Connemara Queen

Hervé Jaouen · Chapitre 17 sur 33

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Connemara Queen

Chapitre 17

 

— Ça fait longtemps que vous vous en êtes aperçu ?

— Non, pas très longtemps.

À la réflexion, je n’en étais plus très sûr. La question du vétérinaire venait de ressusciter dans ma mémoire des images moins récentes que je ne voulais l’admettre. Reine poursuivant sa course dans les filets d’arrêt du cynodrome ; Reine butant contre une porte ; Reine dans mes jambes, maladroite, comme égarée ; Reine que je sifflais et qui regardait dans toutes les directions ; Reine frottant son museau comme si quelque chose la gênait.

— En général, on met du temps à s’en apercevoir. On n’y pense pas. Et quand on y pense, il est déjà trop tard. Un chasseur de bécassines commence à s’en rendre compte lorsqu’il s’étonne de voir son chien passer près du gibier abattu, pourtant bien visible sur l’herbe. Il se dit que le gibier mort a perdu toute odeur, ou que son chien est trop excité, qu’il quête en dépit du bon sens. Et bien sûr ce n’est pas du tout ça.

Je me suis remémoré la bagarre, l’assaut des chiens de Francis Costello, Reine qui tournait en rond.

— Regardez ses pupilles, leur largeur. La pièce est pourtant bien éclairée.

Il a braqué une lampe de poche sur les yeux de Reine.

— Et avec la lampe… La réaction est faible. Je vais lui faire un fond de l’œil mais je crains que…

Le verdict est tombé.

— Votre chienne est en train de perdre la vue.

Devant mon incompréhension, il a fallu qu’il précise :

— Elle va devenir aveugle.

Il avait l’air catastrophé, lui qui n’en avait certainement rien à cirer. Quand l’injustice du diagnostic vous dégringole dessus vous commencez par insulter le médecin.

— Excusez-moi d’avoir été si brutal, a-t-il dit en devinant mes sentiments.

Il était sincère.

— Combien de temps ?

— Difficile à dire. Un mois, deux mois…

— D’un coup ?

— Non. Progressivement. C’est une maladie que l’on rencontre de temps en temps chez les setters et les bergers écossais, où elle est souvent congénitale. Les cellules de la rétine se nécrosent les unes après les autres. L’image a de plus en plus de mal à se former. Comme un miroir qui se piquerait chaque jour un peu plus. D’où cet élargissement progressif de la pupille qui essaie en vain de compenser. En phase terminale elle occupera la totalité du globe et ensuite, mais cela dans plusieurs mois, l’œil sera blanc.

Nous caressions Reine machinalement et elle essayait de me lécher la figure.

— C’est un lévrier, alors pourquoi ?

— L’exception qui confirme la règle. Et puis…

— Du sang de setter ?

— Oui, qui sait… Mais je pense surtout à la dose massive d’antibiotique. Ça n’arrange pas les reins, il n’était pas utile que je vous le dise. N’importe comment, il n’y avait pas d’autre solution. C’était ça ou la pourriture dans ses pattes. Elle en serait crevée. Les reins, mais pas les yeux… A priori. Comment savoir ? Il faudrait des examens, qui auraient d’ailleurs de l’intérêt pour la recherche. Je connais un spécialiste à Dublin, un vétérinaire ophtalmo.

— Une chance de la guérir ?

— Aucune. Absolument aucune. Si vous lui ameniez la chienne, ce serait pour lui rendre service, à lui. D’un point de vue scientifique. Il ne vous prendrait certainement pas d’honoraires.

— Non.

— Je vous comprends… On peut essayer de retarder l’échéance, bien que ça ne vaille guère mieux qu’un emplâtre sur une jambe de bois. À condition que vous puissiez vous permettre de dépenser de l’argent, donnez-lui de la vitamine A et un vasodilatateur. C’est ce qu’on prescrit aux vieillards lorsque les vaisseaux du cerveau commencent à durcir… Je vous fais une ordonnance ?

— Allez-y.

— Vous pourrez vous procurer ça dans n’importe quelle pharmacie, ce sont des médicaments courants.

— Pharmacie ?

— Ah oui, ça vous gêne… Elle court, n’est-ce pas ? C’est la chienne dont on parle dans la presse, Connemara Queen ?

J’ai acquiescé. On pensait à la même chose, le vétérinaire et moi : le pharmacien de Cornawona qui tire des conclusions évidentes de cette ordonnance, il parle, le bruit se répand.

— Vaudrait mieux que j’achète ces médicaments dans une pharmacie de Galway où l’on ne me connaît pas.

