Connemara Queen

Hervé Jaouen · Chapitre 15 sur 33

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Connemara Queen

Chapitre 15

 

La battue avait lieu dans le cirque immense d’une vallée traversée par un affluent de la Joyce, issu de deux lacs supérieurs qui la fermaient à l’est, tandis qu’à l’ouest la porte étroite qui s’ouvrait sur la plaine, et plus loin la mer, pouvait être facilement barrée par des filets. En haut des pentes nord et sud, les rabatteurs et leurs chiens se tenaient tels des guerriers dont les silhouettes se profilaient sur l’horizon. Vue de là, la plaine semblait rase, mais sous ce vert sombre et uni en apparence se cachaient les tranchées d’anciennes tourbières. Je me tenais à l’extrémité ouest, à deux pas du chemin empierré où était garée la Ford de Paddy, et près des filets contre lesquels viendraient buter les animaux. Le travail de Reine consisterait à rabattre les lièvres qui feraient demi-tour et tenteraient de traverser le rideau de lévriers descendus des pentes.

Les chiens ont été lâchés et très vite on a vu jaillir du sol des dizaines de diables à ressort, de ventres et de derrières blancs, de houppettes claires qui bondissaient en zigzaguant alors que la plupart des greyhounds demeuraient invisibles dans leurs robes fauves, étrange ballet de touffes blanches avec de temps en temps les éclairs de babines retroussées, pointillé qui soulignait la fuite éperdue des lièvres.

Les premiers capucins se sont pris dans les filets, ont été attrapés par les oreilles et jetés dans les caisses. À mes pieds, Reine frémissait, attendant son heure.

Un gros lièvre s’est débattu dans le filet, a réussi à s’en dépêtrer et, fou de terreur, s’est dirigé vers moi. J’ai eu peur qu’il ne me file entre les jambes. J’ai lancé Reine. Le lièvre a viré à angle droit sous sa truffe, nouveau zigzag, nouvelle virevolte : il s’est trouvé face à la meute des chiens des Kerrymen qui ratissaient large de chaque côté de la rivière. Ils ont été surpris, la proie a traversé leurs lignes. Le lièvre a disparu dans un fossé.

C’est à ce moment-là que j’ai aperçu Francis, ou plutôt que j’ai reconnu son allure de cow-boy souffreteux. Le lièvre dans le fossé et Reine à ses trousses se dirigeaient dans sa direction. J’ai pressenti qu’il mijotait un mauvais coup. J’ai cru le voir ricaner, ce qui était impossible, bien sûr, à deux cents mètres de distance. Il s’est éclipsé. Un bruit de moteur. Le mufle de sa Nissan a brillé au sommet de la pente. Il est réapparu, bras levé. Bras abaissé. Il donnait un ordre. À cinq félins, cinq lévriers qu’il a lancés sur le capucin et j’ai pigé d’un coup ce qu’il avait dans le crâne. Sa meute allait disputer le lièvre à Reine, elle se battrait et se ferait bouffer.

Je l’ai sifflée. En pure perte. Elle était déjà trop loin. J’ai sauté dans la Ford, j’ai viré en dérapant sur le bas-côté et à fond, en première, j’ai attaqué la pente par le mauvais chemin qui menait au sommet en contournant le versant opposé. Le carter et les essieux de la bagnole faisaient gicler les touffes de chiendent, les roues patinaient sur l’herbe grasse. J’étais arrivé sur la ligne de crête que je marmonnais encore des injures – faire la peau à Francis Costello si ses monstres bousillaient ma chienne… La roue arrière droite de la Ford a mordu une rigole, j’ai tenté de redresser. Trop tard : un tête-à-queue et le moteur a calé. Je l’ai emballé. En vain. Je suis sorti de la voiture. J’ai vu Reine. Sa gueule se refermait sur le râble du lièvre. À trois foulées de là, les chiens de Francis bandaient leurs muscles et montraient les crocs. Ça a été la curée. Les six chiens se disputaient la dépouille du capucin. Secouée en tous sens, Reine a lâché prise. Le plus agressif des mâles lui a sauté dessus. Elle a roulé. Ses crocs ont lacéré l’oreille de son assaillant. Ils ont boulé ensemble. Reine a couiné, s’est dérobée, a voulu s’enfuir. Le mâle a bondi et lui a enfoncé ses crocs dans la cuisse. Elle a glapi. À cet appel, les quatre autres chiens ont détourné la tête de leur festin de tripaille.

Reine allait être éventrée, déchiquetée.

J’ai fermé les yeux, impuissant.

J’ai entendu le coup de feu. J’ai sursauté.

J’ai rouvert les yeux. Le cauchemar était terminé. Reine trottinait vers moi en traînant la patte. Le mâle noir et feu agonisait dans des convulsions et Nora épaulait de nouveau sa carabine.

Elle a abaissé l’arme quand j’ai claqué la porte de la Ford sur Reine. Une tache de sang s’élargissait sur sa cuisse.

L’Austin de Nora arrivait en marche arrière. Elle s’est arrêtée à ma hauteur.

— J’y tiens énormément, à ta chienne, m’a dit Nora.

Elle est repartie à fond, labourant la butte de terre et d’herbe entre les deux ornières du sentier. Abasourdi, j’ai regardé Francis ramasser le cadavre de son chien, boucler les autres dans le 4 × 4, monter dans son carrosse et balancer dans ma direction des appels de phares, et sa tronche de taré devait baver et hoqueter des insanités – « De la chair à pâté, Tom, sans cette conne mes chiens en auraient fait de la chair à pâté de ta Reine des Prés…»

Tout le pays m’a assuré de son soutien, le soir même.

S’il restait encore quelqu’un qui ne fût pas au courant de la rivalité qui m’opposait à Francis par chiens interposés – par sœur interposée ? – avant cette chasse à courre très particulière, très « Costello », et ce coup de feu providentiel, nul n’ignorait plus, quelques heures plus tard, que le clou des grandes courses d’automne serait la finale Connemara Queen contre Castlehill Gambler. Des gros bras m’ont juré : « S’il arrive quelque chose à ta chienne, sûr qu’un beau matin Costello trouvera tous ses clebs empoisonnés. »

Mais en sauvant la peau de Reine, Nora m’avait plongé dans la mouise. Vis-à-vis de Paddy et de Claire, j’ai eu du mal à m’expliquer. Le silence de Paddy en disait long. « Tu as scellé un pacte avec elle, tu caches ton jeu, Tom, tu joues au poker menteur, ne me trahis pas, Tom, j’en crèverais. » Et Claire, quant à elle, m’a demandé à plusieurs reprises :

— Tu l’as revue, Tom ? Tu ne me caches rien ?

— Rien, Claire, je te le jure.

 

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