Connemara Queen
Chapitre 30
Le samedi matin, ce sont les odeurs qui m’ont réveillé. L’odeur des œufs frits, des toasts chauds, du café, du bacon et des rondelles de blackpudding qui grésillent dans la poêle.
J’ai su que Claire était revenue.
Paddy m’attendait sur le palier.
— Elle est arrivée au milieu de la nuit. Tâche d’être gentil avec elle, Tom. Je n’ai plus qu’elle. Et toi aussi, tu n’as plus qu’elle, je le crains…
La cuisinière ronflait et ça paraît idiot, mais c’est dans cette pièce où il faisait chaud, devant la table mise pour ce petit déjeuner de fête, et grâce à ce regard si pur de Claire, qu’il m’a semblé entrevoir la différence entre l’amour et la passion. Ici j’existais, on ferait en sorte que je vive le plus longtemps possible avec mes qualités et mes défauts, nul ne chercherait à me détruire. J’ai pensé à mes parents, à mon enfance et aux enfants que nous aurions Claire et moi. Si elle voulait encore de moi.
— Comment vas-tu, Tom ? m’a-t-elle demandé en me tendant un verre de jus d’orange.
— Et si on allait avant midi rendre une petite visite au père O’Mahoney ?
Elle n’a pas répondu tout de suite. Elle m’a préparé un bol de céréales, a versé le lait et le sucre. Elle portait cette jupe ample, ce chemisier blanc à col de dentelle et ce pull en laine angora, d’un vert lumineux, que j’aimais tant. Deux tresses nouées en serre-tête au-dessus de son front lui faisaient comme un diadème et jamais elle ne m’avait paru si douce et si belle.
— Le père O’Mahoney ?
— Autant fixer une autre date, puisque tu es revenue.
— Tu es déjà marié, Tom.
— Marié ?
— Avec elle.
— Qui elle ?
Parlait-elle de Nora ?
— La chance. Ou la malchance. Peu importe, c’est la même personne.
— J’abandonne. Je renonce. Je laisse tout tomber. Je n’irai pas au bord du Corrib cet après-midi.
— Nous irons.
— Voir le père O’Mahoney ?
— Oui. Et au bord du Corrib voir Reine courir.
— Oublions ça, Claire.
— As-tu oublié Nora ?
— Nora ne vit pas dans le même monde que le nôtre.
— Ah ? Pourtant je croyais que tu lui trouvais des charmes bien… réels.
— Je te promets que…
— Ne promets rien, je ne te le demande pas.
— Je t’aime, Claire.
Elle me tournait le dos.
— Tu entends ? Je t’aime et je veux t’épouser !
Elle m’a fait face. Elle tenait la grosse théière à deux mains. J’ai cru qu’elle allait m’ébouillanter tant ses traits étaient crispés.
— J’espère qu’il n’est pas trop fort, depuis le temps qu’il infuse…
— Claire !
Je l’ai prise par la taille.
— Je suis heureuse, Tom. Et moi je te promets une chose : nous serons heureux ensemble, que tu le veuilles ou non.
Elle s’est détendue. Elle a caressé mes joues râpeuses du dos de la main.
— Pauvre Reine, a-t-elle dit en regardant la chienne lovée sur le vieux manteau de Paddy, tu ne vas pas la priver de sa dernière course, n’est-ce pas ?
— Et si elle perd ?
— De toute façon, je ne veux pas de cet argent. Il est sale. Il vient de Castlehill.
— Et si Reine tue le lièvre ?
— Je crois connaître tes intentions… Et tu feras ce que tu as l’intention de faire… Tu feras grâce à Francis Costello de sa propriété perdue et tu brûleras l’argent. Ainsi il ne te restera plus rien. Pas de Castlehill, plus d’argent, tu n’auras plus rien à jouer. Sauf moi.
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