Dépasser Darwin

Didier Raoult · Chapitre 25 sur 52

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Dépasser Darwin

— Microbes contre les hommes : les armes bactériologiques

Les microbes armes de guerre, armes du pauvre

• Une menace ancienne et réelle

En 2003, à la demande du ministre de la Santé, j'ai rédigé un « Rapport sur le bioterrorisme et les maladies infectieuses ».

La crainte du bioterrorisme n'est ni nouvelle ni fantasmagorique. Dans nos sociétés modernes, Cassandre est toujours l'objet de sarcasmes ; on l'accuse de crier « Au loup ! » trop facilement. Pourtant, il faut bien comprendre, sans non plus sombrer dans la paranoïa, que cette menace repose sur des faits réels.

La première utilisation connue des micro-organismes comme agents de guerre n'a pas attendu l'ère des laboratoires de pointe et des blouses blanches. Elle remonte à 1347, lorsque les Mongols ont catapulté par-dessus les murailles de Caffa (une colonie génoise de Crimée) des cadavres pestiférés pour infecter la population défendant la ville assiégée. Le stratagème réussit au-delà des espérances des Mongols puisque, non seulement les Génois épouvantés quittèrent la ville avec armes et bagages, mais encore, dans ces bagages, emportèrent avec eux la peste qui ne tarda pas à se répandre dans tout le bassin méditerranéen. C'était là le début de la grande épidémie de peste noire qui ravagea l'Europe au XIVe siècle.

L'historien Varillas raconte que, en 1422, au siège de Carolstein, outre des corps de soldats, ce fut aussi le contenu de deux mille charretées d'excréments humains qui aurait été jeté par-delà les remparts.

Enfin, un médecin italien, Andrea Cesalpino, révèle que pendant la campagne de Naples (1495) les soldats espagnols abandonnèrent aux Français du vin contaminé par du sang prélevé chez des lépreux.

Depuis, de nombreux micro-organismes ont pu être proposés et ont bénéficié d'un début d'utilisation comme arme biologique. Cela inclut, entre autres, les bactéries du typhus, de la brucellose, de la tularémie, du charbon et de la peste. Le traité de non-prolifération de 1972, signé par un grand nombre de pays, pouvait laisser espérer une disparition de l'usage de ces micro-organismes comme arme de guerre. Hélas, il a été constaté, en 1979, que les Russes avaient poursuivi leurs études sur le charbon. Cette violation du traité a été découverte à l'occasion d'une épidémie de charbon ayant entraîné une centaine de morts dans une ville russe (Sverdlovsk, actuellement nommée Iekaterinbourg) qui abritait un laboratoire militaire.

Les symptômes du charbon varient selon la voie d'infection, mais ils apparaissent dans les deux à cinq jours qui suivent l'exposition. L'infection cutanée (de loin la plus courante ; elle s'attrape au contact direct d'animaux contaminés) se caractérise par l'apparition de bosses irritantes comparables à des morsures d'insecte, suivie d'une ulcération et de la formation d'une escarre noire indolore. Si les spores de la bactérie sont inhalées, forme la plus grave de la maladie, l'infection peut d'abord être confondue avec un gros rhume ou une grippe (fatigue, toux, fièvre, douleur musculaire). Les symptômes s'aggravent rapidement et, en l'absence d'un traitement rapide, l'issue est presque toujours fatale. Enfin, le charbon gastro-intestinal (causé par la consommation de viande contaminée), très rare, est également mortel.

Russie toujours, c'est en mer d'Aral, en 1971, que plusieurs cas de variole ont été diagnostiqués à bord d'un navire croisant en face de l'île de Vozrojdenie ; île qui abritait, les Russes l'ont ensuite reconnu, des laboratoires militaires dédiés à la recherche sur les armes bactériologiques. Ces cas de variole étaient extrêmement graves, il s'agissait d'une forme hémorragique de la maladie, de loin la plus sévère puisque affichant un taux de mortalité de presque 100 %. En l'occurrence, elle a entraîné la mort de sujets vaccinés, sans que ces patients aient eu des contacts directs avec un sujet varioleux. Tout laisse à penser qu'ils ont été victimes d'un aérosol émanant du laboratoire militaire en question, et que ce virus varioleux était particulièrement virulent. Il s'agissait d'une contamination accidentelle mais les services secrets soviétiques ont aussi sciemment utilisé l'arme biologique, notamment dans le célèbre coup du parapluie bulgare. Cette méthode tient son nom de l'empoisonnement (en 1978) de l'écrivain et dissident Georgi Markov par les services secrets bulgares, a priori à l'aide d'un parapluie transformé en une sorte de seringue. Le produit employé était de la ricine, poison hautement toxique pour lequel il n'existe pas d'antidote.

