Dépasser Darwin

Didier Raoult · Chapitre 15 sur 52

Pages du PDF

Dépasser Darwin

— Darwin, de quoi il retourne. Darwin, remise en cause : synthèse et récapitulatif

Darwin, de quoi il retourne. Darwin, remise en cause : synthèse et

récapitulatif

Darwin avance que :

 

• Les espèces évoluent

Le terme d'évolution, d'abord, a un sens qui n'est pas vérifié. La seule chose que l'on puisse dire est que tout change, tout le temps. Ensuite, ce mot aura une connotation positive de progrès, d'orientation vers le bien de la nature, qui n'a pas de signification pour le scientifique.

• Elles évoluent parce qu'elles luttent pour l'existence au milieu d'une féroce guerre du vivant. Le résultat de cette lutte des plus aptes est la sélection naturelle. Sont retenues les espèces les plus performantes. La sélection va donc dans le sens du progrès.

Les plus aptes aux sommets de l'évolution, vraiment ?

Darwin considérait, ce qui est vrai relativement (dans un écosystème donné) mais inexact dans l'absolu, que la sélection favorisait les plus aptes. Les plus aptes, en l'occurrence, sont ceux qui se reproduisent et se multiplient le mieux.

À cette aune-là, les insectes, qui sont bien plus nombreux que nous, sont l'apogée de l'évolution. Quant à l'idée que l'homme est le plus adapté, elle est réduite dans le temps, très anthropomorphique et, surtout, fausse scientifiquement.

On sait bien, maintenant, que quantité d'hominidés (ressemblant aux humains comme Lucy) ont disparu purement et simplement, et pourtant, de notre point de vue, on imagine bien qu'ils étaient plus malins que des rats ou des fourmis.

Voyez aussi les grands singes qui, pour nous, sont les animaux les plus intelligents. Ils sont pourtant en passe de disparaître. Difficile, en ce cas, de penser qu'il y a toujours un avantage, du point de vue de l'évolution, à être plus intelligent (sauf pour nous, semble-t-il).

La sélection va dans le sens du progrès? Lequel alors?

La sélection favorise le plus fort et va dans le sens du progrès ? La théorie de Darwin, plus précisément, est que l'évolution s'opère par des mutations hasardeuses et par la fixation des variations bénéfiques (tandis que sont éliminées les mauvaises). Elle est vraie, mais seulement en partie. Considérer que l'évolution va globalement dans le sens d'une amélioration permanente, c'est en avoir une vision très déterministe. À mon sens, les espèces vivant actuellement ne sont pas nécessairement plus évoluées que celles qui ont disparu il y a un million d'années. Ces espèces disparues n'étaient plus adaptées à leur écosystème, mais rien ne dit que si, par une expérience de type Jurassic Park, elles revenaient à la vie, elles ne seraient pas très bien adaptées à l'écosystème actuel. Une espèce qui a évolué puis disparu il y a des centaines de milliers d'années n'est donc pas nécessairement plus rustique, archaïque, inachevée, inaboutie, etc., qu'une espèce vivant en 2010.

En réalité, une espèce qui a perdu la « guerre du vivant » à une époque donnée et dans un contexte donné aurait très bien pu la gagner en d'autres temps et d'autres lieux. Bien avant l'arrivée des Espagnols en Amérique, les chevaux avaient disparu de ce continent. Leur réintroduction par les conquistadors a montré qu'ils étaient parfaitement adaptés à ce continent. Pourquoi avaient-ils disparu ? Nous n'en savons rien. Ce que nous constatons, c'est qu'une espèce qui a perdu une bataille de la « lutte pour la vie » à un moment peut gagner la guerre à un autre. Ce que dit Darwin de la sélection naturelle est donc vrai à un moment donné dans un contexte donné; on ne peut pas en tirer une loi de progrès général. D'ailleurs, peut-on penser qu'un staphylocoque qui a maintenant un gène de résistance aux antibiotiques est (en tout cas pour nous) un progrès par rapport à un staphylocoque d'il y a cent millions d'années ? Cette idée de progrès, on le voit, n'a finalement pas vraiment de sens.

Les évolutions sélectionnées sont toujours favorables à la survie de l'espèce ? Oui, mais non.

Des rétrovirus se sont intégrés dans nos cellules il y a des centaines de milliers d'années. Ils ne sont pas radicalement différents du virus HIV que nous connaissons.

