Dépasser Darwin

Didier Raoult · Chapitre 8 sur 52

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Dépasser Darwin

— Wolbachia : les espèces se recombinent

Quand on aura analysé une centaine de génomes humains et les séquences virales de ces génomes, il est possible que nous ayons des surprises. Que seront ou que seraient les nouvelles branches humaines contaminées et modifiées par ces virus ? Il est beaucoup trop tôt pour le dire. Si nous ne savons pas trop encore ce que nous font les microbes qui s'intègrent à notre génome, nous en avons en revanche un exemple majeur, qui a frappé de stupéfaction la communauté scientifique, avec la bactérie Wolbachia.

 

Wolbachia : les espèces se recombinent

Des bactéries « amazones »

Les Amazones, ces farouches guerrières de la mythologie, avaient pour réputation non seulement de se trancher le sein droit pour mieux tirer à l'arc, mais encore de briser les bras et les jambes des enfants mâles ou de les rendre aveugles afin qu'ils soient inaptes à la guerre ou aux expéditions ; quand elles ne les massacraient pas purement et simplement, bien entendu. La bactérie Wolbachia n'aurait pas démérité dans cette tribu violemment féministe. Certaines bactéries, en effet, peuvent influer sur la fertilité de leurs hôtes et sur la proportion chez eux de mâles et de femelles. D'une part, elles empêchent les femelles qu'elles ont infectées d'être fécondées par des mâles non infectés ; d'autre part, elles entraînent chez certains insectes

la capacité à s'autocloner{5} sans l'intervention d'un mâle. Une de ces bactéries, en infectant des mites, provoque une surreprésentation des femelles à la naissance. Une autre, en infectant les coccinelles, tue les mâles à la naissance, mâles qui servent alors de nourriture aux jeunes femelles. D'autres, enfin, vont jusqu'à transformer les mâles en femelles au stade larvaire de la croissance de l'insecte.

Impossible pour l'instant encore de savoir si ce sex-ratio nettement en faveur des femelles joue ou non sur la dynamique des populations infectées. J'ai pour ma part émis l'hypothèse que la favorisation des femelles présentait un intérêt dans les situations instables, chaotiques. Pour perpétuer l'espèce, il suffit en effet d'un mâle qui puisse féconder plusieurs femelles. L'inverse n'est pas vrai. Reste que cela est purement hypothétique.

Wolbachia{6}, donc, est une bactérie qui infecte à la fois des insectes et des vers.

Récemment, a été réalisée la séquence d'un ver infecté par cette bactérie. Celui qui a réalisé la séquence a eu la surprise de découvrir que pas moins de 80 % du génome de la bactérie était intégré par les

chromosomes du ver{7}. En d'autres termes, le ver est devenu en partie une bactérie ! À notre échelle, cet événement est assez récent, de l'ordre d'un million d'années. Cette espèce est une espèce nouvelle. Des insectes infectés par cette bactérie ont ensuite été étudiés et les chercheurs ont découvert qu'ils étaient eux aussi porteurs de dizaines de gènes de la bactérie qui était venue littéralement les coloniser. Cette modification peut être reproduite en laboratoire. C'est ce qui se passe lorsqu'on introduit des gènes humains chez la souris blanche. Chez la souris ainsi modifiée, les ancêtres, du point de vue génétique, sont à la fois humains et souris. Nées de l'action humaine au lieu du hasard ou de Dieu, elles en deviennent pour certaines monstrueuses.

Soit dit en passant, du point de vue humain, le sort de ces souris n'est guère enviable. Du point de vue de l'évolution, en revanche, quelle réussite reproductive ! Grâce aux laboratoires, elles sont des dizaines de millions. Il s'agit d'un des mammifères les plus répandus de par le monde.

Les Organismes Génétiquement Modifiés (OGM) ainsi créés ne sont jamais rien d'autre que de nouvelles espèces. La bactérie colibacille à qui l'on transfère le gène humain de l'insuline pour aider au traitement des diabétiques est une nouvelle espèce qui fabrique de l'insuline à notre place. Cette nouvelle espèce de bactérie est dotée d'un gène humain. Est-elle humaine pour autant ? Cela dépend du gène que l'on regarde. Nous avons aussi, par exemple, introduit un gène du virus du sida dans un champignon afin de tester les molécules susceptibles de le combattre. En fait, tout ce qui a de l'ADN ou de l'ARN est capable d'échanges.

La classification des espèces en devient plus complexe mais, finalement, il est toujours moins faux de les classer en fonction de ce que l'on voit (voici un homme, une araignée, un lapin, un virus, etc.) que de prétendre les classer à partir de seulement quelques gènes, comme cela a été fait aux balbutiements de la génétique. En effet, dire « voici un homme » (et donc une chimère à majorité eucaryote) est plus vrai que dire « voici un ensemble de cellules eucaryotes ».

Les organismes se recomposent donc entre eux en échangeant des gènes entiers, mais pas seulement. On a découvert, en effet, que même les gènes étaient composites. Deux gènes similaires à 80 % mis côte à côte peuvent se recombiner. Contrairement à ce que pensait Darwin, on ne diverge pas inéluctablement, on n'arrête pas de se remélanger. La vie est un immense échange généralisé et permanent. Elle est beaucoup plus complexe et beaucoup plus difficilement représentable que ne le laissait penser l'arbre de Darwin. Point n'est besoin cependant d'être chercheur en microbiologie pour l'admettre. Avec un peu de curiosité, pour qui regarde le monde du visible, on voit bien le mouvement et l'échange permanent des écosystèmes, la conquête de nouveaux territoires par les espèces du fait de la mondialisation.

Avant l'arrivée des Espagnols en Amérique, il n'y avait pas de chevaux sur ce continent ; leurs ancêtres avaient disparu sans descendance.

Ceux importés par les Espagnols se sont remarquablement bien implantés sur ce nouveau territoire, et impossible maintenant d'imaginer un cow-boy sans sa fidèle monture.

Inversement, les Espagnols ont importé quantité de légumes jusque-là inconnus dans la vieille Europe (tomates, haricots blancs, pommes de terre...).

Tout change et tout se mélange, tout le temps.

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