Échapper aux manipulateurs
Introduction
C’est la première fois que je reçois cette personne en rendez-vous. Elle est là devant moi, homme, femme, peu importe... Le débit de parole est dense, stressé, haché. Il accélère et dérape parfois vers les aigus pour retrouver plus tard son rythme saccadé. Le contenu du discours est décousu, éparpillé. La personne saute d’un sujet à l’autre sans lien apparent, évoque des situations qu’elle a dû tellement ruminer et remâcher qu’elle ne se soucie même pas de me les expliquer clairement, comme si je savais forcément de quoi elle parle. On pourrait dire quelle radote tant elle se focalise sur des éléments négligeables, qu’elle se justifie bien longuement pour des détails insignifiants.
À travers ce récit incohérent en apparence, j’entends beaucoup de stress et de honte, de la peur aussi, une culpabilité infinie, un grand sentiment d’impuissance et surtout un profond découragement. Quand le flot de paroles tarit, arrive invariablement la même interrogation : « Suis-je en train de perdre la raison ? »
Lorsque je pose la question : « Y a-t-il dans votre entourage, une personne difficile ? », les premiers signes d’apaisement apparaissent et la réponse ressemble à un soupir de soulagement : « Oui, ma mère ! » ou ma femme, mon mari, ma belle-mère, mon frère, ma fille, mon voisin, mon chef... peu importe. L’espace d’un instant, la personne semble avoir identifié son problème. Elle se pose dans son fauteuil et respire enfin normalement, mais l’accalmie est de courte durée. Très rapidement elle se raidit à nouveau, semble réaliser le crime de lèse-majesté qu’elle vient de commettre en dénonçant son tourmenteur et prend un ton apeuré pour défendre celui ou celle qu’elle vient de désigner. Il ou elle a un passé tellement difficile ! C’est quelqu’un de si malheureux ! Il ou elle fait de son mieux, je ne dois surtout pas en douter !
Malgré tout, peu à peu le puzzle se reconstitue inexorablement : la personne « difficile » ment, se contredit, est de mauvaise foi. Elle disqualifie, critique et dévalorise. Éternellement insatisfaite, elle se plaint, menace, culpabilise... Son immaturité, sa lâcheté et sa méchanceté sont savamment dissimulées derrière une image sociale irréprochable. Nous avons bien affaire à une personne manipulatrice qui empoisonne la vie de son entourage.
Ce qui est frappant dans le récit des victimes de manipulation mentale ? La récurrence. Le profil du manipulateur est étrangement standard, comportant systématiquement les mêmes caractéristiques. La relation est également toujours de même nature et y apparaissent des éléments très similaires. Alors, bien évidemment, les mêmes causes ayant les mêmes effets, cette relation d’emprise aura à chaque fois le même impact et les mêmes résultats en termes de somatisation.
J’ai d’abord été interpellée par les similitudes entre les histoires des uns et des autres, puis curieuse d’en découvrir tous les traits communs, d’établir les ressemblances d’un profil à l’autre, et j’ai fini par me laisser captiver par cette énigme. La manipulation mentale est ainsi devenue la problématique que j’ai le plus étudiée ces dix dernières années. Aujourd’hui, je la connais bien et elle continue à me passionner.
Dans le cadre de ma pratique, j’aime aider les gens à sortir d'emprise et à les voir retrouver leur autonomie. Peu à peu, ils recouvrent leur lucidité, comme s’ils émergeaient d’un long cauchemar, puis ils rassemblent leurs forces, réapprennent à se positionner, à s’affirmer calmement et finalement ouvrent la porte de la cage mentale dans laquelle ils s’étaient laissé enfermer.
Lorsque les victimes de manipulation mentale sont sorties d’emprise et ont retrouvé leur pouvoir d’action, les manipulateurs perdent tout leur impact et se retrouvent bien démunis. Ne sachant que manipuler, ils continuent à tirer sur leurs ficelles, de plus en plus apparentes, et en deviennent caricaturaux voire grotesques. Alors, les situations autrefois pesantes deviennent cocasses. Lorsqu’on s’échappe d’une relation d’emprise, on passe du drame à la comédie burlesque.
