Échapper aux manipulateurs
Rompre le pacte du Petit Poucet
Lors du précédent chapitre, vous avez pu prendre conscience du pacte diabolique qui vous liait à votre tortionnaire. Vous savez en quels termes absurdes s’articule votre relation destructrice. Vous rappelez-vous que ce Petit Poucet que vous avez trouvé seul, glacé, effrayé perdu dans une grande forêt hostile est en réalité un ogre ? Il est donc largement temps de dénoncer ce pacte. Pour sortir définitivement d’emprise, il faut mentalement prendre le Petit Poucet par la peau du dos, le traîner jusqu’à sa forêt glacée et lui dire : « Maintenant, tu te débrouilles sans moi ! » Il faudra ensuite composer avec sa crise de rage qui n’aura rien de virtuel. Mais ce qui se révèle être le plus difficile est d’admettre son échec à le faire changer, de réaliser l’épouvantable gâchis de toutes ces années, de toute cette énergie et de tout cet argent gaspillé en vain et dans certains cas, se confronter au fait qu’on s’est laissé battre, humilier ou insulter finalement pour « rien » alors qu’on croyait l’aider à changer. Bref, il faut tôt ou tard se confronter à l'idée de s’être fait berner depuis le début et cette prise de conscience est violente. En sortie d’emprise, on a parfois l'impression d’être assis, épuisé, au milieu de ruines et d’avoir tout à rebâtir. C’est profondément décourageant. Rien de ce qu’on tenait pour juste, pour vrai, pour beau, pour fiable n’est réel. Piégé durant tout le temps de l’emprise dans un monde virtuel, on a perdu tous ses repères et on s’est magistralement fait escroqué.
Faire tous les deuils nécessaires
Sortir d’emprise implique de faire face à cette escroquerie généralisée. Or, nous avons vu ensemble que les personnes manipulables ont un besoin énorme de croire en un monde juste, en l’amour pur, à la fraternité universelle ou à l’argent facile... C’est le moment d’ouvrir les yeux et de faire tous les deuils nécessaires, aussi douloureux soient-ils. Autorisez-vous à être aussi triste que vous aurez besoin de l’être. Vous pouvez aussi poser des actes symboliques : faire un pèlerinage en un lieu chargé de sens pour vous et y déposer une gerbe, enterrer un objet symbolisant tout ce dont vous avez à faire le deuil, brûler rituellement une lettre ou une photo...
Le deuil de la relation
Le premier des deuils à faire est celui de rendre un jour cette relation harmonieuse. Tout au plus pourrez-vous cadrer suffisamment votre manipulateur pour qu’il se tienne tranquille, mais si vous avez affaire à quelqu’un de particulièrement nuisible, il vous faudra accepter de rompre la relation. Les climats de manipulation mentale intenses, sordides, dangereux, où on risque d’y laisser sa santé sont à fuir. Beaucoup de gens sont incapables de couper un lien relationnel et cherchent à tout prix à rester ami ou en bons termes avec les gens qu’ils quittent. Avec les manipulateurs, c’est quasiment impossible. Ce besoin de rester en bons termes avec tout le monde est un piège. Autorisez-vous à couper définitivement les ponts avec certaines personnes. Il existe des gens infréquentables.
Cela implique également de faire le deuil d’une belle histoire d’amitié ou d’amour, qui n’a probablement existé que dans votre imagination et jamais dans les faits plus loin que la courte période où votre manipulateur vous avait éventuellement idéalisé...
Plus triste encore : quand il s’agit de parents manipulateurs, il faut un jour faire le deuil des parents aimants et protecteurs qu’ils n’ont pas su être et qu’ils ne seront jamais. L’enfant intérieur est légitime à se sentir floué d’un dû vital et faire ce deuil est pour lui très douloureux. Mais si on ne cesse pas un jour d’attendre de ses parents ce qu’ils ne peuvent pas donner, c’est sa vie entière que l’on gâche. Et il est difficile de ne pas entretenir de faux espoir à ce sujet.
