Connemara Queen
Chapitre 7
Le Corner Bar était plein à craquer. J’avais oublié que c’était cela, aussi, mon pays, ce mélange de jeunes et de vieux, de paysans et d’ouvriers, de bourgeois et de chômeurs, cette absence de classes sociales dans les soirées du samedi soir, cette joie partagée sans arrière-pensée, alors que dans cette putain d’Angleterre les bars étaient catalogués, bars à prolos, bars à négros, bars à bourgeois, bars à putes à trente livres, bars à putes à cinq cents livres, bars à immigrés, bars à Irlandais.
Les jeunes ne me connaissaient pas. Ils avaient l’âge de faire leur première communion quand j’étais parti. En sept ans les filles avaient grandi et ne semblaient pas décidées à serrer une médaille sainte entre leurs genoux en attendant un mari. Je voyais des jeans moulants, des jupes au ras de la fesse et ici et là des bouts de dentelles affriolantes pour le plaisir des yeux et des mains des jeunes mâles. L’Irlande s’était civilisée pendant que les machines-outils britanniques me rendaient fou. Le pouvoir des prêtres s’affaiblissait et la prochaine génération voterait massivement « oui » si un second référendum sur le divorce et la pilule était organisé – cette pilule que les femmes dans le vent allaient acheter à Enniskillen, de l’autre côté de la frontière. En 1986, les progressistes avaient perdu. Les bigots étaient descendus dans la rue en agitant le seul serpent que saint Patrick n’avait pas chassé d’Irlande : le reptile fatal à Adam et Ève.
La Guinness coulait à flots. La bière noire avait à peine le temps de reposer que des lèvres assoiffées se trempaient dans la mousse épaisse où Claire m’avait appris, en deux minutes, à graver le Guinness Shamrock, ou un cœur, ou le mot love. Des paysans venaient me taper sur l’épaule, s’inquiétaient de ma santé comme si j’étais un ancien combattant, m’invitaient à la chasse, à la pêche, à passer boire un verre chez eux, parlaient à mots couverts de mon père et ma mère, de la terre et de la ferme perdues, du marché commun, des cours de la viande de mouton, des taux d’intérêt, du prix des prairies. Je hochais la tête, comprenant à peine le quart des mots dans le brouhaha. George et Peter jouaient en sourdine. Ils brancheraient leur sono plus tard, vers le milieu de la soirée, lorsque les jeunes seraient partis à six ou huit dans la même bagnole vers les boîtes de nuit alentour.
Claire était superbe, en robe noire décolletée, les épaules nues. Elle paraissait infatigable. Moi, j’avais tombé la veste, retroussé mes manches et dénoué ma cravate. Je transpirais, la tignasse hirsute. Paddy se tenait en retrait près des alcools, nous laissant le champ libre devant les tireuses de bière. Nous avions l’air d’être les patrons. Des types et des femmes plaisantaient là-dessus en demandant à Claire si elle était allée me chercher en Angleterre, si elle m’avait traîné ici par la peau du cou. On ajoutait que ça valait le déplacement. Et Claire était aux anges.
Vers onze heures ça s’est calmé. Je regardais du coin de l’œil le panneau accroché à la bouteille de Jameson. Paddy allait-il le retourner ? À quelle heure ?
Peter et George ont branché leurs amplis et ont commencé leur récital par la même chanson qu’hier, The Shores of Amerikay, avec le même laïus de présentation. Lorsque Peter a dit : « Il y en a au moins un qui nous est revenu », j’ai été acclamé et les verres se sont levés. J’ai lampé une demi-pinte d’ale.
Le coup de feu était terminé. La panse remplie de stout, les gens étaient maintenant heureux d’écouter ces chants moitié cantiques, moitié rengaines, qui rendent morose et font verser des larmes noires. Claire s’est abandonnée contre mon épaule. Je nous voyais dans la glace du fond : tableau pompier, image allégorique du bonheur.
À minuit moins le quart, trois tables se sont formées. À minuit pile, Peter et George ont attaqué le National Anthem. Nous nous sommes tous levés, au garde-à-vous, puis nous avons applaudi.
En m’observant à la dérobée, Paddy a retourné le carton accroché à la bouteille de Jameson.
