Dépasser Darwin
Notre avenir : une nouvelle manière de penser
Changer nos définitions pour changer notre manière de penser
Les philosophes français de la deuxième moitié du XXe siècle ont profondément influencé l'école de pensée aux États-Unis plus qu'en France. Certains s'étiquetaient postmodernes (Deleuze, Guattari, Lyotard, Derrida) ; d'autres, sans accepter l'étiquette, faisaient partie du même mouvement (Foucault, en particulier). Estimant que les mots enferment les concepts d'une manière irrémédiable et les figent, ils ont contribué essentiellement à la déconstruction des mots et du langage. Souvent, en effet, il n'y a pas d'autres solutions que de détruire les mots pour pouvoir faire émerger des concepts nouveaux, pour contrecarrer la puissance de l'habitude et de l'évidence qui semblent découler du concept institutionnalisé, bien assis, comme « embourgeoisé ».
Dans bien des cas, seule cette attaque radicale de la définition permet de faire évoluer la conception générale des données. Par ailleurs, Deleuze s'est attaqué très directement à la structure, héritée de notre culture grecque, d'une organisation verticale, dichotomique et hiérarchique de la pensée et de notre vision de l'ordonnancement du monde qui en découle (par exemple, les célèbres classifications de
Linné{26}).
La déconstruction, malgré les récentes critiques adressées aux successeurs des pionniers de cette philosophie, est l'outil dont nous avons besoin pour faire face au mouvement majeur que connaît la science actuellement.
Kuhn définit ces changements comme des changements de
paradigme{27} ; ceux-ci ne peuvent pas ne pas être associés à des changements de définition, et je voudrais ici donner quelques éléments expliquant la nécessité de cette déconstruction à l'issue de laquelle nous pourrons opérer une reconstruction intégrant toutes les données de la poussée technologique monstrueuse à laquelle nous sommes en train de faire face et qui bouleverse notre connaissance. Ainsi, si nous avons identifié huit mille espèces bactériennes, nous savons qu'il en existe plusieurs millions que nous ne savons pas encore qualifier ni identifier proprement. Je voudrais à cet égard prendre quelques définitions et tenter de montrer qu'elles n'ont plus de pertinence.
Les virus ont été initialement décrits sur leur petite taille. Cet axiome de base — le virus est toujours un « objet » de petite taille — a amené à organiser toute la pensée autour des virus de petite taille dotés de génomes de petite taille. Même les technologies scientifiques les plus modernes permettant de les recueillir sont basées sur l'axiome qu'ils sont de petite taille.
Ces œillères amènent à négliger une part importante des « virus ». Par ailleurs, la multiplication des travaux faits sur ces virus isolés de petite taille a amené à développer des concepts faisant des virus, non pas des micro-organismes comparables au reste du vivant mais à de « simples » biomolécules, ce que confortait sans arrêt l'expérience basée sur l'axiome de base.
Notre contribution, avec la découverte et la description du génome et de ses réorganisations chez les virus géants, remet brutalement en cause la définition même de virus et oblige à redéfinir complètement le concept pour le rendre compatible avec l'observation actuelle. Ce bouleversement du concept amène à reconsidérer la définition même de ce que sont les organismes et de ce qu'est la vie, et c'est bien ce qui suscite les débats les plus violents.
Les procaryotes{28}ont été définis sur l'apparence des bactéries les
plus communes et des unicellulaires eucaryotes{29} les plus communs. L'existence de compartiments à l'intérieur de la cellule chez les eucaryotes et leur absence chez les procaryotes est à la base de leur nom (karyos veut dire noyau). Ces noms comportent dès le départ un biais anthropocentrique. Les eucaryotes (dont les cellules humaines) seraient à la fois normaux et évolués, tandis que les procaryotes seraient restés bloqués à un stade primitif de développement.
Outre que cette distinction manque de sens sur le plan scientifique, elle est en plus sérieusement mise à mal par des exceptions : le premier embranchement des bactéries, qui comporte des