant face, j’ai rien compris à cette histoire d’aveugle. Ta chienne est miro ?
— Ne t’inquiète pas.
— Tu sais, nous sommes entre gens de bonne compagnie… Si jamais tu veux déclarer forfait…
— Boucle-la, Francis.
On s’est mesurés du regard. Il a senti que j’allais lui filer mon poing dans la gueule, dans son sale sourire en coin. Il a reculé d’un pas. Le directeur des courses s’est interposé.
— Allons, messieurs, je vous en prie, c’est l’heure.
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