Dépasser Darwin

Didier Raoult · Chapitre 10 sur 52

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Dépasser Darwin

— Seul ancêtre commun admissible : le code génétique

Les êtres vivants ayant de multiples origines (rappelez-vous, nous sommes des chimères à base notamment de gènes de virus et de bactéries), et la création de nouveaux gènes et nouvelles espèces se poursuivant tous les jours, il est impossible de remonter à un ancêtre commun. On ne peut pas l'identifier et le décrire pour la simple et bonne raison qu'il n'existe pas. Les arbres qui fleurissent dans les publications scientifiques ont donc une valeur représentative et non pas scientifique. Le début de la vie et de l'évolution, on ne sait pas y remonter. Certains imaginent qu'elle a commencé avec une molécule d'ARN (acide ribonucléique) ayant la capacité de s'autoreproduire. La très grande variabilité (lorsqu'elle se duplique, l'information se copie avec des erreurs) de ces molécules aurait permis la variété des gènes. La transformation de l'ARN (peut-être par l'entremise de virus primitifs) en molécules d'ADN aurait ensuite favorisé la stabilisation de la transmission de l'information génétique. Pour d'autres, nos cellules eucaryotes résulteraient de l'association de bactéries, d'archaea et de virus à ADN. Ainsi, impossible non seulement d'identifier un ancêtre commun (qui n'existe pas), mais encore de prétendre de façon certaine remonter aux débuts de « la vie » (notion par ailleurs irréductible à une définition scientifique). Comme le dit

Eric Bapteste{8}, dans le cadre de l'évolution, on ne peut pas plus décrire le passé que prédire l'avenir.

Le seul ancêtre commun que nous puissions accorder à Darwin, qui ne pouvait pas bien entendu le connaître, c'est le code génétique, l'ADN. Nous, vivants, parlons tous à peu près le même langage. C'est la raison pour laquelle j'ai tendance à penser que ce qui est vivant, c'est ce qui a des acides nucléiques.

Ce qu'il faut aussi porter à son crédit, c'est la notion d'évolution. Si Darwin heurtait profondément les créationnistes du XXe siècle, c'est que ces derniers pensaient que le monde était stable depuis sa création... cinq mille ans plus tôt !

En introduisant la notion d'évolution, après Lamarck, Darwin est venu bouleverser cette conception figée, et sans doute rassurante pour ses adeptes, de la vie.

L'Intelligent Design, qui postule que la création évolue, mais selon un sens défini par un créateur omnipotent, est venu pour partie supplanter le créationnisme pur et dur.

Voltaire, déjà, ne disait pas autre chose lorsqu'il expliquait ne pas pouvoir imaginer qu'une horloge (l'Univers) fonctionne sans l'intervention initiale de l'horloger, comme Einstein se méfiait du hasard en disant qu'il ne croyait pas que la Nature joue aux dés.

Tout cela n'est pas l'affaire de la science. Son objet est le fonctionnement de l'horloge, pas l'identification d'un éventuel horloger.

Il n'y a pas d'évidence ou de vérité révélée en science ; il n'y a que des déductions et des preuves. L'introduction de gènes humains dans la bactérie de l'espèce Escherichia coli pour produire de l'insuline, par exemple, est la preuve, utilisée au quotidien dans l'intérêt de centaines de milliers de malades du diabète, d'un patrimoine commun entre les vivants (en l'occurrence entre la bactérie et nous). Cette preuve n'est pas le fruit d'une sorte d'évidence ou d'un sacro-saint bon sens mais d'une recherche rigoureuse, sans a priori et solidement nourrie des connaissances disponibles. En se basant sur nos sens et le bon sens, nous en serions encore à considérer que la terre est plate. S'il est une phrase à proscrire dans l'enseignement de la science, c'est : « Cela va de soi.»

L'arbre de la vie ? Oui, si on le retourne

L'arbre darwinien, pour en revenir à lui, peut être sommairement décrit ainsi : un ancêtre commun en guise de racines ; des branches maîtresses qui se séparent comme se séparent de façon stable, et très tôt, les espèces et, enfin, d'autres ramifications engendrées par ces

branches{9}. Les branches mortes et tombées à terre sont les espèces disparues, tandis que les rameaux verts et bourgeonnants sont les plus jeunes produits de l'évolution, ceux que l'on peut encore voir aujourd'hui, nous notamment.

L'idée de l'arbre (l'idée que, entre vivants, nous avons beaucoup en commun) n'est pas mauvaise en soi. Simplement, pour qu'il corresponde à une réalité, il faut le retourner. L'arbre de la vie d'accord, mais un poirier alors : la tête en bas et les pieds en haut.

Si on renverse l'arbre de Darwin, on obtient la forme d'un arbre généalogique beaucoup plus conforme à ce que l'on sait maintenant de l'évolution. Nous avons donc des ancêtres divers et non pas un ancêtre commun.

La vie n'est pas : un premier être vivant (qui a donc de l'ADN au sens où on l'entend maintenant) qui engendre un certain nombre de descendants, lesquels s'adaptent à leur milieu et, très tôt (il faut comprendre très tôt à l'échelle de l'évolution, des centaines de milliers d'années), se séparent radicalement pour fonder des espèces totalement étrangères les unes aux autres.

La vie est : un échange intense entre vivants et aussi une création permanente qui rendent parfaitement impossibles l'idée d'un unique ancêtre universel commun comme l'idée que les espèces vivant actuellement ne sont nécessairement que les dérivés d'autres espèces (issues in fine de l'introuvable ancêtre commun).

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