Connemara Queen

Hervé Jaouen · Chapitre 10 sur 33

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Connemara Queen

Chapitre 10

 

Une fois traversé le village de Fionnaithe, j’avais longé le lough Nafooey, puis j’avais engagé la Ford dans un mauvais chemin qui grimpait tant bien que mal à l’assaut des Partry Mountains et je m’étais garé dans un enclos où la terre était dure, à mi-pente du Maumtrasna.

J’ai lâché Reine. Dans un premier temps, elle a paru surprise par le contact de la lande rase et de la bruyère où elle s’est roulée de joie. Elle s’est dérouillé les pattes, quelques foulées, puis elle est revenue se frotter contre moi, attendant l’ordre. Que je lui ai donné. Je l’ai lancée sur la pente et j’ai moi-même commencé à gravir le terrain. Des nuages élevés couraient d’ouest en est. L’air était assez vif, malgré la chaleur qui régnait dans les vallées en cette fin juillet. La chienne a disparu dans un large vallon qui creusait le flanc de la montagne. Je l’ai sifflée. Elle a jailli dans mon dos. Je lui ai ordonné de marcher au pied jusqu’au bord du vallon. De là on découvrait le Mask dans toute sa longueur et la plaine étroite qui le borde à l’ouest, de Trean à Partry, et dans les brumes traversées par les faisceaux du soleil on devinait, pas plus grand qu’une flaque, le lough Carra. J’étais assis sur une pierre et je savourais le plaisir d’avoir tous ces horizons pour moi seul. Couchée à mes pieds, Reine jappait, protestant contre notre immobilité.

Tout à coup, elle s’est dressée sur ses pattes, le museau pointé vers le creux qui descendait en pente douce en direction de la plaine, un cirque grandiose tavelé de verts et d’ocres. À deux cents mètres droit devant, venant juste de franchir la butte, un énorme lièvre trottinait, s’arrêtait, faisait de nouveau quelques bonds. Avec un pincement de cœur, j’ai reconnu l’allure typique du lièvre poursuivi – et j’en avais vu des milliers, dans mon enfance – qui tout d’abord fonce aveuglément comme un dératé, puis s’assoit bêtement au beau milieu d’une pâture, bien en vue, attendant qu’on le relance. J’ai pointé le doigt, bras tendu et j’ai crié :

— Vas-y, Reine !

Un boulet, une fusée, un missile. Elle semblait voler au-dessus de la lande, glisser comme un serpent qui dévale une pente en une fraction de seconde, un chat sauvage à ses trousses. Le lièvre a senti le danger. Le double danger : d’une dépression a jailli un second lévrier dont la course était difficile à suivre tant sa robe fauve se confondait avec la lande et la bruyère. Le gibier a fusé. Reine le poursuivait à longues foulées. L’autre lévrier zigzaguait, puis il est arrivé sur l’herbe rase, le terrain favorable à la course. Je me suis précipité, m’enfonçant jusqu’à mi-mollets dans des trous humides que les chiens, eux, survolaient. Le lièvre ne comptait plus guère. Ils se mesuraient à la course et, ainsi que des coureurs de fond, jetaient de temps en temps un coup d’œil de côté afin de situer la position de l’adversaire.

J’en aurais hurlé de rire : le mien – mon adversaire – descendait la pente du vallon, cow-boy enchapeauté, la cigarette aux lèvres. Francis Costello, esquire.

Reine le tenait, son lièvre. Elle avait compris qu’il entamait un large cercle et avait anticipé. Elle venait de couper au plus court alors que l’autre chien continuait à filer droit devant lui. Un coup de reins, une détente des jarrets et sa gueule allait se refermer sur le râble du capucin. J’ai sifflé. Elle a hésité, puis s’est mise au down. Le chien de Francis gagnait du terrain. Le lièvre n’avait plus qu’une vingtaine de mètres d’avance. Il suivait une ligne horizontale, à flanc de montagne. Mais soudain, profitant d’une dépression qu’il avait cherchée, il s’est jeté vers la pente abrupte, avec cette fameuse capacité qu’ils ont de virer à angle droit, et ce qui arrive neuf fois sur dix dans ces cas-là s’est produit : le greyhound a tenté de l’imiter – par pur réflexe –, ses pattes se sont dérobées sous lui et il a roulé plusieurs fois en glapissant de douleur. Sur un terrain dur, dans de telles circonstances, les chiens se brisent les reins ou le cou. Tués net.

Le lévrier de Costello a rejoint son maître en clopinant, la queue entre les jambes. Le lièvre était hors de portée. Il avait trouvé refuge dans une sapinière.

— Beau boulot, Reine.

Elle a grogné. Francis s’était approché. Son chien retroussait les babines.

— Couché, Gambler !

Il a allumé une cigarette pour se donner une contenance. Il portait sa tenue de gentleman-farmer : bottes, costume de velours, cravache. Francis Costello était de ces types qui ont besoin d’objets pour habiller leur moral.

— Alors, Tom Walsh, toujours cette vieille peur de perdre qui te mord les tripes ?

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

— T’as retenu ta bâtarde, non ? T’as préféré refuser le combat. T’as eu raison. Mon clebs allait le choper, ce lièvre, sous le museau de ton espèce de chien de ruisseau.

— Tu plaisantes ? Ma chienne le tenait et ça ne me disait rien qu’elle le bousille.

— Ha ! Ha ! Ha ! T’as jamais su bluffer, Tom. T’as une pancarte accrochée dans le dos, mon vieux : perdant ! PERDANT !

— J’ai perdu une fois, Francis. Une seule fois !

— Une bonne fois pour toutes.

— Ça suffit, Francis, boucle-la !

