Connemara Queen

Hervé Jaouen · Chapitre 3 sur 33

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Connemara Queen

Chapitre 3

 

Il y a des silences de toutes les couleurs. Des noirs sûrement, des blancs peut-être, des roses sans doute, mais surtout des verts et des bleus comme celui de ce paysage gravé à l’envers de mon front et que je contemplais maintenant, à la fois irréel et palpable : une barrière, un champ qui se creusait en cuvette jusqu’à la ligne sombre des roseaux, le lough Corrib, ses centaines d’îlots coiffés de chênes rabougris et sabrés par le vent, les pentes mauves des Maumturk Mountains et, ramassé sur lui-même dans sa vallée, mon village, Cornawona, une cinquantaine de feux, trois pubs et une église.

Un couple de colverts s’est levé d’une touffe de joncs, dérangeant une bécassine sédentaire. Je n’ai pas entendu le claquement de leurs ailes ni le sifflement de la bécassine qui a piqué et s’est posée de nouveau dans la prairie tandis que les canards s’évanouissaient dans la lumière du soleil couchant. Une barque est apparue de derrière une île, tranchant d’un coup de rasoir le miroir du Corrib, si parfait qu’on aurait dit que deux canots glissaient de conserve à la poursuite d’une frange scintillante.

C’était ce silence-là qui occupait mes rêves quand j’actionnais mon tour et qui me rendait sourd au fracas des machines et aux hurlements de la ville.

Je me suis remis en route. Avant de retrouver les voix de mes amis, les tintements des verres et les chants du Corner Bar, j’avais encore un silence à franchir. Noir, celui-là. Le silence des hauts murs de Castlehill, le manoir des Costello à l’abri des regards au centre de sa double ceinture de pierre et de cyprès géants, isolé du monde extérieur, oasis de richesse dans les tourbières à moutons. Quand j’étais gosse, ma mère me recommandait de passer au large : comme les autres mères, elle craignait la meute des Costello. On racontait – était-ce seulement pour nous faire peur ? – qu’un jour les chiens avaient jailli de la cour et une fillette avait été à moitié dévorée.

Je ne suis pas passé au large. J’ai longé le mur, guettant les bruits. Devant le portail, je n’ai pas pu m’empêcher de tourner la tête. Deux fenêtres étaient éclairées : celle du petit salon, au rez-de-chaussée – une lumière bleutée indiquait qu’un poste de télévision était en marche –, et celle de la chambre de Nora, au premier étage. J’ai cru voir son ombre se profiler à travers les rideaux qu’un léger courant d’air gonflait vers l’extérieur.

Claire m’avait écrit que le vieux Costello était mort de sa belle mort. Depuis trois ans, Nora et son frère – Francis – géraient seuls les terres. Ils croquaient le capital, plutôt. J’imaginais mal ce bon à rien de Francis s’occupant de l’intendance, discutant les fermages, les cours du bétail. C’était plus dans les cordes de Nora.

Une Nissan Patrol et une Austin Mini étaient garées dans la cour. J’ai traîné les pieds, j’ai raclé le gravier de la route, j’ai balancé un caillou par-dessus le mur. Les chiens se sont mis à aboyer furieusement. Le chenil se trouvait toujours au même endroit. J’entendais quelques-uns de ces fauves se jeter contre le grillage. La porte d’entrée s’est ouverte. Francis a gueulé un ordre. Les chiens se sont calmés. J’ai accéléré le pas. La nuit tombait, les feux du village s’allumaient les uns après les autres. J’ai regardé derrière moi. Nora était appuyée au balcon de sa chambre. Une espèce de fantôme en chemise de nuit blanche. M’avait-elle vu ? Je marchais vers l’est, vers la nuit, et ma silhouette devait se confondre avec l’ombre, avec les formes humaines des buissons d’aubépine et de fuchsias qui festonnaient les murets de pierres sèches.

