Dépasser Darwin
— Le potentiel immense de la génétique
En matière de sciences et de pathologies, la messe n'est jamais dite. J'ai connu une jeune femme de trente-cinq ans souffrant de mucoviscidose, maladie gravissime et in fine mortelle que l'on peut détecter in utero. Dans son cas, la maladie n'avait pas été dépistée, personne n'a donc proposé d'avortement thérapeutique. Et c'est sa chance, puisqu'elle a pu bénéficier d'une greffe cœur-poumons qui lui permet de mener une vie riche et épanouie ; non sans complications certes, mais une vraie vie tout de même. Faire des prévisions à la Nostradamus en affirmant que tel phénomène va se dérouler de telle manière est, nous l'avons vu, une démarche antiscientifique. Désespérer à l'avance des possibilités de découvertes et de traitements en est une autre. Il est ironique de constater que ceux qui nous accusent de nous prendre pour Dieu parce que nous avons confiance dans les possibilités de la science sont en général les mêmes qui décrètent, comme s'ils étaient Dieu eux-mêmes, que telle ou telle situation n'aura jamais d'issue.
Le potentiel immense de la génétique
Le décryptage du génome nous place à l'aube de découvertes, notamment thérapeutiques, dont l'ampleur nous dépasse encore. La découverte qui a le plus surpris les chercheurs quand le génome humain a pour la première fois été entièrement décrypté, c'est le faible nombre de gènes que nous avons. Notre orgueil en a pris un coup, même si on savait déjà que la taille du génome n'a rien à voir avec la complexité de l'organisme. On a aussi découvert que notre matériel génétique était à 98 % semblable à celui des grands singes.
J'ai beau être postdarwinien, et en dépit des nombreuses différences que l'on peut aussi relever, cette découverte conforte l'idée d'une grande proximité de nos espèces. Enfin et surtout, le décryptage du génome a ouvert la voie à des perspectives thérapeutiques incalculables. Longtemps on s'est demandé pourquoi certaines maladies étaient si rares alors que leurs microbes étaient si virulents. On peinait aussi à comprendre pourquoi certaines maladies semblaient avoir une prédilection pour les membres d'une même famille, au point que l'on pouvait parler de maladie familiale. Les réponses sont dans le génome des individus, avec des gènes qui favorisent ou au contraire bloquent telle ou telle pathologie. Une maladie comme l'herpès, une des plus courantes qui soient, provoque pour une personne sur cent mille une infections du cerveau. Chez ces personnes, on a finalement réussi à identifier deux particularités génétiques qui les distinguent des millions d'autres qui ont de l'herpès sans manifestation plus grave que de disgracieuses éruptions buccales. Depuis environ dix ans, la génétique a ouvert les portes d'une véritable révolution scientifique dont nous commençons à peine à prendre la mesure. La thérapie génique en est à ses balbutiements ; elle fait ses premiers pas, mais nul doute qu'un jour nous la verrons courir le marathon. La thérapie génique, pour parler simplement, consiste à remplacer un gène défectueux par un autre. En l'occurrence, on peut utiliser le concours de virus qui vont s'introduire dans les cellules et y apporter le gène réparateur. Ils jouent en quelque sorte le rôle de coursier pour le gène. Nous ne sommes qu'aux débuts de cette méthode mais ses résultats sont assez prometteurs.
Merveille de la génétique : mise au point d'un vaccin volant
Pour lutter contre la malaria (plus connue sous le nom de paludisme), des chercheurs japonais ont récemment mis au point un vaccin... volant. Pour en arriver là, les chercheurs ont dû modifier génétiquement un moustique. Les glandes salivaires de ce dernier produisent en fait une protéine efficace contre le développement du parasite dans l'organisme. Avec la modification génétique, lorsque le moustique pique un individu, sa salive est directement injectée dans le sang et provoque une réponse immunitaire de l'organisme. L'ironie de l'histoire, en l'occurrence, est que le moustique, vecteur de la malaria, en deviendrait (le conditionnel est de mise, nous en sommes encore au stade de l'expérimentation) le premier médecin.