— Qu’est-ce que tu fous par ici avec ce résidu de fausse couche ? T’aurais pas l’intention de… Non, tout de même pas !

— L’intention de quoi ?

— Ben, t’étais pas en train de l’entraîner ?

— De la promener.

— Elle avait pas la vérole, cette chienne, dis-moi ? T’as réussi à la guérir ? Comment t’as fait ? Tu l’as pas…

La gueule de travers, il s’est passé la langue sur les lèvres et a cligné de l’œil.

— … Enfilée ?

— Ordure !

Je l’ai empoigné par le col et je l’ai soulevé de terre. J’aurais pu le tuer d’un coup de poing dans sa sale tronche, lui défoncer le crâne, lui éclater le foie et les tripes. Il a verdi.

— Tom, a-t-il soufflé d’une voix cassée, je plaisantais. Toujours entier, hein ? Imperméable, hein ?

Je l’ai poussé, il est tombé sur le cul. Reine s’est jetée sur lui.

— Reine !

Son chien a montré les crocs.

— Retiens ta chienne ou le mien lui fait la peau.

— À voir, Francis, à voir…

J’ai fait demi-tour.

— Tom !

J’ai marqué le pas, sans me retourner.

— Comment tu l’as appelée, cette chienne ?

J’ai répondu sans réfléchir, comme si j’y pensais depuis des jours et des jours, comme si ma cervelle avait travaillé à mon insu, comme si ce nom-là s’était gravé tout seul dans ma tête.

— Connemara Queen.

Il a sifflé, admiratif. Il savait bien ce que ça signifiait, un nom comme celui-là. Un nom de guerre.

— On se verra au cynodrome, alors ?

J’ai refusé de répondre. Il m’a provoqué.

— Tu es le bienvenu à Castlehill, tu es attendu si je peux dire, ha ! ha ! ha !… Viens, Gambler !

Castlehill Gambler contre Connemara Queen.

Tout un programme.

 

*

 

Au moment où je débouchais sur le chemin, une vieille Taunus jaune safran a démarré et a pris la route du village.

Elle était garée devant le Roughty Bar où je me suis arrêté boire une pinte. Il était midi et demie, la bonne heure. Sean Mallone se tenait derrière un comptoir que des milliers de litres, des centaines de milliers de litres de Guinness, des couches et des couches de mousse épaisse avaient rendu poreux et spongieux. Et Sean lui-même était une éponge de qualité ainsi qu’en témoignait son nez, un énorme tarin grumeleux et congestionné, bouché du 1er janvier au 31 décembre, ce qui l’obligeait à respirer par la bouche, à petits coups, comme un gros poisson rouge blanchi par l’âge. Nul ne savait plus qui l’avait surnommé Gobe-mouches. Il ne s’en formalisait pas. Même sa femme, ses fils et ses brus l’appelaient Gobe.

Dans un coin du lounge bar les habituels pochards contemplaient le fond de leur verre, le dos voûté, et au comptoir se tenait un seul client, le paysan à la Taunus, probablement.

— Hello, Gobe !

— Hello, Tom ! Content de te voir. Comment va Claire ? Et ce vieux Paddy ?

— Ils vont bien.

Paddy m’avait signalé qu’il était dans les usages d’aller boire un verre chez les concurrents, de temps en temps. Ils nous rendaient la pareille. Concurrents n’était pas le mot exact. Au pays des fatalistes, on admettait la réussite des autres pourvu qu’elle ait été acquise à la force du poignet. Paddy avait gagné le Corner Bar en roulant sa bosse de par le monde alors que moi, tout me tombait dans les bras. Mais je suppose que l’on me pardonnait à cause de cette aura – fondée ou non – du joueur, du fils maudit, du fils prodigue qui avait fait amende honorable.

— Alors, Tom, paraît que t’as guéri la chienne de Claire ?

— On dirait que oui.

— Elle est en pleine forme, à ce qu’on dit.

Je le voyais venir, se sacré Gobe-mouches, avec ses gros sabots. Il a échangé un regard avec le paysan à la Taunus et s’est éclairci la gorge.

— Paraît même qu’elle a foutu la pige au chien de Costello.

— Gambler ? ai-je dit histoire de les titiller.

— L’aurait aussi bien fait de l’appeler Devil. Boufferait les autres chiens plutôt que de leur laisser le gibier, lièvre en chair et en os ou chiffon rouge.

— Il a gagné des courses ?

— Des courses ? La finale de l’automne dernier ! Et l’est bien placé pour gagner cette année.

— À moins qu’il n’y ait un outsider. Un outsider qu’on n’attendait pas, a dit le paysan.

Ils m’ont fixé tous les deux d’un air entendu. J’ai fait l’innocent.

— Robert a passé la matinée à vérifier ses clôtures en bas du Maumtrasna, n’est-ce pas Robert ?

— Je te l’ai dit, Gobe.

— Et il a vu la course.

— Quelle course ?

— Déconne pas, Tom. Ta chienne a foutu la pilée à Gambler.

— Sûr, a renchéri le paysan.

— Bah, ça ne veut rien dire.

— Moi, j’ai toujours pensé que les bâtards sont meilleurs que les pur-sang, à la course aussi bien qu’à la chasse.

— Pareil pour les gens, a dit le paysan.

— T’as raison, Robert. Les aristos, le sang bleu, c’est que des conneries. Un sang pourri, ouais, maladies et compagnie.

— Sont plus fragiles, a admis le paysan.

— Et un sale caractère…

Je les ai abandonnés à leurs considérations génétiques et je me suis barré. Cette histoire allait faire le tour du pays. Je n’avais plus le droit de reculer. J’engagerais Connemara Queen contre Castlehill Gambler.

 

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