Dépasser Darwin
— Chiens de prairie : petits, mignons... contagieux
Des nouvelles maladies touchent l'espèce humaine, d'une part parce que, tout simplement, de nouveaux microbes apparaissent (la création, nous l'avons vu, est permanente), d'autre part parce que nous modifions nous-mêmes notre écosystème et entrons ainsi en contact avec des microbes que nous n'aurions jamais dû rencontrer. C'est ce qui se passe avec l'introduction dans nos habitations des animaux de compagnie, spécialement avec ce que l'on appelle les NAC (Nouveaux Animaux de Compagnie). Ces derniers nous mettent notamment au contact des PDX virus (famille de virus dont est issue la variole). Les Américains, par exemple, se sont entichés des chiens de prairie. Ces petits animaux, contrairement à ce que leur nom pourrait indiquer, ne ressemblent pas du tout à des chiens mais plutôt à des marmottes. Petits, faciles à nourrir, à héberger et à caresser, ils se sont multipliés dans les foyers américains. On a vu apparaître alors chez leurs propriétaires une maladie jusqu'ici détectée uniquement en Afrique, le Monkey Pox, une zoonose transmise par les singes. Similaire en certains points à la variole (mais heureusement bien moins grave), ce virus se manifeste notamment par des lésions de la peau. Une enquête des services de santé américains a fini par révéler que les chiens de prairie avaient attrapé le virus en transitant dans des animaleries où ils avaient croisé des rongeurs africains porteurs du Monkey Pox.
En France, nous ne sommes pas non plus épargnés par ces nouvelles maladies. Les NAC, ce ne sont pas seulement de charmantes petites boules de poils comme le chien de prairie ou le chinchilla (rongeur ressemblant grosso modo à un lapin miniature), pas non plus toujours des oiseaux vivement colorés comme les perruches ou des animaux étranges comme les caméléons ; ce peut être à la fois plus banal et plus inattendu.
Dans mon laboratoire, par exemple, nous avons reçu des prélèvements d'individus contaminés par un virus transmis par... des
rats de compagnie, le même virus que celui de la vaccine{10}.
À propos de rats, rappelons que, contrairement à une idée très répandue, ce ne sont pas eux directement qui transmettaient la peste mais leurs puces. Piquant les rats infectés, elles allaient ensuite piquer les hommes qu'elles contaminaient. La peste n'est que très rarement contagieuse directement de façon interhumaine, ce qui ne l'a pas empêché d'afficher des scores de mortalité effarants. Selon certaines estimations, la peste de Justinien (qui éclata vers 542 après J.-C.) aurait fait (en deux cents ans) jusqu'à cent millions de victimes. Parmi elles, le pape Pélage II, dont la mort mit à son comble la terreur des Romains.
Plus tard, en 1720, Marseille a chèrement payé, par la mort de 20 à 30 % de sa population, la rupture de quarantaine d'un bateau en provenance d'Orient. Parmi les récits horrifiques de ce martyre de Marseille, on trouve les célèbres pages du Temps des Amours de Marcel Pagnol qui évoquent une ville transformée en charnier : « Devant la porte du drapier, juste à gauche, sa jardinière était arrêtée. Sur le siège, il n'y avait personne. Mais sur le plateau, la femme et les quatre filles étaient couchées les unes sur les autres. Elles avaient des visages noirs et rouges, et horriblement enflés : la mère serrait encore dans ses bras la plus petite, qui avait l'air d'une poupée goudronnée.» La mémoire de cette grande peste a longtemps hanté les rues de Marseille ; un peu trop au goût de certains, si l'on en croit Stendhal dans ses Mémoires d'un touriste : « Je dois aborder maintenant une tâche ennuyeuse. Il faut parler de la peste qui désola Marseille en 1720. On n'en parle que trop à Marseille : et c'est ici, pour la première fois, que j'ai compris l'expression “ennuyeux comme la peste”. »