POKER TOUS LES SAMEDIS
MINUIT
LES GAINS DOIVENT ÊTRE PAYÉS DEHORS
Il a distribué les boîtes de jetons. Je n’ai pas bougé.
— Je vois que vous avez gardé les bonnes traditions, ai-je dit.
— Ils jouent petit, Tom.
— Ne t’inquiète pas, Paddy, je n’y ai pas touché depuis.
— J’en suis sûr, tu l’avais juré.
J’ai servi une pinte à George et Peter qui avaient fini de ranger leur matériel et on a bavardé avec eux, Claire et moi. Je ne pouvais m’empêcher de regarder les joueurs. Paddy était tendu. Les yeux braqués sur le rideau tiré, il était à l’affût des bruits extérieurs. J’ai vu ses mâchoires se crisper lorsque j’ai entendu la Nissan Patrol piler sur la place, le moteur rugir avant d’être coupé, la portière claquer…
Claire a croisé les bras sur ses seins en frissonnant.
Francis Costello est entré. Ou plutôt, il est resté immobile dans l’embrasure de la porte jusqu’à ce que tous les regards convergent vers lui. Alors il a souri, de ce putain de sourire gouailleur, et il a laissé la porte entrouverte. Claire est allée la fermer et a tiré le rideau. Je lui en ai voulu. Accorder un seul regard à cette ordure de Francis c’était déjà trop.
Dans son coin, Reine a grogné. Je ne crois pas à ces fadaises, que les chiens ont une mémoire infaillible en ce qui concerne les mauvais traitements qu’ils ont subis – et d’ailleurs Reine n’avait que quelques jours quand Costello l’avait balancée dans la Joyce. Mais on ne pouvait nier que la chienne flairait l’ennemi, la crapulerie, la limace vérolée.
En moi-même, j’ai ricané. Fallait-il que je haïsse Francis pour qu’autant d’épithètes fleuries me viennent à l’esprit avant qu’il n’ait prononcé un mot ! Francis Costello ! Soixante kilos de nerfs, de morgue et de mépris, et soixante mille livres de rentes annuelles. Sa poitrine était creuse et son visage gris. Trois rides profondes barraient son front, trois rides creusées à force de jouer les étonnés, son air de se foutre de la gueule des gens, les sourcils levés et l’œil rond, la bouche de travers et les lèvres humides – il n’arrêtait pas de se passer la langue dessus, un tic qui datait de son enfance quand nous autres les gosses de pauvres on l’acculait contre un talus pour le taxer des bonbons et des biscuits dont sa chère maman lui remplissait les poches. Bien vite il s’en était allé au collège à Dublin, loin des morveux, des mauvaises graines de la plèbe.
En bottes de cuir, chemise à boutons de nacre et jean délavé, il se prenait pour un cow-boy, la cigarette au bec. Il s’est avancé vers le bar, voûtant ses épaules, se caricaturant lui-même dans son rôle d’ange noir.
— De retour, Tom ?
Je n’ai pas répondu.
— Tu prends le bar et la fille, à ce qu’il paraît ?
— Qu’est-ce que je te sers ?
— Ce que tu veux. Pour avoir le plaisir d’être servi par Tom Walsh j’irais jusqu’à boire l’eau d’un puits condamné.
Claire a pris une bouteille de Bushmills sous le bar et l’a posée devant lui ainsi qu’un verre.
— Elle connaît mes goûts et mes habitudes, ta chérie. Depuis le temps !… N’est-ce pas, Claire ?… Qui va à la chasse perd…
Il a tendu la main, comme pour lui caresser la joue. J’ai saisi son bras, un bras osseux, si maigre que j’aurais pu le casser comme une allumette.
— Ho ! Ho ! Costaud ! Qu’est-ce que t’as foutu en Angleterre ? T’as vidé les poubelles ? T’as dû en décharger des tonnes de merde !
J’ai serré son bras en le tordant. Des gouttes de sueur ont perlé à son front. Son sourire de travers s’est élargi. Il a passé sa langue sur ses lèvres.
— Tom ! m’a dit Claire.
Paddy s’est interposé.
— Si tu es venu pour jouer, Francis, eh bien joue. Prends ta bouteille et ton verre et assieds-toi.
