Dépasser Darwin
Sex-party géante sur la planète : nous sommes tous des chimères
Sex-party géante sur la planète :
nous sommes tous des chimères
L'être humain est une chimère
Les êtres vivants, au contact les uns des autres, passent leur temps à échanger des gènes. Le monde est une espèce d'immense orgie collective. La fréquence de ces échanges est difficile à quantifier mais il semble qu'ils sont plus courants que nous aurions pu le penser. En un sens, la grosse machinerie hollywoodienne du cinéma qui aime à présenter de brûlantes histoires d'amour sur fond de conflits armés a sans doute raison, et le slogan de Mai 68 « Faites l'amour, pas la guerre » en partie tort : le monde du vivant, c'est à lafois la guerre (les organismes luttent pour survivre) et l'amour (les organismes se fréquentent et échangent copieusement des gènes).
Le dernier exemple en date de cette abondance inattendue des échanges dans le monde du vivant nous concerne d'ailleurs de près. Il nous apprend aussi qu'il faut se garder de dire trop vite que telle ou telle espèce a disparu, qu'elle a perdu la bataille pour la vie et qu'il faut la passer par pertes et profits.
Dernier exemple en date, donc, l'homme de Neandertal. Très récemment encore, on pensait qu'il n'était pour nous qu'un vague et lointain cousin, disparu corps et biens depuis des dizaines de milliers d'années. Avait-il rencontré l'Homo Sapiens ? Ce dernier, à qui on prête une intelligence supérieure, avait-il éliminé son lointain cousin réputé plus fruste ?
En fait, en un sens, il est encore vivant. Comment ? À travers nous. Que cela nous plaise ou non, nous sommes apparentés non pas uniquement à « l'intello » Sapiens mais aussi à ce « lourdaud » de Neandertal.
En effet, en mai 2010, les résultats{4} d'une analyse de l'ADN prélevé sur des os de Néandertaliens ont révélé que 1 à 4 % de nos gènes nous viennent de Neandertal.
L'Homo Sapiens et l'homme de Neandertal, quelques spécimens en tout cas, se sont donc rencontrés et métissés, ce qui va à l'encontre de tout ce que l'on pensait savoir jusque-là.
Nous voilà donc tous un peu néandertaliens !
Mais non, pas tous, si l'on en croit les résultats des tests comparatifs pratiqués sur des représentants des différents continents. Il semblerait, en effet, que chez les populations africaines, contrairement aux populations eurasiatiques, on ne trouve pas trace du patrimoine génétique de l'homme de Neandertal.
Le métissage aurait donc eu lieu après que les premiers hommes modernes eurent quitté l'Afrique, pendant la migration qui les a conduits vers les continents européens et asiatiques.
Nous le verrons plus loin, pour chaque cellule qui nous compose, nous abritons au moins cent bactéries, mille virus et dix archaea. Nous sommes « peuplés » d'organismes sans lesquels, d'ailleurs, nous ne pourrions pas vivre. Loin d'être un simple agrégat de cellules, nous sommes des écosystèmes à part entière, des écosystèmes naïfs puisque nous ne nous rendons pas compte de la présence de tous ces hôtes clandestins. La science n'a pas fini d'en dresser la liste. Non seulement nous vivons au contact de ces milliards de microorganismes, mais encore nous en sommes en partie le fruit. Les hommes de l'Antiquité étaient peut-être animés d'un juste pressentiment lorsque, dans les récits mythologiques, ils mettaient en scène des êtres hybrides, des chimères : satyres, Centaures et Minotaure pour les plus connus.
Toutes nos cellules sont composites ; ce sont des mosaïques ou des chimères. Dans une cellule humaine, une majorité des gènes vient d'un « grand-papa » ou d'une « grand-maman » de la famille Eucaryote (et donc, pour simplifier, de la famille humaine), mais d'autres viennent d'autres eucaryotes, de bactéries ou encore de virus.
Une cellule, en résumé, est un répertoire de gènes et de régulateurs comparable au langage d'un individu. Si votre langue est le français, en tant que langue latine elle sera composée, à la louche, de 80 % de mots latins. Mais vous utilisez aussi un certain nombre de mots d'origine arabe, sans oublier ceux qui viennent de l'anglais, de l'espagnol, de l'italien, etc. Le français est donc une mosaïque, une chimère linguistique. Plus encore l'anglais qui est, au départ, un mélange à parts égales de français et d'allemand.
Il en va de même pour l'individu qui, faisant son arbre généalogique, se rend compte qu'il n'est pas uniquement poitevin mais a aussi des ancêtres alsaciens, qui eux-mêmes ont un aïeul espagnol, etc.
S'il dresse l'arbre généalogique de ses gènes, il constatera aussi qu'une majorité est issue de la famille Eucaryote mais que d'autres, dans des proportions non négligeables, sont d'origine virale ou bactérienne (sans oublier, mais pour une part assez infime, des gènes d'archaea). Plus particulièrement, tout notre appareil respiratoire nous vient de descendants des bactéries qui se sont installées à demeure, les mitochondries. Ces dernières, par ailleurs, ne sont transmises que par la mère.
Nos cellules sont donc composites, tout comme les gènes de bactéries, virus et archaea. En d'autres termes, nos gènes nous viennent pour une bonne partie d'espèces microscopiques, des virus notamment. Plus encore, il est possible, voire probable, que des virus (particulièrement les rétrovirus, qui sont des virus à ARN, comme celui du sida) continuent, sous forme d'ADN, à s'intégrer à notre génome. Nous savons que nous sommes habités de rétrovirus mais nous ne savons pas vraiment ce qu'ils nous font.
Le génome humain en tout cas est constitué pour environ 8 % d'ADN de rétrovirus qui se sont intégrés au fil du temps.
Nous nous posons beaucoup de questions sur ces rétrovirus : pourquoi n'ont-ils pas été éliminés, comment se sont-ils intégrés, quel est leur rôle ? On sait par exemple que deux rétrovirus se sont intégrés dans le génome du premier ancêtre des grands singes. Ont-ils joué un rôle dans la différenciation des grands singes et le développement d'une intelligence supérieure ? Ont-ils d'abord rendu malades les sujets contaminés avant de muter puis de s'intégrer ? Peut-être que, dans un temps indéterminé, les virus du sida s'intégreront au génome de certains qu'il rendra résistants à l'infection par des virus. C'est en tout cas une évolution possible.
On constate en fait, de plus en plus, que beaucoup de zones de notre gène que nous ne comprenions pas, dont nous ne parvenions pas à établir ni l'origine ni la fonction, sont en réalité des microRNA issus de l'intégration des rétrovirus, et qui ont une activité antivirale. Il s'agit là, avec l'utilisation possible des microRNA, d'un des grands espoirs de la recherche contre l'infection virale.