La génétique au service de la microbiologie. Tuberculose et sida : ce que nous révèlent les gènes
Spécialiste des maladies infectieuses, je ne suis pas généticien mais ma discipline a tout à gagner à s'appuyer sur l'étude des gènes des microbes et ceux des patients. Déjà, la génétique nous a donné de réviser certaines de nos convictions. Elle nous a par exemple permis de découvrir que la plupart des maladies ont eu une évolution locale, et seulement locale. La tuberculose en est un des exemples les plus frappants : 90 % des bactéries de cette maladie (qui tue encore deux millions de personnes par an dans le monde) ont une signature génétique et géographique identifiable. En d'autres termes, la bactérie de la tuberculose de l'Afrique de l'Ouest n'est pas la même que celle de la tuberculose du Maghreb, qui n'est pas la même que celle de la tuberculose européenne, etc. Seuls 10 % des bactéries de la tuberculose se « promènent » à l'échelle internationale et sont donc réellement épidémiques tandis que l'écrasante majorité a un ancrage géographique précis. La plupart des bactéries de la tuberculose pourraient être qualifiées de casanières. Elles campent solidement sur leurs positions, dans la niche écologique qui leur est favorable, sans circuler au niveau mondial. Avant le génotypage, on voyait la tuberculose comme une épidémie mondiale, faisant fi des frontières et frappant indistinctement sur tous les continents. On avait tort. Les nouveaux outils scientifiques, une fois encore, viennent mettre à mal nos certitudes. Certes, on avait depuis longtemps constaté que les victimes de la tuberculose en Afrique souffraient de formes plus graves de la maladie, avec des lésions plus importantes des poumons, mais ces différences étaient mises uniquement sur le compte de diagnostics plus tardifs qu'en Europe. Il faut dire qu'à l'époque on en était réduit aux conjectures puisqu'on ne disposait pas des outils permettant de différencier les bactéries. L'histoire de la tuberculose, d'ailleurs, témoigne bien en elle-même de l'idée que la science n'est jamais que ce que l'on sait ou pense savoir à un moment donné. Décrite depuis l'Antiquité, elle était considérée au début du XXe siècle comme une maladie héréditaire menant au tombeau des êtres fragiles,
sensibles, dévorés par la passion{23}. Frédéric Chopin compte au nombre de ses victimes. Ceux que l'on appelait alors les poitrinaires, les yeux brillants, amincis, livides, avaient tout des héros romantiques
en vogue à l'époque{24} (voir La Dame aux camélias d'Alexandre Dumas fils). Ensuite, avec la propagation massive de l'épidémie dans les classes dites laborieuses (voir la mort de Fantine dans Les Misérables de Victor Hugo), elle perd son aura romantique et est enfin considérée comme un véritable fléau contagieux. Ce n'est qu'en 1882 que le médecin et microbiologiste allemand Robert Koch isole le bacille qui en est responsable, et c'est en 1921 que fut mis au point le premier vaccin efficace. Étudiée depuis des décennies, c'est avec la génétique que la tuberculose continue de livrer ses secrets ; le dernier en date étant donc qu'il n'y a pas une mais des bactéries, avec des signatures géographiques et génétiques différentes, responsables de ce qui fut à une époque LA maladie romantique.
Les écosystèmes étant instables par nature, les choses peuvent changer. Une des bactéries responsables de la tuberculose pourrait très bien quitter sa niche géographique pour partir à la conquête du monde, à la faveur notamment de l'épidémie du sida qui est un des grands vecteurs de la tuberculose.
La façon dont se répand le sida, justement, pourrait aussi trouver une explication dans le génome des individus. Si l'infection se fraye moins facilement un chemin en Europe qu'en Afrique, c'est peut-être en partie dû au fait que les populations européennes sont porteuses d'une mutation génétique (sur le gène CCL5) que l'on retrouve significativement moins en Afrique. Une de mes hypothèses, en l'occurrence, est que les individus porteurs de cette mutation ont, à l'époque des ravages de la peste en Europe, beaucoup mieux résisté que ceux qui ne l'avaient pas. La peste, en somme, aurait sélectionné des individus dont les descendants résistent mieux maintenant au sida. L'Afrique n'ayant pas subi la colossale épidémie de peste qu'a connue l'Europe, ses habitants ne présentent pas la mutation génétique salvatrice dans les mêmes proportions.