Échapper aux manipulateurs

Echapper aux manipulateurs · Chapitre 46 sur 81

Pages du PDF

Échapper aux manipulateurs

Leur gestion des émotions

Les situations douloureuses imprévues ou chargées d’affect angoissent terriblement les personnes manipulatrices. Alors elles fuient ou se déconnectent de la réalité à en devenir glaciales et odieuses. Le cas de Dorothée, une jeune maman en témoigne. Son mari est en déplacement professionnel lorsqu’elle ressent les premières contractions. C’est son premier enfant et elle est inquiète. Alors elle téléphone naturellement à sa mère, mais celle-ci se montre distante, mondaine et froide. Elle rétorque quelle ne peut pas emmener sa fille à l’hôpital « parce qu’elle a rendez-vous chez le coiffeur » et lui conseille de prendre un taxi avant de raccrocher. Elle ne viendra voir sa fille à l’hôpital que trois jours plus tard, comme s’il ne s’était rien passé d’anormal.

La souffrance de l’autre peut aussi offrir un espace supplémentaire pour le blesser comme l’illustre le cas de cette femme disant à son mari anéanti par le décès de son père, juste pendant l’enterrement : « Je te préviens, ce n’est pas mon père. Alors moi, je ne participerai pas aux frais d’obsèques ! »

La seule capacité d’apitoiement des manipulateurs est égocentrée. Dans les périodes difficiles, ils se rabattent sur la plainte narcissique : « J'ai tellement eu peur pour toi que je n’en dors plus ! », « Je souffre tellement de te voir souffrir ! » Ils s'évanouissent aux enterrements pour récupérer la pitié et l'attention disponibles, au détriment de la vraie victime. Leurs pleurnicheries sont complètement décalées par rapport aux situations, jusqu’à en être indécentes. Didier m’a raconté que sa tante, assise au chevet de son mari se mourant d’un cancer, osait accaparer tous les visiteurs avec son ongle incarné. Elle aussi vivait un supplice ! Pour les manipulateurs, c’est une évidence : il n’y a qu’eux qui souffrent, tous les autres sont des simulateurs ou des mauviettes et s’ils se plaignent, c’est de leur faute. Il n’y a donc aucune compassion ou pitié à attendre d’eux. Les victimes des manipulateurs font souvent l’erreur d’essayer de faire comprendre à leur tortionnaire qu’elles souffrent de la situation, dans l’espoir qu’il arrête. Mais les manipulateurs se raidissent devant la plainte et se pétrifient devant la souffrance. En cela, le regard de mépris et de dégoût qu’ils lancent à quelqu’un qui pleure est édifiant !

Leur gestion des émotions

Puisqu’il apparaît clairement qu’ils n’ont aucun sentiment positif et qu’ils ne croient pas au bonheur, ni au plaisir ou à la tendresse, qu’en est-il de leurs émotions ? Eh bien, les manipulateurs n’ont aucun contact avec leurs émotions authentiques. Ils seraient bien incapables de les nommer et les vivent comme des indécences à fuir. Lorsqu’ils voient d’autres personnes les exprimer ils se figent, nient la sincérité de ces émotions ou se moquent méchamment. Ils ne peuvent s'associer qu'aux émotions virtuelles et dissociées car ils ont besoin de mettre beaucoup de distance pour pouvoir vivre les émotions en sécurité, par procuration. Ils sont donc très bon public, mais de très loin. Même si certains films ou faits divers les touchent, ils refuseront de transposer la situation dans leur quotidien. Cela leur permet d’avoir une apparence de générosité à bon compte : ils louent bruyamment les qualités ou les mérites d’un absent, de préférence devant quelqu’un qui pourrait légitimement revendiquer les mêmes compliments, s’apitoient sur les malheurs de quelqu’un qui vit la même chose que vous, alors qu’ils n’ont jamais eu le moindre mot de compassion pour vous. On peut en arriver à des situations absurdes où des parents battent leurs enfants sans aucun remords mais pleurent bruyamment devant un reportage qui traite de la maltraitance.

Joie, plainte et rage

Ce que peuvent exprimer les manipulateurs en guise d’émotions se résume à une gaieté factice, de l’auto-apitoiement ou de la rage. Puis ils retournent à un état neutre sans affect. Aucun souvenir n'est évoqué avec émotion. Lorsqu’ils se montrent joyeux, ils sont excités et contents en apparence, mais leur gaieté est artificielle, leur rire long et bête ou hystérique, leurs blagues d’une vulgarité déplacée.