Tout au long de ce livre, nous allons aborder ensemble le thème de la manipulation mentale et de l’emprise psychologique : Quand peut-on employer ces termes ? Qui sont réellement les manipulateurs ? Comment les repérer ? Quels sont leurs buts ? Quels dégâts créent leurs agissements ? Comment font-ils pour établir leur emprise ? Qui est manipulable ? Pourquoi est-on si vulnérable face à leurs comportements ? Mais surtout, comment échapper à leur pouvoir et ne plus leur laisser l’espace d’empiéter sur notre territoire physique et psychique ?
Je suis heureuse de pouvoir partager avec vous tout ce que j’ai appris et j’espère que vous saurez bientôt, vous aussi, repérer les climats d’emprise dès les premiers signes et les déjouer.
La manipulation mentale fait peur et fascine à la fois. Elle nous renvoie autant à notre fantasme infantile de toute-puissance qu’à notre besoin de croire en notre liberté de penser et d’agir. Lorsqu’on nous en parle, notre réaction est rarement mesurée. Entre minimisation et dramatisation, nous avons des difficultés à regarder les choses en face avec objectivité, ayant aussi peur de nous découvrir manipulés que manipulateurs nous-mêmes. C’est pourquoi on voit la manipulation partout et bizarrement surtout là où elle n’est pas. Inversement, elle est généralement ignorée voire niée lorsqu’elle devrait être flagrante. Les climats d’emprise sont encore mal cernés et incompris de la majorité des gens. Ainsi pour beaucoup, le terme « manipulation mentale » s’applique à des manœuvres politiciennes, à des stratégies commerciales ou à l’emprise des sectes. Plus rarement viennent à l’esprit des situations de la vie quotidienne : chantage affectif familial, jeux de pouvoir au travail, domination individuelle dans le couple, ou forte influence d’un ami... Et pourtant, on peut déjà parler d’emprise et ce sont les exemples les plus courants.
Cette méconnaissance générale ne profite qu’à cette catégorie d’individus nuisibles et destructeurs que sont les manipulateurs. Ils peuvent ainsi bénéficier d’une incroyable impunité. Leurs agissements ont un coût caché énorme pour la société. En termes de santé publique, ces prédateurs sont une cause directe de stress, d’arrêts maladies, de somatisations diverses et de dépressions chez leurs victimes. En entreprise, leur incompétence, les sabotages insidieux, les jeux de pouvoir, la démotivation et le turn-over qu’ils engendrent, sont également particulièrement néfastes à la productivité. Enfin, nombre d’affaires portées devant les tribunaux ne sont que la conséquence directe des litiges qu’ils adorent créer et qu’ils enveniment à loisir. C’est pourquoi, beaucoup de catégories professionnelles gagneraient en efficacité et en sérénité à être mieux informées sur le profil des manipulateurs et sur leurs comportements : médecins, travailleurs sociaux, juges et avocats, mais aussi enseignants et policiers...
Le but des manipulateurs reste le même à travers les siècles : satisfaire leurs priorités à nos dépens. Leur technique, simple et sophistiquée à la fois, est toujours d’une redoutable efficacité. On croit d’ailleurs souvent à tort que les manipulateurs sont très intelligents et leurs victimes bien crédules. Pourtant, chacun d’entre nous sait bien qu’il s’est déjà fait manipuler. Alors serions-nous tous des naïfs ?
La mise sous emprise est un mécanisme insidieux, qui s’installe graduellement, et c’est pour cela qu’il est difficile à détecter. De nombreuses personnes vivent une relation d’emprise ou de harcèlement sans même le savoir. Elles sont angoissées, stressées. La liste de leurs somatisations physiques s’allonge chaque jour. Empêtrées dans une toile d’araignée relationnelle aliénante et cherchant désespérément l’issue salvatrice, elles se croient folles et ne réalisent pas qu’une personne de leur entourage, tel un vampire, les vide de leur énergie vitale et les pousse sournoisement à leur perte. Quand la manipulation est intense, quand elle dure très longtemps, elle peut réellement tuer.
