Échapper aux manipulateurs
La boucle est bouclée
Fais-moi plaisir !
Le postulat de base du manipulateur est simple : si vous ne lui êtes pas totalement dévoué et uniquement occupé à satisfaire le moindre de ses caprices, vous êtes égoïste. Si vous n’êtes pas gentil et souriant en toutes circonstances, vous êtes méchant et agressif. Si vous ne devinez pas ce qu’il ne dit pas, vous êtes stupide. Et quelle que soit la façon dont lui se comporte, vous êtes seul responsable de la qualité de votre relation. Il y a un équilibre subtil à trouver et à tenir entre vos propres besoins et les obligations que vous pensez avoir vis-à-vis des autres. Vous avez le droit d’avoir un espace personnel. Alors fixez des limites à votre générosité.
Dépêche-toi !
Nous avons déjà abordé la pression de l’urgence dans le paragraphe sur la peur. Rappelez-vous la devise du manipulateur : « Tout, tout de suite ! » Comme cela lui ferait le plus grand bien de réapprendre la patience, résistez à cette pression et redonnez-vous le droit de prendre votre temps.
Ainsi la culpabilité et la honte générées par tous ces comportements manipulatoires sont autant de moyens de transmettre un sentiment d’indignité à la victime. Cela permet de la mettre en |K)sition basse et de ne jamais traiter d’égal à égal avec elle. Le mécanisme s'alimente ensuite de lui-même. « Qui s’excuse s’accuse. » Plus on se justifie, plus on s’enlise, plus on fait douter l'autre du bien-fondé de son argument. Je reconnais souvent les gens sous l'emprise d'un manipulateur au fait qu'ils se justifient tout le temps et maladroitement. Ils s’excusent d’être en retard, de prendre ce fauteuil plutôt qu’un autre, de poser leur manteau là et prennent chacune de mes questions pour une mise en accusation.
La boucle est bouclée
Doute, peur, culpabilité. Avec ces trois clés, le manipulateur a enfermé sa victime dans un cercle vicieux autonome. Peu à peu le doute cédera à la confusion mentale, la peur se transformera en angoisse permanente, la culpabilité rongeant le sentiment d’intégrité renforcera le doute, etc.
II y a quelques années, j’ai reçu au cabinet une jeune fille qui m’a dit : « Vous allez me prendre pour une folle, mais je vous assure que c’est vrai : il y a une gitane qui m’a envoûtée. Elle m’a collé la poisse. Depuis, tout va de travers dans ma vie. » Et elle m’a raconté son histoire. Un an plus tôt, elle marchait dans une rue du centre-ville. Près de la poste, une gitane l’a abordée en lui disant sur un ton de tragédie : « Tu es maudite ! Je vois que tu as le mauvais œil sur toi. Donne-moi tes bijoux et j’irai les faire bénir pour toi aux Saintes-Maries-de-la-Mer. » Interloquée, cette jeune fille de 18 ans a très sainement répondu : « Non, mais ça va pas la tête !» et a passé son chemin. On peut dire que jusque-là, elle avait bien géré l’incident. Mais quelques mètres plus loin, elle a trébuché et a bien failli tomber. Une petite peur, un coup au cœur et le cercle s’est mis en route. Est-ce normal que j’aie trébuché ? Est-ce la gitane qui a cherché à me faire tomber ? Pourquoi est-ce moi qu’elle a abordé ? Comment pourrait-elle savoir que j’ai le mauvais œil sur moi ? C’est vrai qu’en ce moment, ça ne va pas fort dans ma vie... Y aurait-il quelqu’un qui m’en veut ? Mais qui et pourquoi ? Quand je l’ai reçue en consultation, cela faisait déjà plus d’un an qu’elle se débattait avec cette histoire, honteuse d’y croire mais avec l’impression d’avoir effectivement « le mauvais œil » sur elle et d’avoir été envoûtée par cette gitane.
D’une certaine façon, c’était complètement vrai. Le mécanisme de l’envoûtement est un piège mental dans lequel on enferme l’autre et où il s’entrave de plus en plus en se débattant. Mais il n’est pas nécessaire d’être un sorcier (ou une gitane) malintentionné pour aliéner quelqu’un. N’importe quel bon commercial peut vous enfermer dans le cercle en quelques questions. Par exemple, un vendeur d’assurance peut vous demander innocemment : « Êtes-vous sûr d’être bien assuré ? ». Cette première question va générer le doute et la culpabilité car, comme tout le monde, vous savez bien que vous n’avez pas réellement lu le contrat avant de signer. Honteux comme un écolier qui n’a pas appris ses leçons, vous serez obligé de convenir que vous ne savez pas. Si le commercial enchaîne aussitôt sur un ton soupçonneux : « Comment serez-vous remboursé si votre maison est détruite par un incendie ? », des images de catastrophe s’infiltreront dans votre esprit tandis que le doute et la culpabilité vont s’intensifier. Le commercial n’aura plus qu’à vous gronder paternellement de votre inconscience pour prendre le pouvoir sur vous.
On pourrait dire qu’après tout, ce commercial ne fait que son travail et qu’il appartient à chacun d’être un consommateur averti. Mais dans le cadre affectif, cela fonctionne aussi, avec d’autres enjeux plus puissants. La mère la plus ordinaire en prononçant évasivement cette phrase en apparence anodine : « Oh tu sais, je ne serai pas toujours là ! » peut activer instantanément les trois clés. « Mon dieu, que veut-elle dire ? Que je vais grandir ? Ou bien qu’elle va mourir ? Mais quand ? Elle a raison, comment ferai-je sans elle ? Quel enfant ingrat je suis de ne pas réaliser ce qu’elle fait pour moi ! »
Vous voyez comme il est facile d’activer ce cercle infernal. Alors, pour être sûr que vous n’usez pas vous-même de ce système :
– Dites les choses clairement et précisément et faites préciser leur pensée à vos interlocuteurs.
– Autorisez vos proches à vivre dans la confiance et rassurez-les sur vos intentions.
– Inversement, ne vous laissez pas intimider et insécuriser. Donnez-leur le droit à l’erreur, à la vulnérabilité et prenez toujours votre part (mais rien que votre part !) de responsabilité dans vos relations.
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