Le Roughty Bar de Sean Mallone, à l’entrée du village, était fréquenté par de vieux poivrots dans son genre et on n’y buvait que de la bière bouteille – le débit était insuffisant, qui n’aurait pas permis d’amortir des tireuses de pression –, et on y venait plus pour fouiller dans la boîte de leurres d’occasion que pour la fraîcheur de la bière ou la qualité du whiskey. Sean était au lit. Dans sa vitrine trônait un géranium desséché et sur un grand couvercle de caisse à poisson étaient accrochées des mouches à saumon.

Un peu plus loin, le pub de Michael O’Connor était une simple annexe de sa menuiserie, de son atelier de travaux publics, et sous l’enseigne Guinness était affichée sa troisième profession : croque-mort.

Mon futur beau-père, le vieux Paddy O’Neill, avait de l’humour : son Corner Bar ne se trouvait pas du tout à un coin de rue mais face à l’église, de l’autre côté de la place. Au fur et à mesure qu’il avait gagné de l’argent, Paddy avait agrandi et embelli l’établissement et fait bâtir quatre chambres d’hôtes. La décoration intérieure du bar reflétait les goûts éclectiques d’un type qui avait longtemps roulé sa bosse. Engagé dans la Royal Navy en 1939, il avait miraculeusement échappé aux balles allemandes lors du débarquement – son titre de gloire. Il avait fait ses quinze ans puis s’était embarqué sur les navires marchands d’une compagnie française. Il avait mis de l’argent de côté, des économies que Josephine, sa femme, avait investies dans le Corner Bar. Elle s’était crevée au boulot. Partie d’un cancer l’année où Paddy demandait la liquidation de sa deuxième retraite. Il était resté seul avec Claire.

J’ai compté plus de vingt voitures sur la place. J’ai entendu un cri, un appel, quelque chose comme « attention ! », puis tout est redevenu étrangement silencieux. Le Corner Bar était éclairé mais aucun son n’en sortait. Mon imagination s’est emballée. Ces nombreuses voitures faisaient penser à une veillée funèbre. Paddy O’Neill m’avait écrit que ses forces déclinaient. Ultime pudeur d’un mourant ? Il savait qu’il vivait ses dernières heures et m’avait appelé au secours ? J’arrivais trop tard ?

Je ne pouvais pas me décider à pousser la porte. Ma main tremblait. Claire serait en deuil. Il nous faudrait attendre – combien de mois ? six ? douze ? – avant de nous marier.

Je suis entré.

J’ai vacillé. En une fraction de seconde, les murs se sont plaqués contre mes yeux. Les objets se sont animés : breloques, babioles, roses des vents, roses des sables, verres gravés, poupées exotiques, tour Eiffel, aquarelles, photos de bateaux, pièces de monnaie, collection de billets, animaux en plâtre peint, sièges baroques rapportés de campagnes lointaines, se sont envolés, soufflés par l’ouragan de ma mémoire.

Et là, au centre de ce tourbillon, un mur humain, un tribunal de trognes rouges, acteurs hilares, verre levé, qui n’attendaient que les trois coups – le premier accord plaqué sur un accordéon – et l’ordre de Paddy, maître des lieux et des cérémonies, pour me filer en pleine poitrine un direct qui m’a coupé la respiration. God save Ireland…

J’ai tout compris. Cette bonne vieille Catherine. J’avais refusé de faire un bout de chemin dans sa voiture et elle s’était vengée. De la malice dans l’œil et dans la voix, elle avait téléphoné que j’arrivais.

Au garde-à-vous, j’ai chanté avec eux. Et puis les hurrahs ont éclaté. Claire s’est avancée, s’est glissée entre mes bras et je l’ai embrassée sur la bouche. Les hurrahs ont redoublé.

Ensuite, j’ai serré des mains, reçu des coups dans le dos, sur les épaules, on m’a pincé les joues, on m’a poussé vers le bar, j’ai crié des noms.

J’étais ivre avant d’avoir bu ma première gorgée de stout.

 

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