Il existe tous les degrés de gravité dans les relations d’emprise. Cela peut rester léger : une personne tracassière en apparence (un parent, un conjoint, un supérieur...) qui semble simplement difficile à contenter et qui crée sans cesse de nouveaux problèmes. L’étape d’après est un harcèlement moral plus intense mais plus sournois, pas toujours évident à déceler. L’entreprise de destruction peut aller au-delà du harcèlement moral et déraper jusqu’à la violence physique, la torture, le viol et le meurtre.
De même, les manipulateurs peuvent avoir un profil d’une perversité et d’une cruauté inouïes. Ces aspects les plus sordides ne seront que ponctuellement évoqués dans cet ouvrage, mais la trame de la manipulation mentale reste la même, quel que soit le degré de violence et d’intensité de l’entreprise de destruction.
Il est de bon ton, lorsqu’on écrit un ouvrage sur l’emprise psychologique, de faire une mise en garde vigoureuse : les ouvrages de psychologie ne serviraient à rien quand on vit avec un alcoolique, un toxicomane, quelqu’un de violent ou d’abuseur. Le conseil systématiquement donné est de se mettre le plus vite possible à l’abri, physiquement et juridiquement et surtout de se faire aider par les services compétents. Si dans l’absolu, c’est effectivement le seul conseil qu’on puisse donner dans des situations si dramatiques, je sais par expérience qu’il ne peut pas être entendu par quelqu’un qui est sous emprise et inconscient du danger objectif. Il faudra parfois un lent mûrissement pour que la personne puisse enfin agir. Alors, ne vaut-il pas mieux lire sur ce sujet pour essayer de comprendre et de trouver une issue plutôt que de rester totalement passif ? Dans ces cas dramatiques où les conseils de prudence ne peuvent être suivis à la lettre, puisse ce livre aider les victimes à trouver enfin la force et le courage de s’enfuir.
Ce livre n’abordera pas les grandes manipulations commerciales, politiques ou sectaires. Le thème de la manipulation mentale est tellement vaste que j’ai dû être sélective. J’ai choisi de privilégier la manipulation banale et ordinaire, celle qui est la plus répandue et qui concerne le plus de gens. C’est donc pour les victimes de l’emprise dans le cadre familial, amical ou professionnel que j’ai écrit.
Le chemin est parfois long et semé d’embûches lorsqu’on veut échapper à l’influence d’un manipulateur. C’est sur ce chemin que j’ai choisi de vous accompagner pour vous signaler tous les pièges qui vous sont tendus. Ce livre suit pratiquement le déroulement d’une sortie d’emprise, de la prise de conscience de son existence à la liberté retrouvée.
Mon objectif est de dissiper le brouillard et mettre en lumière toutes les données :
– Quelles sont les clés de la manipulation ?
– Qu’est-ce que l’emprise et le harcèlement ?
– Qui sont les manipulateurs ?
– Quels sont leurs buts ?
– Comment font-ils ?
– Qui sont leurs victimes et quels sont les dégâts ?
– Et surtout, comment se protéger, déjouer les pièges, résister aux injonctions, restaurer l’estime de soi et son intégrité pour enfin retrouver son libre arbitre et sa liberté d’action ?
Pendant la rédaction de ce livre, j’ai rencontré plusieurs difficultés. Tout d’abord, j’ai été confrontée à quelques complications lexicales majeures : Comment ne pas répéter en boucle : « manipulateur », « manipulateur », « manipulateur » ? Comment respecter la parité ? Quelle appellation donner à ces harceleurs dont j’allais parler en permanence ?
Le terme de « pervers narcissique » me pose plusieurs problèmes : premièrement, il a été galvaudé ces derniers temps et on l’utilise maintenant à tort et à travers, pour tout type de situations, au point qu’il en a perdu son sens premier.
Deuxièmement, je trouve que c’est faire beaucoup d’honneur à ces gens immatures de les affubler de ce titre, alors qu’ils sont bien plus proches du morveux sournois que du calculateur machiavélique.
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