Dépasser Darwin
Quatrième idée fausse : ne se transmettent que les caractères utiles à l'espèce
Quatrième idée fausse :
ne se transmettent que les caractères utiles à l'espèce
Le gène égoïste
Le gène égoïste : vos gènes ne vivent que pour eux-mêmes, pas pour vous
Jusqu'aux découvertes de la génétique, cette vision de l'arbre de la vie sur lequel figuraient des mondes très différents, séparés très tôt les uns des autres, s'est imposée à l'ère postdarwinienne.
Aujourd'hui encore, que ce soit dans l'esprit du grand public ou dans de très bonnes revues, cette idée reste très répandue ; on a juste consenti à y faire une place pour les archaea, bactéries et eucaryotes.
En réalité, si on regarde maintenant les gènes, on parvient à une vision différente de l'évolution. C'est ce qu'a fait, il y a une vingtaine d'années, l'éthologiste Richard Dawkins qui n'a pas inventé mais a, en revanche, très bien développé la théorie du gène égoïste.
Il explique, en substance, que l'évolution ne se porte pas sur les organismes mais sur les gènes. Les conséquences pour les espèces des modifications génétiques ne seraient que le résultat de la stratégie des gènes pour se dupliquer le plus possible.
Tout se passe, en fait, comme si les gènes avaient une vie autonome et cherchaient, comme les organismes, à se dupliquer, à se reproduire dans les meilleures conditions possibles. À cette fin, ils s'associent entre eux de manière opportuniste ; un peu à la façon des pays s'alliant entre eux dans tel ou tel but, à tel ou tel moment de l'histoire. La carte des pays n'est d'ailleurs pas plus stable que les espèces. La France, jusqu'en 1768, n'intégrait pas la Corse et, il y a une soixantaine d'années, elle comportait les départements d'Algérie.
En histoire comme dans la science du vivant, il faut dater les définitions ; il faut préciser de quel moment on parle. La France de Pompidou n'est géographiquement pas la même que celle de Philippe le Bel. Il en va de même pour les espèces au fil du temps. Une espèce étudiée à un instant donné n'est, avec la théorie du gène égoïste, que le résultat ponctuel de l'association opportuniste de gènes cherchant à se dupliquer le plus et le mieux possible. De ce point de vue, la fonction que peut développer le gène au service de l'organisme dans lequel il s'est intégré devient pour lui le moyen de se perpétuer. Les gènes inutiles, en effet, en accumulant des mutations neutres finissent le plus souvent par disparaître. L'expression « gène inutile » peut surprendre mais il faut bien comprendre que le gène égoïste peut l'être (égoïste) au point que certains gènes n'ont strictement d'autre fonction que leur propre reproduction. Certaines bactéries ont jusqu'à 40 % de leurs gènes qui ne servent... à rien. En tout cas, à rien d'autre qu'à se dupliquer. On est loin de la vision darwinienne de la transmission sélective des caractères utiles à l'espèce. Cela peut sembler vexant mais, pas plus, nous le verrons plus loin, que le virus ou la bactérie qui vous infecte ne cherche à vous détruire, le gène ne collabore intentionnellement à votre bien. Il faut s'y faire, la nature est parfaitement indifférente à notre sort.
En particulier, certains gènes ont trouvé un système imparable, une sorte d'arme fatale pour ne pas disparaître en dépit de leur inutilité pour l'organisme. Ils fonctionnent en binôme ; l'un code une toxine et l'autre l'antidote ; l'antidote durant moins longtemps que le poison. Si vous décidez de les attaquer, la toxine finit par vous tuer puisqu'elle a une durée de vie supérieure à l'antidote ! Ces invulnérables couples toxine/antitoxine ne servent à rien d'autre qu'à leur propre survie.
Les gènes égoïstes sont des parasites dont certains peuvent proliférer au point de tuer la cellule qui ne parvient pas à les réguler ou qui tente de s'en débarrasser. Ils ne cherchent pas à tuer. Ils veulent juste se reproduire tranquillement, et si l'organisme vient à en mourir, ce sera une sorte de dégât collatéral. Pour paraphraser les mafieux de cinéma : « Ça n'a rien de personnel. » Et que dire des gènes de la bactérie Wolbachia qui s'intègrent massivement aux vers et mouches contaminés ? Les gènes sont pris la main dans le sac. Nous sommes là devant un flagrant délit de gènes égoïstes. Ceux-ci se sont dit : « Passons outre l'organisme bactérien et allons directement nous faire reproduire par les animaux contaminés.»
Plus globalement, la théorie de Dawkins est que tous les gènes (même utiles à l'organisme, contrairement au couple toxine/antitoxine) ne vivent que pour eux-mêmes. Un gène n'est pas altruiste ; ce n'est en aucun cas une petite sœur des pauvres. Il ne nous aime ni ne nous déteste. Simplement, il trouve parfois son intérêt à vivre dans des organisations. Comme certains d'entre nous aiment à vivre dans des mégapoles de dix millions d'habitants, certains gènes aiment à vivre dans des grosses cellules ou des organismes multicellulaires. D'autres, au contraire, préfèrent vivre dans des bourgs ou des petits villages.