Connemara Queen

Hervé Jaouen · Chapitre 28 sur 33

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Connemara Queen

Chapitre 28

 

 

À la fin de la nuit le temps a changé. Un vent de nord-est s’est levé, glacial, sec, coupant. Un vent qui écorche, un vent qui envenime, un vent qui a sa part de responsabilité dans ce qui a suivi ce pari insensé.

J’ai envie de commencer par parler de Nora.

J’étais dans les bogs, non loin de Castlehill. J’entraînais Reine sur le terrain. Il ne me restait plus qu’elle et elle n’avait plus que moi, alors que dans ses yeux, aussi, l’hiver venait, précoce. Nous étions mardi et dès le lundi ses pupilles s’étaient élargies, menaçant de manger bientôt tout l’iris. Je n’ai pas téléphoné au vétérinaire. À quoi bon ? Nous arrivions au terme du mal. Que verrait-elle le jour de la course ouverte ? Une ombre ? L’ombre de son adversaire ? La silhouette du lièvre ? Elle ne paraissait pas affectée. Elle filait avec le même entrain dans les prairies humides, sautait les tranchées des tourbières, s’amusait à faire s’envoler les bécassines que le vent avait apportées par milliers. Les lièvres étaient gîtés dans les trous, au milieu des buissons de saules, au creux des gouttières profondes creusées par les eaux de ruissellement. Au mieux de leur forme, ils donnaient du fil à retordre à Reine. Malgré ma répugnance pour ce genre de boucherie inutile, je l’ai laissée en tuer deux, un jeune mâle de sept livres et un vieux capucin de près de neuf livres. Elle les a déchiquetés : c’était le prix à payer pour fixer dans sa mémoire le goût du sang.

Nous allions repartir – Reine avait sauté dans le coffre de la Ford – lorsque l’Austin de Nora s’est garée en travers du chemin. Un fin grésil tombait qui piquait la peau de ses aiguilles. Nora a relevé son col et serré sur son cou le nœud du foulard qui enveloppait ses cheveux.

— Hello, Tom !

— Hello, Nora ! Tu viens réclamer tes dix mille livres ?

— Je me fous de ces dix mille livres.

Elle s’est appuyée contre la Ford, les yeux rougis par le vent. Ses lèvres étaient entrouvertes comme si ce vent l’empêchait de respirer. Je suis venu tout contre elle, j’ai défait le fichu et nous sommes restés un long moment ainsi : son visage au creux de mon épaule et mon visage dans ses cheveux noirs piquetés des perles minuscules du grésil.

— Je ne veux pas que tu la quittes, Tom.

Elle savait donc, pour Claire.

— C’est elle qui est partie. À Achill Island…

— Oh ! je voudrais… Oh ! Tom, je voudrais…

Nous nous sommes embrassés.

 

*

 

Oui, Claire m’avait quitté après avoir essayé en vain de me faire changer d’avis. Paddy s’y était mis également. Pourquoi avoir accepté ce pari stupide ? N’étions-nous pas riches, désormais ? Au-dessus de ces imbécillités ? Que ferais-je d’une part indivise dans Castlehill, à supposer que Reine gagne ? N’avions-nous pas tout pour être heureux ? Qui ne nous envierait pas ?

Et le mot dessiné en filigrane dans ces questions, dans ces adjurations, a fini par être prononcé : folie.

— Tu es fou, Tom ! m’a dit Paddy.

Qu’il ait osé, lui Paddy le Calme, Paddy le Réservé, Paddy le Pondéré, prononcer ce mot à la place de sa fille – aurait-elle pu me dire « Tu es fou ! » après en avoir usé, dans un tout autre sens, sur le sable des dunes d’Achill, au temps où je n’avais pas encore sombré ? –, prouvait qu’il le pensait vraiment.

— Imagine, si je gagne…

— Tu es fou, a-t-il répété.

— Je vais voir le père O’Mahoney, a déclaré Claire en se rongeant les ongles, on ne peut pas se marier samedi.

— Claire…

Je n’ai pas pu la retenir. Le père O’Mahoney a tenté de recoller les morceaux. Mais c’était trop tard, Claire avait déjà franchi l’isthme d’Achill.

Paddy m’a dit, avant de s’enfermer dans un mutisme hostile :

— Rien ne t’oblige à respecter ta parole. Ce pari ne vaut rien. Il ne vaut pas plus que celui qui te l’a proposé. Personne ne te reprochera de ne pas être au rendez-vous. Au contraire.

 

*

 

Et maintenant Nora ne me disait rien d’autre : N’y va pas, Francis t’a provoqué, ce pari est idiot, son chien est un vrai fauve, dans une poursuite close il est sûr de vaincre.

— Je ne crois pas qu’il soit sûr de gagner.

— Mais tu es sûr de perdre, Tom !

— Comment cela ?

— Ta chienne n’est-elle pas à moitié aveugle ?

— Complètement aveugle, ai-je ricané. Non, pas encore… Mais à la fin de la semaine, sans doute.

— Et ça t’amuse ?

Nous chuchotions ces mots dans la chaleur de nos haleines mêlées à l’intérieur de nos cols relevés et les sifflements du vent glacé accompagnaient nos murmures. Nos lèvres se cherchaient.

— Mais alors, a-t-elle dit en me pressant contre elle de toutes ses forces, tu veux perdre.

— Je veux gagner.

— Tu veux me perdre.

— Je veux te perdre et te garder.

— Je ne peux pas te garder.

— Pourquoi ?

Nous étions l’un et l’autre incapables de répondre à cette question. Nora m’a demandé de lui faire l’amour une dernière fois. Je ne l’ai pas interrogée. Je n’ai pas dit : « Pourquoi, une dernière fois ? »

Nous nous sommes allongés dans l’herbe craquante couverte de gelée blanche. Nora a relevé sa jupe de laine, elle m’a accueilli en elle et a refermé son manteau sur nous. Je n’ai même pas eu le sentiment de tromper Claire. Nora et moi nous étions en dehors de ce monde. Au bord une route désolée. Sur le quai d’une gare où aucun train ne s’arrête jamais. À bord d’un vaisseau fantôme. Nous n’allions nulle part. Le temps n’existait plus.

Le plaisir nous a foudroyés.

Nous étions morts.

Elle m’anéantissait et je l’anéantissais.

Nous nous assassinions l’un l’autre.

 

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