— La finale a lieu dans quinze jours, non ?

— Dimanche en huit. Est-ce qu’il faudra augmenter les doses après ?

— Après ? Vous avez l’intention de continuer ?

— À la soigner, oui.

— Le vasodilatateur coûte cher.

— Je m’en fous.

Il m’a tendu l’ordonnance. Il a refusé que je lui règle la consultation.

— Comptez sur ma discrétion, a-t-il dit en me serrant la main et en frictionnant les oreilles de Reine. Et toi tâche de gagner. Je jouerai un billet de vingt sur Connemara Queen.

C’était bizarre, on ne savait plus comment se quitter, comme des parents proches, au cimetière, une fois la corvée des condoléances terminée.

— Vous savez, votre chienne peut vivre heureuse, pour peu qu’elle soit en liberté, à la campagne, dans un environnement familier. Les animaux supportent beaucoup mieux que les humains leurs infirmités. Ils ne pensent pas. Enfin, pour ce que j’en sais…

— Elle aurait cessé de courir, de toute façon.

— Ah ? Je croyais que…

— Non. Les courses de lévriers ne me passionnent pas.

— Mais alors, pourquoi ?

— Un vieux compte à régler.

— Je suppose que je ne peux pas comprendre. Bon retour, et bonne chance. Et si jamais vous passez dans le quartier, montrez-moi la chienne. J’aimerais suivre l’évolution. Curiosité professionnelle, excusez-moi.

J’ai promis que je n’y manquerais pas et nous nous sommes serré la main une seconde fois. Reine a sauté dans le coffre de la Ford. J’étais tellement bouleversé que je me suis retrouvé au sud de Galway, sur la route d’Ennis, et plutôt que de bifurquer vers le nord, j’ai pris la route de Salthill et le temps d’admirer tous ces étangs qui mitent les tourbières entre Casla, Screeb et Maam Cross. Au lounge bar de Maam Bridge Inn je me suis payé un double whiskey.

 

*

 

J’avais bien besoin de cet alcool pour supporter la joie que je m’apprêtais à lire sur le visage de Claire et de Paddy à l’instant où je leur annoncerais la nouvelle. Joie supposée. J’ai toujours prêté aux autres les mauvais sentiments qui me hantent. Autant pour moi, cette fois encore. Bien sûr, il y a eu un éclair de bonheur dans les yeux de Claire – en une fraction de seconde elle a pensé ça y est, c’en est fini des courses, plus de risque qu’il gagne ou qu’il perde, qu’il soit dévoré par la passion des courses – s’il gagne –, qu’il se pende s’il perd –, éclair aussitôt effacé et pardonné grâce à cet aveu :

— Oh ! Tom, je suis vraiment méchante… Oui, ça m’a fait plaisir parce que j’ai imaginé que nous serions plus tranquilles si tu laissais tomber ces courses. Je suis égoïste. Je n’ai même pas pensé à toi, ni à cette pauvre Reine.

Paddy avait plongé le nez dans le verre qu’il venait de se servir.

— Excuse-nous, Tom. C’est une réaction normale. Claire et moi, tout ce qu’on demande…

— T’excuser de quoi, Paddy ? Tu n’as rien dit.

— Non, mais je l’ai pensé.

J’ai souri.

— Vous êtes formidables, vous deux.

Paddy a posé la question qui lui brûlait les lèvres :

— Dans combien de temps ?

Je leur ai répété ce que m’avait dit le vétérinaire. Paddy a examiné les boîtes de médicaments.

— On donne ça aux petits vieux, hein ? Vrai que ma vue baisse… Je pourrais peut-être en prendre aussi ?

— Quand tu ne distingueras plus une Guinness d’une Harp, Paddy.

— Pas demain la veille, a dit Claire.

On a trinqué. À quoi ? À la confiance réciproque. J’ai jugé bon, cependant, en prenant bien soin de ne pas les vexer, de leur rappeler qu’il ne fallait pas que ça s’ébruite, la maladie de Reine.

— Remarque, a dit Paddy, il y aurait un coup à monter. Faire courir le bruit, laisser dégringoler la cote de Reine, et si elle gagne…

— Pas de ça, Paddy, Reine gagnera.

— Au fond, a dit Claire pensivement, est-ce que les chiens ont réellement besoin de voir le lièvre sur le champ de courses ?

Elle venait d’exprimer ce que je ruminais depuis que j’étais sorti de chez le vétérinaire et qui m’avait valu de me tromper de route.

 

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