Connemara Queen
Chapitre 31
À cause de la file de voitures garées le long du chemin sur plus d’un kilomètre, à cause des gens qui nous saluaient gravement en jetant des coups d’œil furtifs à Reine, à cause de tous ces manteaux noirs, à cause de tous ces chapeaux enfoncés jusqu’aux oreilles, à cause de la bise qui sifflait dans les cyprès bordant le champ, on se serait cru à un enterrement.
Les spectateurs, villageois et paysans de la région alertés par la rumeur, s’étaient massés contre le grillage comme autour d’un terrain de football. Sous le regard bienveillant de deux agents de la Garda complices de l’infraction – les poursuites closes sont en principe interdites parce que trop cruelles –, des billets s’échangeaient subrepticement. Une semaine auparavant j’aurais donné ma chemise pour savoir lequel des deux chiens avait la meilleure cote dans le cœur des parieurs. Aujourd’hui je m’en fichais. Je me sentais infiniment supérieur à un Francis Costello tendu, blême, hagard presque. Il m’a tendu la main et à sa grande surprise je l’ai acceptée. Trois lièvres se trouvaient dans trois caisses à claies.
— Choisis.
J’ai montré du doigt la première caisse. Les journaliers de Francis l’ont portée à l’intérieur du champ clos. J’ai cherché Nora. Un nuage a obscurci le ciel, effaçant le reflet dans le pare-brise de la Nissan Patrol. Elle était assise au volant.
— Quand tu voudras, m’a dit Francis.
Claire a amené Reine.
— Ta petite famille est au complet… On te laisse pas choir, malgré ta connerie.
— Faut croire que la folie est contagieuse.
Il a regardé les yeux de Reine.
— T’aimes ça, perdre, hein, Tom ?
— Perdre et gagner sont les deux visages du même mal, Francis. Mais tel que tu me vois, je suis définitivement guéri de ce mal.
— Ho ! Pas d’entourloupe, hein ! Tu as donné ta parole ! Tu la respecteras, au moins ?
— Autant que toi, Francis.
— Moi non plus, j’en ai rien à foutre de perdre.
— Parce que tu es sûr de gagner, enfoiré.
Il a ri jaune.
— T’as l’air trop décontracté. Qu’est-ce que ça cache ?
— Peut-être que je vais me tailler avec Nora, après. Qui sait ? Ça te plairait ?
— Elle est trop bien pour toi.
— T’inquiète, j’en veux pas de ta sœurette chérie.
— C’est elle qui t’a jeté, connard. Elle aime pas les minables.
— Tu parles en connaissance de cause. Et si on y allait ? Ma chienne n’a pas bouffé depuis lundi. Elle a hâte de se farcir cette pauvre bête.
— Enculé !
D’un signe de tête, il a donné l’ordre aux journaliers d’amener son chien dans l’enclos. L’un d’eux a ouvert la caisse. Le lièvre a jailli, a foncé droit devant lui, s’est jeté contre le grillage, a rebondi comme un ressort, s’est mis à courir vers nous.
— Maintenant ! a crié Francis.
J’ai libéré Reine. Elle est partie avec un temps de retard. Non pas à la poursuite du lièvre sur lequel Castlehill Gambler fonçait directement, mais sur les traces de son adversaire, par instinct. Francis s’est humecté les lèvres et a ricané.
Le lièvre a aperçu les chiens, ou les a sentis dans son dos alors qu’il trottinait en longeant la clôture. Aiguillonné par la peur, il a bondi et a viré à angle droit, coupant la route de Reine. « Voilà ma belle, ne le lâche plus…» Elle savait pourquoi elle était là, maintenant.
Les chiens avalaient le terrain, côte à côte. Le lièvre a ralenti, ses poursuivants se sont apprêtés à bondir, gueule ouverte, mais le gibier a fusé de plus belle, dérapant, zigzaguant, virant de nouveau à angle droit devant le grillage contre lequel les deux lévriers ont boulé.
Castlehill Gambler est reparti le premier. Reine lui est rentrée dedans de plein fouet. Le chien a montré les crocs. Un bref assaut les a opposés. Les bagarres de chiens sont le risque des poursuites closes.
Gambler a rompu, ayant aperçu le lièvre à sa droite. Reine l’a suivi et la chasse a repris. Nous étions aux antipodes de l’ambiance de kermesse des cynodromes. Aucun hurlement, aucun encouragement ne sortait des haut-parleurs, aucun parieur ne tapait joyeusement sur l’épaule de son voisin, aucun visage bouffi d’alcool ne bafouillait des insanités. Tous étaient graves qui n’ignoraient pas que se jouait ici autre chose que quelques livres.