Rien ne dit que ce virus, dans un temps indéterminé, ne se sera pas aussi intégré à notre patrimoine génétique. Darwin, quand il estimait que ne se transmettaient que les caractères les plus utiles, les plus efficaces pour l'espèce, n'avait pas connaissance du phénomène d'infection. Le gène de virus qui, par parasitisme, intègre un organisme puis se transmet de génération en génération n'a en aucune façon le souci de l'amélioration de cet organisme. Et que dire des bactéries dont la stratégie consiste à créer une addiction chez l'hôte ? Une fois contaminé, l'hôte ne peut plus s'en passer. Au point que l'administration d'un antibiotique visant à tuer la bactérie éliminera dans certains cas aussi la cellule qui l'abrite. La théorie générale, en l'occurrence, est une théorie altruiste ou mutualiste qui veut que si la cellule infectée ne peut plus s'en passer, c'est que la bactérie lui apporte quelque chose de positif. On a effectivement des cas où la cellule ne sait plus fabriquer d'acides aminés, et c'est son symbionte, la bactérie qui l'a contaminée, qui va s'en charger à sa place. Si cette théorie altruiste se vérifie dans un certain nombre de cas, on ne peut pas pour autant en faire une généralité. Il faut à mon sens parler d'addiction mais pas nécessairement d'altruisme. La bactérie peut rendre son hôte dépendant mais sans lui apporter un quelconque bénéfice. Elle ne s'occupe en fait que de sa propre survie. C'est ce que nous sommes en train de démontrer dans mon laboratoire sur le couple toxine/antitoxine codé par les gènes d'une bactérie que nous étudions. Non seulement les gènes en question ont trouvé là le moyen imparable de subsister dans la bactérie, mais encore nous sommes sur le point de prouver que la bactérie elle-même se sert du couple toxine/antitoxine pour subsister dans son hôte. Pour résumer ce processus, que l'on ne peut en aucun cas qualifier d'altruiste, nous avons donc des gènes égoïstes qui trouvent le moyen de se rendre indispensables à une bactérie à laquelle ils n'apportent rien, et nous avons une bactérie qui en profite pour s'imposer à un hôte auquel elle n'apporte rien non plus. Plutôt que l'idée darwinienne d'une sélection visant à un progrès continu des espèces, l'évolution ce serait plutôt en l'occurrence : « Chacun pour soi et Dieu pour tous. » Ce à quoi on pourrait ajouter « et l'autre comme moyen de ma propre survie ».

Récemment en effet a été découvert le transfert d'un gène égoïste d'un parasite à son hôte.

On est vraiment, ici, dans la pure stratégie égoïste du « chacun pour soi ». Le gène se moque éperdument de l'intérêt du parasite qui, lui-même, n'a que faire du devenir de son hôte.

• Les perfectionnements sont progressifs. La nature ne fait pas de sauts

Cette idée que l'évolution se fait toujours de façon très progressive est tout simplement fausse. Il y a des phénomènes rapides, chaotiques, rares et aux conséquences imprévisibles qui changent le destin de tel ou tel groupe d'êtres vivants. Par exemple ? Par exemple, citons la création des mitochondries qui, se mettant dans des cellules que l'on pourrait appeler « pré-eucaryotes », ont donné, in fine, les cellules complexes qui forment les êtres visibles dont l'homme.

Idem pour Wolbachia. Cette bactérie qui s'est intégrée dans le chromosome d'un ver puis d'un moustique ne l'a pas fait de façon progressive. Elle n'a pas intégré ses gènes parcimonieusement, les uns après les autres. Elle l'a fait en une seule fois ; le ver s'est retrouvé d'un coup doté de cinq cents à huit cents gènes supplémentaires. Pour lui, le moins que l'on puisse dire est qu'il ne s'agit pas d'une petite et lente mutation. Il s'agit là d'une transmission génétique non verticale et brutale, tout le contraire de l'évolution verticale et lente que supposait Darwin.

Darwin pensait que l'évolution se faisait de façon graduelle, par d'infimes et lents changements. On sait maintenant, comme l'a démontré Jay Gould, qu'elle s'opère aussi par des ruptures, des événements majeurs suivis de dérives. Les spécialistes n'ont pas fini de gloser sur l'impact qu'ont eu l'écrasement d'un astéroïde géo-croiseur dans la péninsule du Yucatan, il y a des millions d'années, et l'éruption du super volcan du Yellowstone, il y a un peu plus de soixante mille ans. C'est à la suite de ces ruptures que se déploie une nouvelle arborescence. L'évolution n'est donc pas uniquement graduelle mais aussi ponctuée.