Marianne se démenait pour guérir sa mère de son alcoolisme et se désolait de la voir plonger de plus en plus bas. L’appartement maternel devenait une porcherie, sa mère ne se lavait plus et bien sûr, dénigrait et insultait sa fille à chacune de ses visites. En venant me trouver, Marianne cherchait des clés pour aider sa mère à sortir de cette décadence. En quelques séances, elle y a renoncé, comprenant enfin que sa mère était seule responsable de réagir et de changer. Marianne avait 34 ans et une vie affective au point mort, tant sa mère occupait tout son horizon. Avec mon aide, Marianne a mis des distances avec sa mère, s’est recentrée sur sa vie personnelle et s’est mise à rayonner de féminité. C’est alors que sa mère a brusquement cessé de boire et a changé radicalement de jeu psychologique. La nouvelle version était : « J’ai tellement besoin de toi pour tenir le coup que si tu me lâches, je replongerai (et ce sera évidemment de ta faute !) » Marchande de faux espoirs, elle faisait miroiter chez Marianne l’espoir d’avoir enfin une vraie maman. Assoiffée d’amour maternel, Marianne allait se ruer dans le piège. Je l’ai aidée à prendre le recul nécessaire : il est bien tard de commencer à envisager de devenir la mère de sa fille quand celle-ci a 34 ans. D’autre part, n’est-il pas curieux que ce miracle ait lieu au moment où Marianne s’autorisait enfin à vivre sa vie de femme ? Ne s’agissait-il pas plus d’un mirage que d’un miracle ? Marianne a résisté au chantage. Elle a su rester centrée sur la construction de son couple et sur son envie de protéger son bonheur tout neuf.
Le deuil de comprendre et d’être compris
Nous l’avons déjà évoqué : une personne manipulatrice refusera toujours de comprendre votre situation et d’admettre ses torts. Vous devez également renoncer à donner un sens à ce qui s’est passé du début à la fin de l’histoire, à ce tissu de contradictions, à ces mots et ces comportements absurdes.
Le deuil d’un super job dans une super boîte
Quand on s’accroche à un emploi dans lequel on est harcelé, c’est souvent parce qu’on a idéalisé cet emploi ou l’entreprise dans laquelle on travaille. On s’imagine que nulle part ailleurs on ne retrouvera un pareil salaire, une pareille liberté d’action, une tâche aussi intéressante ou autant d’avantages sociaux. Pourtant, même dans ce monde en crise économique, cette croyance est fausse. Il existe d’autres emplois, plus gratifiants, dans des environnements favorables avec une éthique d’entreprise bien plus en accord avec vos propres valeurs. Ceux que j’ai aidés à quitter un emploi dans lequel ils étaient harcelés, se sont félicités à terme d’être partis, car, même s’ils ont traversé de sacrées turbulences entre deux, l’emploi qu’ils ont retrouvé ensuite leur a apporté bien plus, sur tous les plans. N’oubliez jamais : une entreprise où on laisse pratiquer le harcèlement moral ou sexuel, même s’il s'agit d'un pervers isolé dans un service donné, ne peut pas être une bonne boîte. Tout ce que peut vous apporter ce genre de boîte, c’est d’être poussé au suicide. Votre vie vaut tout de même plus que des tickets restaurants, des chèques vacances ou quelques stock-options !
Par ailleurs, les sorties d’emprise nécessitent souvent de faire le deuil de sommes d’argent conséquentes, espérées, investies ou gaspillées, d’un train de vie ou d’apparences de réussite, qui étaient la seule consolation à l’enfer enduré. Mais sans enfer à endurer, plus besoin de consolation ! Vous pouvez donc lâcher ces apparences, et quel que soit le montant de la somme engloutie, elle représentera le prix de votre liberté si vous acceptez d’y renoncer.
Quand Alexandre est venu me voir, il était en grande souffrance. Deux ans auparavant, il s’était engagé dans une affaire immobilière. Le charisme de son futur associé l’avait immédiatement séduit et rassuré. Bien évidemment, l’associé en question était un grand manipulateur qui avait su capter la douloureuse absence du père d’Alexandre et prendre le masque paternel le plus propice à un fulgurant transfert affectif. De fait, Alexandre avait versé toutes ses économies dans l’affaire sans l’ombre d’une hésitation. Depuis, bien sûr, les choses étaient très difficiles. Ce père de substitution était bien décevant : critique, dévalorisant, éternellement insatisfait et de plus incompétent, Alexandre était maintenant obligé de l’admettre. Piégé par la nécessité de faire fructifier les fonds qu’il avait investis, Alexandre s’épuisait à essayer de faire tourner l’affaire pendant que son associé la sabotait.