Francis salivait comme un enragé. Sa langue balayait ses lèvres. À plusieurs reprises les crocs de Castlehill Gambler ont failli s’enfoncer dans le râble du lièvre. Reine se battait courageusement mais il était facile de deviner ce qu’il se passait dans sa tête : elle perdait de précieuses fractions de secondes à identifier les ombres par leur taille. La grande : l’adversaire. La petite : le gibier.
Le gibier qui lui est soudain tombé entre les pattes. Gambler a bondi. Il y a eu une mêlée furieuse. Reine a happé une des pattes postérieures du lièvre. Elle a voulu s’esquiver avec son butin. Le capucin a pleuré comme un gosse. Ses cris ont rendu Gambler avide de sang. Il a arraché le lièvre de la gueule de Reine. Elle lui a sauté à la gorge et le capucin en a profité pour prendre la fuite. Blessé, le train arrière paralysé, il tricotait des pattes antérieures comme un gros insecte.
Reine s’est accrochée à cette ombre. Elle s’est élancée, en trois foulées a atteint sa pleine vitesse. Mais le lièvre a fait demi-tour sur place, sous son museau. Elle a voulu l’imiter. Elle a roulé, les quatre pattes tendues à l’horizontale, le corps tordu, sa tête sur sa poitrine comme pour un dernier salut. Et elle a glissé, glissé sur l’herbe, et ces deux ou trois secondes ont duré une éternité.
Les gens – et Claire, et Paddy, et moi – se sont haussés sur la pointe des pieds.
Francis Costello souriait de satisfaction.
Reine ne s’était pas redressée.
J’ai couru.
Ses yeux étaient clos, sa gueule ouverte, ses pattes tendues. Raides. Elles tremblaient imperceptiblement. Les spasmes de la mort. Elle s’était brisé l’échine.
Je l’ai soulevée dans mes bras.
Dans un coin du champ, Castlehill Gambler étripait le lièvre.
Je me suis arrêté devant Francis Costello. Je l’ai vu hésiter. Hésiter à entonner le chant de la victoire ou à compatir, ne serait-ce que par égard pour les convenances. Les spectateurs s’étaient rapprochés. L’hostilité était palpable. Nombreux étaient ceux qui n’auraient pas toléré un écart de sa part. Il aurait été lapidé.
— Comment on fait, Tom ? a-t-il dit simplement.
— Lundi, onze heures, à la banque d’Ir…
— Tom ! a dit Claire en me prenant la main.
Elle écarquillait les yeux. Elle n’avait pas crié mon nom. Elle l’avait dit à voix basse, comme une menace feutrée, un avertissement. À propos de quoi ? De l’argent ? Cet argent est sale, il vient de Castlehill. Eh bien nous allions nous en débarrasser. De quoi voulait-elle me prévenir ? Craignait-elle que je ne respecte pas ma parole ? Si tu ne paies pas Francis tu seras humilié, mille fois plus humilié…
— Tom… Nora !
Bon Dieu, nous l’avions oubliée ! Elle était descendue de la Nissan et braquait sur nous un fusil de chasse, un browning automatique à canon court.
Francis a senti le danger.
— Ho ! sœurette ! ho !
Moi, je me suis dit que le cadavre de Reine me protégerait.
Nora a tiré.
Deux coups, deux étuis éjectés.
Francis a été projeté en arrière. Il était mort avant de toucher terre, la poitrine en bouillie.
Autour de nous les gens ont pris la fuite en piaillant. Les deux agents de la Garda ont accouru. Le lourd browning avait sauté des mains de Nora. Elle est tombée à genoux et l’a repris vivement comme si elle craignait que l’un d’entre nous ne s’en saisisse.
— Tu ne lui dois plus rien, Tom.
Je n’oublierai jamais son sourire. Claire s’est interposée. Pour me protéger de l’arme ou de ce sourire ? C’était ce sourire qui m’avait accueilli dans l’île au Pélican – je l’ai revue, son corps semblait attaché à l’arbre, ses chevilles étaient jointes, ses genoux légèrement fléchis, sa tête reposait contre le tronc et son visage était tourné vers le ciel, paupières closes –, il y avait un sourire de douleur sur ses lèvres.
Elle a retourné le fusil. J’ai pensé à cette arme, à la chambre qui pouvait contenir cinq cartouches, j’ai espéré qu’elle était vide, que le doigt de Nora était resté pressé sur la détente et que les deux coups étaient partis sans qu’elle le veuille, mais dans ce tourbillon de pensées qui me paralysaient, l’évidence s’est imposée : puisqu’elle dirigeait l’arme contre elle, Nora savait qu’il restait une cartouche, et j’ai prié, je l’ai adjurée, non, pas dans la bouche, Nora, que ton visage soit intact, Nora, reste belle dans la mort, Nora.
Nora.
Elle a ouvert les yeux.
Elle s’est tiré une balle en plein cœur.
Une balle, une tache rouge sur laquelle elle s’est recroquevillée comme pour en dissimuler la laideur.
OceanofPDF.com