Connemara Queen

Hervé Jaouen · Chapitre 6 sur 33

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Connemara Queen

Chapitre 6

 

L’après-midi, Claire est allée à Galway faire des courses. Elle aurait aimé que je l’accompagne mais j’avais envie de rester seul, de digérer tout ce bonheur qui me tombait dessus d’un coup, comme un manteau trop lourd à porter. Paddy bricolait dans sa grange. Il jouait les garagistes et les maréchaux-ferrants. Il réparait les freins des voitures des voisins, réglait les embrayages, redressait les ailes froissées. Il s’arrangerait pour finir tôt. On était samedi soir et il y aurait foule au pub. Deux jours d’affilée, ça allait être dur.

— Pas tous les jours que tu reviens après sept ans d’absence, a rigolé Paddy.

George et Peter animeraient la soirée. J’allais apprendre mon boulot de barman, j’allais être intronisé dans mes fonctions et dans ma qualité de futur propriétaire et de mari de la fille. Paddy m’a conseillé de me reposer et j’ai failli lui répondre que je n’étais pas en sucre, qu’ils en faisaient trop, Claire et lui, que ce n’était pas la peine de me traiter comme un convalescent. Je ne sortais ni de l’hôpital ni de l’asile d’aliénés. Mais elle devait être tartinée de poisse, ma gueule d’o s des Midlands. La décaper prendrait un bon bout de temps.

Je suis allé à la banque déposer mes petites économies. Cinq cents livres, juste de quoi voir venir. Je n’avais pas osé demander à Paddy s’il me paierait. Le responsable du bureau a voulu m’offrir un verre. C’était un copain d’enfance. Il avait tiré le gros lot : un boulot à la Banque d’Irlande, la sécurité de l’emploi, du crédit pas cher, un pavillon à la sortie du bourg, une bobonne et déjà trois gosses. J’ai trouvé ça minable et puis la minute d’après je me suis dit mais c’est la vie que tu as choisie, mon vieux. Pourtant, je me voyais autrement que ce type-là. Vanité ou pressentiment ? Oui, le pressentiment que quelque chose m’attendait, ne serait-ce que… Repartir. Pendant que ce John McGuire me donnait le prénom de ses marmots et me racontait les petits plats que lui mijotait sa douce et tendre, je pensais : à la mort de Paddy, tout vendre et filer au Canada. Je n’étais pas encore tout à fait dans mon assiette.

Je suis rentré au Corner Bar et je me suis occupé de la chienne. J’étais passé chez le pharmacien acheter des compresses, des bandes adhésives et une pommade antibiotique. J’ai posé un sac de jute par terre dans l’arrière-cuisine et la chienne s’est approchée à petits pas. Une rigole d’humeur blanchâtre qui coulait du coin de ses yeux avait fini par déteindre son poil et ça lui donnait un air pitoyable. Du lévrier elle avait le corps gracile, le dos légèrement arqué et le torse puissant.

— Reine, ma belle…

Elle s’est couchée sur le sac, les pattes raides. Je me suis agenouillé.

— Tout doux, ma belle…

J’ai pressé ses pansements. Elle a relevé la tête en grognant. Ça lui faisait mal. J’ai coupé le linge qui enveloppait ses coussins. Il était collé, plein de pus séché.

J’ai été obligé de tirer. La chienne a attrapé mon poignet entre ses crocs, sans mordre. Le linge puait. Les coussins étaient rongés par l’infection. Des plaques jaunâtres, cernées de boursouflures, étaient incrustées dans le cuir. Les quatre pattes étaient dans cet état.

— Alors comme ça ce sacré Francis a voulu te noyer ? Parce que ta mère a fauté avec un mâle sans pedigree ? Misère de misère…

Je déraillais. Je lui parlais comme à un malade incurable à qui l’on rend visite sur son lit d’hôpital. J’ai téléphoné au vétérinaire de Galway. Il se rappelait la chienne. Il m’a dit que la seule solution serait de faire faire un antibiogramme par un laboratoire de Dublin. Que ça coûterait cher et que je n’étais sans doute pas prêt à dépenser de l’argent pour ça. J’ai failli l’envoyer aux pelotes. Est-ce qu’il me prenait pour un plouc ? Pour un de ces types de la campagne qui liquident leur chien dès qu’il a la chiasse ? Je me suis calmé. Je lui ai demandé de m’expliquer la marche à suivre : faire un prélèvement, le mettre dans un tube stérile et le lui expédier avec un chèque de soixante livres. Il me téléphonerait les résultats dans trois ou quatre jours.