Dans un grincement de chaises, deux joueurs ont quitté la table la plus proche et se sont répartis entre les deux autres tables, laissant trois joueurs à la disposition de Francis – le pharmacien, un marchand de bestiaux et un représentant de commerce. Francis a fait semblant d’hésiter.
— Tu permets, Tom ?
J’ai lâché son bras et il est allé s’asseoir. Il a agité une liasse de billets de vingt livres et le maquignon lui a donné une pile de jetons. Le pharmacien a servi et la partie a commencé. George et Peter m’ont demandé une autre pinte de Guinness. Claire s’est enfermée dans la cuisine sous le prétexte d’avancer son boulot du lendemain. Sans se retourner, Francis m’a adressé un signe de la main.
— Hello Tom ! Tu veux pas te joindre à nous ?
Paddy a répondu pour moi.
— Il ne touche plus aux cartes.
— Hé ! Hé ! a ricané l’ordure en secouant ses épaules malingres, chat échaudé craint l’eau froide…
Je me suis mis à essuyer les verres. Ce n’était pas le torchon que je tordais mais le cou de Francis Costello. Je n’entendais plus les relances, je ne voyais plus les joueurs, je n’écoutais plus George et Peter qui me parlaient de leur tournée d’été dans les pubs de Galway – et je suppose que je devais leur répondre machinalement, par onomatopées, tout en étant ailleurs. Ailleurs dans le passé.
*
Sept ans plus tôt, assis à cette table en face de Costello, et la foule enivrée autour de nous, et Claire appuyée contre mon épaule, foudroyant du regard Nora assise au premier rang, les jambes croisées, l’œil goguenard, battant des cils pour chasser la fumée de ces longues cigarettes enveloppées de papier brun qu’elle fumait à l’époque. Tout au long de la soirée Francis avait eu une chance inouïe. Il avait plumé les autres joueurs, qui s’étaient retirés. Il émettait des bruits de gorge, roucoulait comme un pigeon, et la bouteille de Bushmills qu’il avait sifflée l’avait mis en sueur. Il ricanait. Je m’étais dit que c’était la dernière donne, que j’allais laisser tomber moi aussi, mais le sort en avait décidé autrement : j’avais en main une quinte majeure.
Il était impossible que Francis eût mieux. J’allais me le farcir. Mais il ne cédait pas. Il bluffait et ce qui me pendait au nez est arrivé : j’étais décavé alors que c’était à mon tour de relancer. Il y avait un joli paquet sur la table. Près de cinq mille livres que j’étais sûr d’empocher. Paddy a toussoté.
— Influence pas l’adversaire, vieux Paddy ! a plaisanté Francis. Alors, Tom ?
Je sentais la hanche de Claire contre mon épaule. Elle se faisait pressante. Je pouvais relancer de cent livres de mieux – Paddy me les aurait prêtées – et demander à voir. Mais il y avait cette putain de quinte majeure. J’ai allumé une cigarette.
— Nerveux ?
— T’occupe… À ton avis, combien vaut la ferme ?
— Quelle ferme, Tom ? Oh ! tu veux parler de cette vieille baraque que t’as héritée de tes parents ?
— Et des terres. Cinquante hectares.
— Des terres où les moutons chopent le piétin, des terres à moutons boiteux.
— 20 000 livres ?
— Tom ! Moi qui te prenais pour un garçon sérieux ! Depuis le temps que t’as pas nettoyé cette bicoque elle doit empester le renard.
— 18 000 ?
— Disons 15 000. Par amitié.
— 15 000, d’accord.
— Tom ! a crié Claire.
— Tss ! Tss ! Tss ! l’a tancée Francis.
Le sourire de Nora s’était élargi. Ses yeux me promettaient le paradis, qui m’encourageaient à enfoncer son frère.
— 15 000 pour voir.
— OK, Tom, mais tu sais ce que dit mon vieux papa. En affaires, un petit papier vaut mieux que de grandes paroles.
J’ai réclamé un papier et un crayon. Personne n’a bougé. Sauf Nora. Qui m’a tendu un stylo à bille et une feuille arrachée d’un agenda. J’ai rédigé une reconnaissance de dette. Francis a fait de même.
— T’es pas trop tard pour caler, Tom.
— Montre tes cartes, Francis.
