Connemara Queen

Hervé Jaouen · Chapitre 14 sur 33

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Connemara Queen

Chapitre 14

 

Oui, une arme. Un couteau que je lançais sur la cible : le lièvre qui filait entre les joncs. Une flèche qui serpentait dans les entrelacs des tranchées des tourbières. Une catapulte. Une bombe. Un fauve.

Un poison que Francis Costello boirait jusqu’à la dernière goutte.

Reine était au sommet de sa forme. Il ne me restait plus qu’à la familiariser avec l’ambiance très spéciale des cynodromes.

Claire m’a accompagné. Paddy avait dû lui expliquer : le dernier combat, décapiter les derniers démons, un fatras d’excuses dérisoires reconnues par un homme sage au mélange d’orgueil et d’égoïsme qui me faisait agir.

Au début réticente, Claire a été séduite petit à petit par l’idée de mener Reine le plus loin possible dans la compétition. Et puis c’était sa chienne, avant d’être la mienne. Nous avons eu quelques disputes, oubliées le soir sur l’oreiller. « Pourquoi, Tom ? Même si Reine bat le meilleur chien de Francis, qu’est-ce que ça changera ? Il sera toujours là et…» Je terminais pour elle : « Et Nora aussi. » Mais bientôt convaincue que j’irais jusqu’au bout, elle a consenti à m’aider, d’abord passive – comme on s’assied dans le fauteuil du dentiste, « plus vite ce sera fini, mieux ce sera » –, puis de plus en plus active, visant un objectif qu’elle traduisait par : « Oh ! Tom, on s’occupera de nous, après, n’est-ce pas ? »

Nous avons passé une semaine sur la côte est à engager Reine dans des courses pauvrement dotées, face à des adversaires minables, mais peu importait. Il s’agissait seulement de l’entraîner. J’ai été rassuré, très vite : la piste lui plaisait. Elle piaffait dans son box de départ, aboyait, montrait les dents et une fois la grille levée fonçait droit devant et gagnait la course. Quand je la récupérais, elle frétillait, quémandait une caresse et j’étais fier de cette chienne – et Claire tout autant que moi bien qu’elle ne l’avouât pas – qui jurait par son intelligence et sa classe parmi tous ces clebs à moitié tarés, raclures de cynodromes, plus ou moins crevés par la dope.

Une autre semaine, nous sommes allés à Clonmel, dans le Tipperary, où sont organisées des courses d’un autre genre qu’on appelle là-bas la « poursuite close ». On lâche un lièvre dans un enclos – « l’arène » – et les chiens deux par deux. Reine a fait un malheur. Elle travaillait sur son terrain, poussée par son instinct de tueuse et non plus pour me plaire à la poursuite d’un bout de chiffon rouge. Elle courait pour attraper la bête et la tuer d’un coup de dents. Si nous avions parié plus que les quelques livres que nous avions glissées dans la main grasse d’un bookmaker, le voyage en aurait valu la peine. Mais le fric n’était pas mon souci. Seul comptait un acquit : Reine avait appris la compétition et Claire, devenue plus enthousiaste que moi – un autre sujet de satisfaction, amusant celui-là –, parlait de la chienne comme d’une personne dans ces moments de fièvre et de suspens où la respiration nous manquait. Et revenus dans notre chambre, au moment où nous roulions nus sur le lit, Claire s’immobilisait soudain, prenait un air faussement inquiet, ramenait le drap sur sa poitrine et disait en regardant Reine couchée sur le tapis : « Oh ! Tom, je suis sûre qu’elle sait ce que nous sommes en train de faire…»

Je n’avais oublié qu’une chose : la presse spécialisée. Dans ce milieu, un chien qui gagne ne reste pas longtemps anonyme. On a beaucoup écrit sur Connemara Queen donnée comme l’un des favoris de la finale d’automne. En quelques jours le chiffre d’affaires du Corner Bar a doublé. De tous les patelins alentour descendaient des passionnés qui voulaient voir la chienne et m’entendre répéter que j’allais engager Reine à Galway. On me tapait dans le dos, on m’encourageait : « Faut qu’on le baise, ce salopard de Costello, trop longtemps qu’il ramasse les coupes à la pelle. »

Je jubilais. Il ne faisait aucun doute que Francis Costello était maintenant au courant. Je l’imaginais ruminant son mégot et sa haine, houspillant ses chiens, les gavant de viande crue, arpentant son salon, sa cour et ses terres, ses épaules de tubard parcourues d’un long frisson : celui de la peur. La peur de perdre. La peur de perdre la face.

Et je me demandais ce que Nora pensait de l’affaire. À plusieurs reprises j’avais aperçu son Austin sur la route ou garée dans le bourg. À chaque fois je m’étais écarté ou caché. Il m’était même arrivé de m’enfermer dans l’atelier de Paddy de crainte de la voir pousser la porte du Corner Bar.

Le père O’Mahoney en personne est venu tenter de me tirer les vers du nez. En bon mordu des cynodromes, il voulait tout connaître du comportement de la chienne. Il m’a proposé de m’assister aux entraînements. Je lui ai juré que je n’avais besoin d’aucune aide, que j’avais eu une chance inouïe, que Reine était parfaite, telle quelle.

— Hum, méfie-toi, ces animaux sont fragiles. Après cet été chaud et sec, le changement de climat… Elle pourrait prendre froid. Dis-moi, Tom, et réponds sans détour, honnêtement – et sache que je ne te donnerais jamais l’absolution si tu me mentais sur un point de cette importance…

— Encore faudrait-il que je fréquente votre église, père O’Mahoney.

— Hé, hé, il faudra bien. Au moins une fois, et il est d’usage que l’on se confesse avant de recevoir le sacrement du mariage… Dis-moi, Tom, si tu étais à ma place, un prêtre respectable, oh ! avec ses petits défauts comme toutes les créatures du Bon Dieu, jouerais-tu tes maigres économies et peut-être une toute petite part de l’argent de la paroisse sur cet animal, cette chienne, comment l’as-tu appelée déjà ?

— Connemara Queen.

— Oui, tu le ferais ?

— Sans aucun doute.

— Tu es donc persuadé qu’elle gagnera la finale ?

— Je le pense. Est-ce un péché d’orgueil ?

— Hum, entre l’orgueil et une excessive confiance en soi la marge est étroite. Quoi qu’il en soit, je t’absous.

On a rigolé. Il a accepté un doigt de whiskey.

— Pour chasser la grippe.

— Et le plaisir ?

— Dieu m’en garde ! a-t-il répliqué en clignant de l’œil.

 

*

 

Trois jours plus tard, les types du Kerry débarquaient dans la région pour leur battue aux lièvres annuelle – les lièvres destinés aux poursuites closes. Ils avaient leurs propres chiens, mais ils nous ont demandé de leur donner un coup de main. Costello avait l’habitude de participer à cette battue. J’ai dit d’accord, mais à condition que nos postes soient le plus éloigné possible l’un de l’autre.

Je me méfiais de Francis.

 

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