Les Russes ne sont pas les seuls, loin s'en faut, à avoir développé des armes de guerre biologiques. Dans les années trente, le Japon, sous couvert de travailler à « la prévention des épidémies et la purification de l'eau », développa au sein de l'Unité 731 des programmes de mise au point d'armes bactériologiques testées sur des cobayes humains. Entre 1940 et 1944, l'armée impériale japonaise est accusée d'avoir largué sur des villes chinoises des bombes à fragmentation infectées de virus de la peste et du choléra.

Le choléra, pour en dire rapidement quelques mots, est une infection intestinale qui se transmet par contact direct avec les malades et par l'ingestion d'eau ou d'aliments soufflés. La forme la plus grave de la maladie se caractérise par l'apparition soudaine d'une diarrhée aiguë qui entraîne une déshydratation sévère et une insuffisance rénale pouvant être mortelles. La période d'incubation très courte (de quelques heures à quelques jours) favorise les flambées explosives. Selon l'OMS, 200 000 à 300 000 cas sont déclarés chaque année par différents États. Or, l'OMS estime que cela ne correspondrait qu'à 10 % des cas réels. Entre deux et trois millions de personnes seraient donc atteintes. Le choléra reste une menace pour la santé publique à l'échelle mondiale et l'un des principaux indicateurs du développement social. Dans Le Hussard sur le toit, Jean Giono s'inspire de l'épidémie de choléra ayant ravagé Marseille et la Provence en 1834. La description qu'il en donne ne rend pas vraiment justice à la réalité de la contagion puisque le hussard en question, redescendu de son toit, se démène comme un beau diable au service d'une religieuse et des victimes du choléra, sans protection aucune et sans attraper la maladie. Le roman donne aussi à voir des foules en colère, cherchant à lyncher ceux qu'elles accusent d'avoir empoisonné les fontaines.

Les théories du complot se propagent aussi vite que les épidémies qui les font naître.

La dernière rumeur en date accusait les États-Unis d'avoir créé le virus de la grippe A afin de soutenir son industrie pharmaceutique. Rien de nouveau sous le soleil puisque les États-Unis (à tout seigneur tout honneur ; le statut de première puissance mondiale de l'Oncle Sam le met aussi en première ligne sous le feu des complotistes) ont aussi été accusés d'avoir créé le virus du sida pour décimer le continent africain ou encore mêlé au vaccin contre la polio des substances visant à rendre stériles les populations. Dans l'Europe médiévale, ce sont les Juifs, les mendiants ou encore les lépreux qui ont le plus souvent fait les frais de ces rumeurs d'empoisonnement. À Paris en 1832, ce sont en revanche les riches qui ont été accusés de propager le choléra. Les récits qui courent les rues évoquent des hommes en noir vidant subrepticement des fioles remplies de poudre ou de liquide dans les fontaines publiques.

L'acte de naissance du bioterrorisme moderne a été dressé au Japon, avec la secte Aum. Celle-ci a non seulement utilisé le gaz Sarin dans le métro (causant la mort de treize personnes et en blessant six mille trois cents autres), mais elle a aussi tenté d'utiliser du charbon, de la fièvre Q et de la toxine botulique. La toxine botulique, sécrétée par la bactérie Clostridium botulinum, n'est rien de moins que le plus puissant poison connu. À côté, le célèbre cyanure ferait presque figure de neurotoxique amateur. Les contaminations accidentelles résultent le plus souvent de la consommation de conserves familiales mal préparées. La toxine, en bloquant la transmission entre les neurones et les muscles, paralyse la victime. Les premiers signes sont souvent des troubles de la vue et une sécheresse de la bouche avec une grande difficulté à avaler. S'ensuivent une grande fatigue et des difficultés à respirer qui peuvent aller jusqu'à la mort par arrêt cardio-respiratoire. La prolifération de la bactérie pouvant entraîner une accumulation de gaz dans la conserve infectée, une des mesures de prévention du botulisme par voie alimentaire consiste à jeter toute boîte de conserve bombée.