Il a abattu son jeu. J’ai balancé mes cartes sur la table sans les découvrir. Je lui ai laissé le plaisir de les retourner une à une. Il avait une quinte floche.
Claire a éclaté en sanglots et a disparu. Le silence était pesant.
— Tournée générale ! a lancé Costello.
— On ferme ! a dit Paddy d’un ton cassant.
Les gens sont sortis en maugréant. Je me suis retrouvé dehors dans la nuit. Seul. Non, pas seul. Costello, au volant de la Land Rover de son père, faisait vrombir le moteur. Nora était contre moi, tout contre moi.
— Je m’arrangerai, Tom.
— Pas besoin de ton aumône.
— Tu ne vas tout de même pas payer ?
— J’ai perdu.
— Imbécile ! Eh bien paye, alors ! Vends la ferme de tes parents et paye !
Je l’ai repoussée. Mais elle était de nouveau contre moi. Elle savait bien l’effet que me faisait son corps.
— Paye et… récupère ton argent.
— Comment ça ?
— Il y a un moyen très simple de récupérer cent fois ta mise, Tom.
— Ah oui ? Lequel ?
— Épouse-moi.
J’ai éclaté de rire, avec l’impression horrible que ce n’était pas ma voix qui sortait de ma gorge, que j’avais l’air faux d’un gosse pris le nez dans le bocal de confiture, l’air niais d’un exhibitionniste qui ouvre les pans de son manteau.
Elle m’a giflé.
Ça a été notre dernier contact physique.
Le lendemain, je donnai l’ordre au notaire de vendre la propriété, de verser les quinze mille livres à Costello et de récupérer la reconnaissance de dette. Le soir même je pris le ferry à Rosslare et je débarquai à Fishguard, pays de Galles.
Ensuite, à chaque fois que j’avais pris un outil – que ce fût dans la mine des Black Mountains où je fus embauché, ou dans le chantier naval de Glasgow, ou enfin dans l’usine de Birmingham –, ce n’était pas contre le roc ou la tôle que je cognais mais bien contre cette table de poker, contre ces cartes, contre moi-même.
J’avais brisé le miroir : la propriété de mes parents. Dans ce miroir vert et noir, jaune et bleu, autrefois je pouvais voir mon père et ma mère, voir leur fierté de posséder un foyer. Mon père avait rendu l’âme dans la paisible certitude que son fils – qui n’avait pas écouté les sirènes des terres étrangères – un jour amènerait là une jeune femme et qu’on y entendrait les cris de jeunes enfants. Ainsi que toutes les vitres des fenêtres qui donnaient sur mon passé, j’avais passé ce miroir au brou de noix de ma passion du jeu. Mais un soir de déprime, j’avais gratté la suie et j’avais appelé au secours : une carte postale expédiée à Paddy O’Neill et mon meilleur souvenir à Claire – avec mon adresse. Et ce que j’espérais au fond de moi s’était produit : elle m’avait écrit, Claire O’Neill qui me donnerait ces gosses. Ils joueraient dans une autre ferme que celle au miroir. Mais l’essentiel n’était-il pas d’avoir nettoyé les vitres, d’avoir ouvert les fenêtres et d’être maintenant du côté tant désiré – jamais oublié ?
*
— Tu essuies ce verre depuis une bonne demi-heure, m’a dit Paddy, tu comptes le réduire en poudre ?
George et Peter se sont marrés. J’ai bu une pinte avec eux.
— Plus qu’un quart d’heure, messieurs ! a annoncé Paddy. Et rappelez-vous, a-t-il ajouté en tapotant le panneau accroché à la bouteille de Jameson, les gains doivent être payés dehors.
Costello était absorbé par son jeu. Il a réagi avec un temps de retard. Il s’est retourné et a commandé quatre pintes de Smithwick’s. Le tas de jetons à sa droite avait grossi. J’ai servi les pintes et Francis m’a tendu la bouteille de Bushmills vide.
— T’es sûr que tu repiqueras pas au truc, Tom ? a-t-il bafouillé.
Il était ivre. Il transpirait mais son visage n’avait rien perdu de son arrogance goguenarde.
— Sûr.
— Vise un peu !
Il m’a montré son jeu. Les trois autres ont haussé les sourcils, inquiets. Francis a poussé tous ses jetons au centre de la table.
— Tapis !