— Ah ! c’était pour le chien de Claire, les pansements ? s’est étonné le pharmacien quand je lui ai dit pourquoi je voulais un tube stérile. On a essayé pas mal de pommades. Rien n’a marché. Un antibiogramme, ça va vous coûter cher.

— Soixante livres, très exactement.

— La mensualité d’un chômeur. Vous n’hésitez pas à la dépense.

L’air de dire que j’étais dingue, aussi malade que la chienne. Il m’a quand même filé une spatule gratis.

Reine m’attendait sur son sac, comme si elle savait.

— Tout doux…

Je l’ai laissée me mordre le poignet. Elle n’appuyait pas. C’était sa manière à elle de me dire attention, vas-y doucement. J’ai gratté la saloperie entre les coussins ainsi que me l’avait indiqué le vétérinaire. J’ai glissé la spatule dans le tube. Toujours sur les conseils du vétérinaire, j’ai coupé les poils entre les coussins – un véritable nid à bactéries –, j’ai nettoyé au daquin et j’ai mis une bonne couche de pommade antalgique sur des compresses pliées en quatre que j’ai appliquées sur les coussins et solidement fixées avec les bandes adhésives. Elle était marrante, Reine, dans ses chaussons blancs. Elle n’en revenait pas de ne plus sentir la douleur. Elle n’a pas essayé d’enlever les bandes.

— J’ai l’impression que tu perds ton temps, m’a dit Paddy.

— On verra…

Mary O’Hara, la vieille fille qui tenait le bureau de poste dans un coin de sa mercerie, a tenté de savoir ce qu’il y avait dans mon paquet. J’étais à peine revenu au pays que je postais un colis. À un médecin. Afin qu’elle ne s’imagine pas des choses – que cette analyse me concernait, que j’avais chopé la vérole ou le sida en Angleterre –, je lui ai précisé que le médecin en question n’était qu’un vétérinaire.

— Ah ! c’est pour la chienne de Claire, alors ? M’est avis que c’est une maladie incurable ce qu’elle a aux pattes. Et dis-moi, Tom, ça doit coûter de l’argent une analyse.

— Au revoir, Mary, content de te savoir toujours en pleine forme.

— Oh ! faut pas se fier à l’air des gens. Tout le monde a ses petites misères. Moi-même…

J’ai tourné le dos avant qu’elle ne me dresse l’inventaire de ses maux réels ou imaginaires.

— Je te téléphonerai au Corner Bar si je vois une lettre du vétérinaire ! a-t-elle crié tandis que je refermais la porte.

Je remontais la rue principale lorsque des coups de klaxon ont retenti. J’ai pensé à Nora. C’était Claire, dans la Ford de son père. Je suis monté. Il y avait tout un tas de paquets sur le siège arrière. Elle a garé la voiture sous l’appentis. Paddy se lavait les mains. Il était grand temps d’ouvrir le bar. J’ai aidé Claire à porter les paquets dans sa chambre.

— Pourquoi m’as-tu donné ta chambre, Claire ?

Elle a rougi.

— Oh, on aurait pu te donner celle-ci. Mais papa a jugé plus convenable que je revienne ici, bien que ça ne change rien…

— Ça ne change rien ?

— Oh ! Tom ne me force pas à dire…

— Tu passeras de l’autre côté ?

— Tom !

Je l’ai enlacée. Je me suis demandé combien de temps on allait tenir avant de passer à l’acte. Elle en brûlait d’envie. Elle s’est dégagée.

— Regarde ce que je t’ai acheté. J’espère que je ne me suis pas trompée de taille. Tu n’as rien à te mettre sur le dos.

Elle m’avait acheté des chemises blanches, un pantalon et une veste en tweed assortis, et des cravates.

— Hier soir, nous étions entre amis. Ce soir, je veux que toutes les filles soient jalouses de moi.

Reine était montée silencieusement. Elle s’est frottée à nous. Claire s’est étonnée qu’elle aille déjà mieux. Je lui ai expliqué ce que j’avais fabriqué, les compresses et le reste, y compris l’analyse.

— Ce serait formidable si elle pouvait guérir.

— Elle guérira. Au fait, sa mère, la chienne que l’autre taré a abattue, elle avait gagné des courses ?

— Plusieurs. En particulier la demi-finale du printemps. Mais qu’est-ce que tu as derrière la tête ?

— Rien, Claire. Rien du tout.

 

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