Dépasser Darwin
— L'exemple des probiotiques : de la nécessité de déboulonner les idoles modernes
Planctomycetes{30} et des Chlamydia{31}, comprend des formes ayant des compartiments internes et des noyaux. Cette définition nous a empêché longtemps de rechercher (et de trouver) des noyaux chez les bactéries.
Il en est d'autres, dans d'autres groupes bactériens. Ainsi le noyau n'est-il pas un privilège, un attribut des seuls eucaryotes, ce qui doit nous amener à remettre en cause la définition « eucaryotes » et à revoir complètement la séparation dichotomique eucaryote/procaryote basée sur l'existence ou l'absence de ce noyau.
Par ailleurs, chez les « procaryotes », l'analyse des ribosomes (les machines à traduire les ARN en protéines) a montré qu'il existait deux groupes très distincts, aussi distants l'un de l'autre par leur ribosome que des eucaryotes. Il fallait, nous l'avons vu, compter avec une nouvelle famille : les archaea.
Il est à noter que ce nom d'archaea est aussi complètement impropre. Les micro-organismes classés dans ce groupe ont évolué d'une façon aussi diversifiée et aussi permanente que les deux autres groupes (bactéries et eucaryotes). Les baptiser d'un nom suggérant l'archaïsme oriente la pensée dans un sens qui est radicalement faux, basé sur l'opinion que les premiers micro-organismes vivaient dans des conditions extrêmes, ce dont sont capables effectivement certaines archaea (mais pas toutes), mais aussi certaines bactéries. Ce nom devrait passer aux oubliettes, comme celui de « procaryotes » ou celui de « virus ».
L'exemple des probiotiques : de la nécessité de déboulonner les idoles modernes
Un autre point très caractéristique des besoins de déconstruction est le terme de « probiotique ».
Le terme de probiotique sous-entend en effet que, par nature, certaines bactéries que l'on donne à l'homme ou aux animaux sont bonnes. Cette vision des choses est profondément antiscientifique puisque rien, par nature, ne peut être entièrement bon ou entièrement mauvais.
On l'a vu, les probiotiques posent des problèmes : ayant été utilisés récemment pour éviter les infections chez des patients en réanimation, leur prescription a entraîné une augmentation très significative de la mortalité, et cet essai a dû être immédiatement arrêté. Après des investigations sur le contexte de cet essai, il est apparu clairement que l'on n'avait jamais parlé aux patients des effets adverses qui avaient été déjà décrits avec l'utilisation des probiotiques. L'expression des opinions minoritaires a été négligée dans ce travail ; elle est pourtant essentielle.
En pratique, on a dit aux patients qu'on ne connaissait que de bonnes choses avec ces probiotiques et qu'il n'y avait donc aucun risque pour eux. Ce n'était pas vrai.
Plusieurs études avaient décelé des cas d'infections plus importantes liées à l'utilisation des probiotiques mais, n'ayant pas atteint le seuil de significativité, elles n'ont pas été mentionnées. Cela constitue une attitude inacceptable scientifiquement.
Par ailleurs, ces probiotiques sont utilisés comme facteurs de croissance depuis un demi-siècle chez les animaux, chez qui ils entraînent une prise de poids significative. Cette réalité est pourtant bien connue.
Comment cet élément majeur peut ne pas faire l'objet d'un questionnement d'envergure sur son rôle chez l'homme est un point qui m'échappe. Je l'ai déjà dit, nous avons commencé à produire des éléments montrant que, dans un certains nombres de cas, le Lactobacillus est associé à une prise de poids importante. Ce simple constat a déclenché des tirs de barrage extrêmement violents, ce qui montre bien à quel point il est difficile de déboulonner les idoles et credo modernes : les yaourts sont bons par définition, les Lactobacillus sont des probiotiques et sont donc bénéfiques. CQFD.
Remettre en cause cette vulgate revient à arracher des idées puissamment enracinées dans le terreau de l'opinion publique. Pourtant, à la bêche, à la charrue, au tracteur ou à coups de marteau,
comme le disait Nietzsche{32}, d'une manière ou d'une autre, il va falloir retourner la terre (ne serait-ce que pour l'aérer ; un peu d'air frais ne fait pas de mal à l'esprit soumis à la claustration des idées reçues) et changer le nom de probiotique.