Ses partenaires ont paniqué. Ils n’ont pas suivi.
— Dis-leur ce que j’avais, Tom ! Dis-le-leur !
— Une quinte floche.
Les autres ont soupiré de soulagement.
— Menteur ! J’avais qu’une paire de huit !
— Ils ne le sauront jamais, Francis, ai-je dit en mélangeant ses cartes au pot.
— T’as pas changé, Tom Walsh, toujours aussi con.
— Tu resteras un salopard jusque dans la tombe, Francis Costello.
— J’espère bien ! Je dégoûterai la vermine.
Il a tendu l’oreille comiquement. George et Peter ont cessé de bavarder.
— Écoute, Tom ! T’entends pas ?
— La vermine qui grouille dans ton sale bide ?
— La vermine ? En quelque sorte, ha ! ha ! ha !
J’entendais. Un bruit de moteur dont l’écho se répercutait dans le bourg endormi.
— L’amour, Tom ! L’amour qui vient à toi !
— Enculé !
C’était autant à moi qu’à lui que s’adressait l’injure. Je m’en voulais d’éprouver ce que j’éprouvais : ce fourmillement dans tout le corps, cette moiteur qui me venait au front, ces battements de cœur, ce mélange de peur et de plaisir, de joie et de haine, ce sentiment auquel je ne pouvais donner aucun nom parce qu’il ne s’agissait pas d’un sentiment. Je n’étais plus qu’un chien qui avait reconnu le bruit de pas de son maître.
Nora est entrée en coup de vent. Le rideau s’est pris dans la porte. Elle l’a presque arraché. Puis, me voyant, elle s’est pétrifiée. Un long moment, elle m’a regardé dans les yeux. Ni pour elle ni pour moi plus rien n’existait. Le bar était vide. Nous étions seuls l’un en face de l’autre.
Enfin, elle a lâché la poignée de la porte.
— Je n’y croyais pas vraiment, a-t-elle dit.
— Hello, sœurette !
— J’ai bien fait de venir.
Son sourire a souligné le double sens de sa réflexion. Paddy s’est enfermé dans la cuisine. George et Peter, passablement éméchés, ont entonné une de leurs rengaines, une chanson d’amour de circonstance. Nora…
Then I first said I loved only you
Nora
And you said that you loved only me.
— Enfoirés ! ai-je dit d’une voix rauque.
Ils ont piqué du nez dans leur verre.
Nora s’est avancée d’un pas incertain jusqu’au bar où elle a posé sa main gauche, paume ouverte, un geste étrange, une main abandonnée, une main sans alliance – était-ce le message ?
— S’il te plaît, Tom, sers-moi un Baileys.
— Embrassez-vous, les amoureux ! a dit Francis en essayant de se lever.
— Ta gueule, Francis, et bouge pas de ta chaise, tu n’es pas en état.
— Oui, sœurette…
Les joueurs de poker s’étaient levés. Ils ont réglé leurs consommations. Les partenaires de Costello attendaient, indécis.
— Il vous doit quelque chose ? a demandé Nora.
— C’est nous qui…
— L’ardoise est effacée ! a-t-elle coupé.
— Comment veux-tu qu’on devienne riches ? a pleurniché Francis. Puis il a balancé tous les jetons en l’air.
George et Peter sont partis. Nous n’étions plus que nous trois, Francis qui me regardait par en dessous, Nora qui me dévorait des yeux et moi qui étais fasciné par cette main.
— Tu ne prends rien avec moi ?
Je me suis servi un doigt de whiskey.
— À ton retour, Tom !
— À ton retour, Tom ! a répété Francis d’une voix nasillarde.
— Si tu as envie de dégueuler, c’est le moment. Pas question que tu salopes ma voiture.
— Bonne idée, a-t-il bafouillé.
Il s’est dirigé vers les toilettes en trébuchant.
— À toi, Nora ! ai-je dit en levant mon verre.
Elle me l’a pris et a bu une gorgée de mon whiskey.
— Papa est mort il y a quatre ans.
— On me l’a dit.
— L’usine t’a réussi, Tom. Tu as… forci.
— Je n’étais pas tout à fait un homme quand…
— À qui le dis-tu !
— J’étais un jeune fou.
— Oh non ! Pas assez fou ! Tu te rappelles ?