Des informations récentes ont pu montrer que le réseau Al-Qaïda se proposait d'utiliser un certain nombre d'agents infectieux au service de ses actions terroristes.

En 2001, des lettres contaminées au bacille du charbon ont été envoyées à des médias et des sénateurs américains. Bilan : cinq morts et quantité de mouvements de panique provoqués par des petits plaisantins qui, pur canular ou intention de nuire, se sont amusés à envoyer des lettres contenant du sucre glace ou du talc. L'expéditeur des lettres réellement contaminées a été identifié : il s'agissait d'un retraité d'un laboratoire militaire américain, situé à Fort Detrick.

Enfin, la découverte en 2003 d'un stock de la toxine du ricin en Angleterre est venue étayer la réalité du risque bio-terroriste.

Cette menace est d'autant plus plausible que le coût de production des armes biologiques est, à efficacité comparable, deux mille fois inférieur à celui des armes conventionnelles. Plus concrètement, pour toucher 50 % des habitants d'une zone d'un kilomètre carré, il en coûterait deux mille dollars avec les armes traditionnelles, huit cents dollars pour l'arme nucléaire et... un dollar avec l'arme biologique.

• Les voies du bioterrorisme

Les agents du bioterrorisme peuvent être utilisés par différentes voies.

— Par aérosol

Les modes de diffusion peuvent être : les climatiseurs, l'épandage par avion ou hélicoptère ou la dispersion consécutive à l'explosion d'une bombe. Le charbon, la tularémie, la fièvre Q, le typhus, la variole, la peste et peut-être la toxine botulique sont tous susceptibles d'être répandus par aérosol.

— L'introduction de toxines (en particulier la toxine du ricin{14} et la toxine botulinique) dans les réservoirs d'eau potable ou de boissons consommables pourrait entraîner des conséquences catastrophiques. C'est aussi le cas pour grand nombre de bactéries alimentaires : Escherichia coli et tous les agents de toxi-infections alimentaires.

— Elle peut être la source de l'infection pour le charbon, pour la

tularémie{15} et pour la variole. En termes de contagion interhumaine, le seul agent dont on soit certain qu'il puisse réellement se diffuser est la variole, qui constitue donc le danger le plus important ; sans oublier les agents des fièvres hémorragiques virales (Ebola, Marburg) dont le risque est plus un risque naturel que lié au bioterrorisme.

Les agents du bioterrorisme doivent faire l'objet d'une analyse prudente. Dans l'état actuel des choses, il est facile et peu coûteux, avec de faibles bases scientifiques, de produire des spores de charbon et de la toxine botulique. Il n'est pas beaucoup plus compliqué de produire la bactérie responsable de la peste ou celle responsable du choléra, sans oublier de nombreuses autres pathologies moins connues mais dangereuses comme la tularémie ou la brucellose. Les capacités de culture et de manipulation des souches pathogènes par les pays non contrôlables sont inconnues; impossible d'empêcher l'accès à la biologie des futurs terroristes (l'expérience a montré que certains étaient de nationalité française ou américaine). Seule la course scientifique en avant permettra aux États démocratiques de conserver un avantage technique associé à une surveillance des sites suspects, mais le risque de développement de ces armes ira croissant.

Nous fournissons, avec la vaccination ou la prévention des infections nosocomiales, des armes pour lutter contre les microbes. Mais, en un sens, l'envahisseur est déjà dans la place ; le cheval de Troie est entré par la grande porte dans la ville. Ils ont intégré notre génome, nous l'avons vu, mais ils vivent aussi déjà en nous, par millions. Certes, nous vivons dans un écosystème, au contact d'espèces dont nous modifions le destin, mais nous sommes aussi un écosystème, habité, peuplé, pour ne pas dire colonisé.

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