« Alexandre, vous ne reverrez jamais votre argent. Vous pouvez faire une croix dessus. Oubliez-le. Faites-en le deuil. Passez à autre chose ! » J’avais parlé doucement mais fermement. Cette affirmation sembla l'avoir giflé. Oui, j'énonçais l'évidence qu’il avait refusé d'admettre jusqu'alors. Comme il n’avait pris aucune disposition légale pour protéger son apport, il n’avait aucune chance de faire valoir ses droits. De plus, son associé serait de toutes façons insolvable. Alors, Alexandre a enfin lâché prise. Plus tard, débarrassé de cette encombrante association et heureux dans son nouveau job, Alexandre m’a dit : « Finalement, cet argent auquel j’ai renoncé était le prix de ma liberté ! »
Le deuil d’un amour idéal
Il est douloureux mais salutaire de réaliser une bonne fois que l’emprise n’est pas de l’amour mais une dépendance affective extrême, créée et entretenue par le manipulateur. D’ailleurs, on utilise souvent le terme « d’amour fou » pour qualifier l’emprise dans ses débuts, dans sa période euphorique, sans réaliser que l’enfer qui suit est toujours de l’amour fou. Je confirme qu’il s’agit bien de folie, mais j’émets des doutes sur l’amour. Une entreprise de destruction n’a rien d’affectueux ! En sortie d’emprise, la victime fait de véritables crises de manque, incompréhensibles pour l’entourage. Quitter un manipulateur peut se révéler aussi difficile que d’arrêter de boire ou de fumer, mais cela n’a rien à voir avec de l’amour.
Thierry sanglotait dans mon bureau. En plein travail de sortie d’emprise, il était conscient de l’aspect néfaste et destructeur de sa relation avec Laurence et était déterminé à rompre. Mais par moment, il ressentait une envie irrépressible de lui téléphoner et de la revoir. Deux fois déjà, il était revenu sur sa rupture et Laurence lui avait chèrement fait payer ses départs, ravivant l’emprise dans laquelle il se débattait et continuant inexorablement son travail de destruction. Thierry et moi avons décortiqué les signes annonciateurs de la crise de manque qui risquait de le pousser à téléphoner et nous avons mis en place des stratégies d’évitement. Il s'est donné pour instructions de sortir se promener dans la campagne environnante sans son portable dès les premiers signes de manque, de regarder un DVD en rentrant chez lui si la crise n’était pas finie et en dernier recours de m’appeler moi, plutôt que de l’appeler elle, si le malaise persistait. Il a finalement suffi d’une soirée DVD et de deux longues promenades pour que l’envie d’appeler Laurence soit définitivement neutralisée. Quel soulagement ce fut pour lui !
Pour ne pas juger la victime d’emprise consentante, il faut comprendre que le manipulateur ayant envahi tout son espace psychique, y laisse un grand vide en partant. Il y a ensuite toutes ces programmations antérieures de comportements et le pacte inconscient pour expliquer ce phénomène de manque. La victime est depuis longtemps conditionnée à répondre aux ordres, même silencieux de son tortionnaire et sait inconsciemment que le quitter est un crime impardonnable qui va générer des représailles féroces. Derrière les crises de manque, il y a souvent une terreur panique d’avoir bravé l’interdit de partir. Il y a enfin ce jeu de miroir dans lequel la victime est enfermée. Les manipulateurs savent capter nos rêves et les renvoyer en hologramme dans notre esprit. C’est pourquoi on croit aimer le manipulateur alors qu’on est juste amoureux de son propre rêve. Lorsque l’on rompt la relation, on croit devoir renoncer à un rêve merveilleux. Mais une fois sorti d’emprise, cette personne qu’on croyait exceptionnelle, divinement belle et ardemment désirable, apparaît brusquement terne, malsaine et insignifiante et on réalise qu’on a cru aimer quelqu’un qui n’a jamais existé.
Le deuil momentané d’atteindre vos rêves personnels