— Quoi ?
— Ma main. La gifle. Pour ça que tu es parti ?
— Non.
— Tu vois cette main, j’ai l’impression qu’elle me brûle depuis tout ce temps-là.
— Trempe-la dans un seau d’eau.
— Idiot !
Un mot gentil gentiment dit. Elle a bu quelques gorgées de son Baileys, les yeux baissés, offerte à mon regard, soumise. Bon Dieu, elle avait encore embelli. Elle était semblable à ces fleurs que j’avais vues chez les dames patronnesses mes logeuses, fleurs qui paraissent faites de chair et de sang, fleurs sous les couleurs desquelles on imagine une pulpe et des épices au goût inconnu. Avait-elle du sang espagnol ? Le sang d’un rescapé d’un vaisseau de l’Armada défaite, réfugié puis coulé en baie de Sligo ? Ses cheveux noirs tombaient sur ses épaules, raides, épais et brillants. Sa peau était mate. Adolescents, nous fantasmions sur les bains de soleil que cette fille de notable prenait nue – disait-on, nul n’en avait apporté la preuve – sur la pelouse exposée plein sud, une serre au milieu des cyprès taillés où ce corps que l’on convoitait côtoyait d’autres plantes aussi merveilleusement étranges à nos yeux de rustauds. Et dans ce fin visage aux traits purs, ses yeux à elle semblaient avoir été peints comme ces yeux clairs que des artistes naïfs donnent aux statuettes exotiques. Un tailleur blanc en toile légère mettait sa peau en valeur.
Elle a fini son verre d’un trait. Elle a fait la moue, tournant la tête de gauche à droite.
— Une belle affaire… Et en prime une chaumière et un cœur à ce qu’on raconte ?
— Pour une fois que j’ai de la chance.
— On peut appeler ça comme ça.
La garce, elle allait me chanter le grand couplet de la médiocrité et terminer en disant : « Tu n’es pas fait pour cette vie, Tom. » J’ai éteint les lumières au-dessus du comptoir et je me suis baissé pour ranger les bouteilles afin d’éviter le dialogue convenu. Francis est sorti des toilettes en s’essuyant la bouche, les épaules secouées de rire.
— Y a une ballerine dans le coin, là-bas.
— Une ballerine ? T’es dingue ? a dit Nora.
— Une ballerine avec quatre petits chaussons de satin blanc.
Reine le suivait en grognant.
— Le chien de Claire ? a dit Nora.
— T’as l’intention de chasser le lapin ? a ricané Francis. Pas besoin de chien. Viens chez moi quand tu veux. Je les tire à la carabine. Et je les donne à bouffer à mes clébards.
— On ferme, Francis.
— Tu joues ton rôle à la perfection, a dit Nora.
— Merci. Je crois que je suis vraiment dans la peau du personnage.
J’ai écarté le rideau et je leur ai tenu la porte ouverte. Francis avait l’air dessoûlé mais Nora ne l’a pas laissé prendre son 4 × 4. Il est monté dans l’Austin.
— On viendra récupérer la Nissan dans la matinée, m’a lancé Nora. À moins que tu ne gardes les clés…
— Pour que foutre ?
— Tu pourrais nous la ramener. Ce serait l’occasion de…
— J’ai oublié le chemin.
— Tu n’as jamais su bluffer, Tom.
J’ai bouclé le Corner Bar.
— Tu t’en es bien tiré, a dit Paddy dans mon dos.
— Tu as entendu ?
— La fin.
— Et Claire ?
— Un bon moment qu’elle est montée se coucher.
On a bu une demi-pinte de Guiness ensemble avant de tout éteindre. La chienne m’a suivi dans l’escalier et s’est lovée sur la descente de lit. Je crois bien que je dormais quand Claire s’est glissée entre les draps. Elle pleurait.
— Oh ! Tom, je sais qu’elle a juré qu’elle t’aurait.
Je l’ai embrassée, j’ai séché ses larmes et le reste a suivi. Le miracle laborieux de la défloraison ne procure jamais un bien grand plaisir. Mais le long frisson qui a parcouru son corps lorsque je me suis abandonné en elle m’a presque fait peur : j’ai eu l’impression d’abattre un jeu perdant.
Elle m’a quitté au petit matin.
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