Connemara Queen
Chapitre 13
C’était le même pays, la même campagne, le même ciel et pourtant, à cinq miles de distance – les cinq miles qui séparaient Cornawona de Castlehill –, on trouvait l’enfer et ce que d’aucuns appelleraient le paradis.
Qu’y a-t-il de plus dégueulasse qu’une cervelle humaine, ce siège percé qui permet de mélanger l’ordure et la pureté, dissimulé dans ses habits que l’on garde, simple coton ou damas broché d’or ? Ce matin-là, j’étais capable de rire et de plaisanter, alors que j’avais trahi cet homme – Paddy le Formidable, Paddy le Compréhensif, Paddy complice de mes turpitudes – et sa fille qui croyait en moi. Et cette saleté qu’on a dans la tête, rien ne peut la nettoyer, même pas le temps qui passe. Sept années s’étaient écoulées et j’étais retombé dans le piège de Castlehill. Comment pourrais-je m’en sortir ? Accepter les mains tendues de Paddy et de Claire ? Mais ils ignoraient que j’étais au fond de la fosse. Crier au secours ? Autrement dit, me confesser à Claire ? Impossible. Je la tuerais car elle ne pourrait pas me pardonner.
Je me suis levé de bonne heure et je me suis lancé dans la bagarre. Fatiguer mon corps et asphyxier ma cervelle.
Paddy avait un tas de boulot en retard. J’ai déménagé des meubles, lessivé des murs, décrassé le bar, établi une liste des travaux à réaliser pendant l’hiver. J’étais partout. Claire riait aux éclats. Elle me décoiffait : « Ça se passe bien, là-dessous ? Ça te réussit, dis donc, la gueule de bois ! » Elle m’embrassait, me promettait une nuit divine, « à condition que tu sois encore en état, que tu ne t’écroules pas sur le lit comme un sac de grain ». De temps en temps Paddy me regardait, l’air grave.
Les jours ont passé, tous semblables. Les touristes sont partis, nous étions en septembre, Claire s’occupait du mariage et moi je m’occupais surtout de Reine.
Nora n’avait pas rappelé mais lorsque je faisais l’amour à Claire il m’arrivait de penser à elle.
En début de semaine, après la bousculade du week-end, Paddy nous donnait quartier libre. Nous allions passer deux ou trois jours à Achill Island ou sur le Shannon – nous louions une vedette tout équipée –, ou dans le Donegal. Afin de tromper la bigoterie des vieilles dames des bed-and-breakfast où nous passions nos nuits – où nous faisions l’amour en silence, riant sous cape au moindre grincement du sommier du bon tour que nous jouions aux grenouilles de bénitier –, nous avions acheté des alliances en toc que nous mettions avant de chercher une chambre. Mr. et Mrs. Tom Walsh. J’avais suggéré que nous portions nos vraies alliances, que Paddy avait déjà payées.
« Surtout pas ! s’était écriée Claire, avant le mariage ça porte malheur. »
Nous emmenions Reine. La nuit, elle dormait sur la banquette arrière de la Ford. Et le jour, dans les bogs, dans les prairies inondées, dans les champs de pierraille, elle parcourait des dizaines et des dizaines de kilomètres et parfois nous étions obligés de l’attendre des heures quand elle avait débusqué un lièvre. Elle revenait, la langue pendante, les flancs palpitants, l’œil coupable, sa robe blanc-bleu tachée de boue, elle nous sautait dessus et Claire poussait des cris d’orfraie. Plus je regardais cette chienne, plus je la trouvais belle avec son long cou arqué, son ventre très relevé, ses épaules musclées et sa poitrine profonde. Sa tête était fine et ses yeux noisette et deux grandes taches noires les entouraient qui lui faisaient comme un masque et contrastaient avec sa robe unie.
Un beau jour il a bien fallu que j’annonce ce que je voulais en faire, de cette chienne, dire le pourquoi de ces courses dans les montagnes et sur les berges du Corrib et du Mask.
— Je vais la faire courir.
Claire n’a pas compris.
— Courir ? Elle ne court pas assez, tu trouves ?
— Pourquoi te battre ? a dit Paddy.
— Qui parle de se battre ? Se battre contre qui ? a dit Claire.
— J’ai toujours détesté les cynodromes, a dit Paddy.
— Oh ! Tom, les cynodromes ! Tu ne vas pas te lancer là-dedans ?
— Juste une saison. Juste la saison d’automne.
— Mais qu’est-ce que tu en as à ficher de…
Elle avait pigé. Elle a couru se réfugier dans la cuisine en criant :
— Tu ne pourras donc jamais les oublier ?
J’ai baissé la tête. Je leur gâchais la vie.
— Moi aussi, les cynodromes me débectent, ai-je dit à Paddy.
— Si c’est le seul moyen d’en finir, a-t-il grommelé en s’essuyant nerveusement les mains dans son tablier.
— Et puis il y a cette chienne. Je ne peux pas laisser passer une occasion comme ça.
Son œil s’est allumé.
— Elle en a vraiment dans le ventre, hein ?
— Elle peut gagner.
— Tu peux gagner. Tu dois gagner. Il faut que tu gagnes sinon ça te fera une autre croix à porter, encore plus lourde que les autres.
— Je gagnerai. Cette chienne est formidable.
— Ce n’est pas une chienne, Tom, c’est une arme. On le sait bien, tous les deux, que c’est une arme…
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