Leur capacité de tolérance au stress et à la frustration est quasiment inexistante. La frustration peut venir de l’extérieur. Il faut alors faire cesser les bruits, les odeurs, le dérangement, l’inconfort, le froid, le chaud, la faim, la soif au plus vite, sans se soucier de savoir pourquoi ces désagréments existent. Cependant, la frustration est surtout intérieure. Les manipulateurs ressentent un vide, un manque, une insatisfaction mal définie qui les place dans une overdose de frustration permanente. Voilà pourquoi ils paraissent toujours stressés et pleins de rage. Très revendicateurs, ils veulent tout, tout de suite, avec la conviction absolue de mériter plus que les autres, mais sans être capables de déterminer ce qui leur manque. Alors, ils se plaignent, se disent victimes des autres, du destin, d'un sort malheureux. Et lorsque leur frustration ne ressort pas sous forme de plainte, elle s’exprime dans la rage.

Les manipulateurs sont à peu près insensibles à tout sauf à une atteinte narcissique. Leur assurance n’est qu’un vernis de façade qui cache une piètre estime de soi. Cela les oblige à avoir un contrôle permanent de leur image. Ils critiquent les autres pour masquer leurs faiblesses et tiennent sur eux-mêmes des discours flatteurs qui servent surtout à les convaincre eux-mêmes. Il leur faut être irréprochables et ne jamais perdre la face. Une rage latente permanente sert à intimider ceux qui voudraient le confronter à la réalité de ce qu’ils sont et de ce qu’ils font. D’ailleurs, en général, l’entourage des manipulateurs recule à l’idée de les contrarier ! Si toutefois vous passez outre leur déni et les obligez à faire face à leurs manquements, vous assisterez à une explosion de fureur et vous pouvez être assuré que leur rancune et leur soif de vengeance vous seront définitivement acquises !

Envie et jalousie

Égocentrés et maladivement possessifs, les manipulateurs ne vous pardonneront jamais de vous intéresser à quelqu’un d’autre qu’eux-mêmes, même amicalement ou d’avoir un violon d’Ingres. De plus, tout en se prétendant incurieux, blasés et revenus de tout, ils jalousent les gens capables de se passionner. Les manipulateurs croient être des exceptions. Ils s'accordent un statut particulier, refusent de se soumettre à la loi commune et ne s’imposent jamais aucun défi. Comme par ailleurs ils ne connectent pas les actes et leurs résultats, ils s’imaginent mériter de droit divin ce que les autres obtiennent par des études, de la fatigue, de la patience, des concessions ou un travail soutenu. Ils préfèrent croire que tout a été facile pour ceux qu’ils envient et oublient de prendre en compte les moyens que les autres se sont donnés et le prix qu’il faut payer pour atteindre ces degrés de réussite. Puisque les apparences leur suffisent, les états d’âme de leurs modèles leur importent peu. Pour ces envieux, seul compte le résultat qui s’affiche insolemment sous leurs yeux. Voilà pourquoi, même en ayant réussi eux-mêmes, ils sont capables de rester maladivement jaloux de la réussite des autres. Dans les cas extrêmes, leur jalousie peut virer à l’obsession et leur donner une volonté acharnée de détruire la réussite de l’autre.

Angoisse et solitude

N’ayant aucun contact avec leurs émotions authentiques, les manipulateurs ignorent l’existence de chagrins et de peurs à l’intérieur d’eux-mêmes. Ils ne ressentent aucune honte ou culpabilité et ne savent pas non plus ce qu’est la joie pure, celle toute simple de respirer la vie à pleins poumons. Comme tous les gens coupés de leurs émotions, ils sont rongés d’angoisse, bien sûr, d’autant plus qu’ils ont vaguement le sentiment de ne rien maîtriser des règles du jeu de la vie et d’être sans cesse obligés de tricher pour être en survie. La pensée magique a ses limites ! C’est dix fois par jour que la réalité vient se heurter à leur déni et leur rappeler qu’ils sont à côté de la vraie vie. Incapable de penser qu’ils puissent être la cause de leur propre malheur, ils se considèrent trompés ou trahis par l’extérieur à la moindre occasion. La fureur dans laquelle ils se mettent est proportionnelle à la terreur que leur inspire le fait de ne pas contrôler leurs interlocuteurs. À la moindre insurrection, ils chercheront à les anéantir, autant parce qu’incontrôlables, ils sont trop dangereux que pour les punir de leur rébellion.

D'autre part, les gens très angoissés ont besoin de rituels pour se rassurer. Ceux des manipulateurs sont à la hauteur de leur angoisse : aussi nombreux et variés que rigides et ils contribuent à leur faire perdre le sens de la mesure et des priorités. Essayez donc de servir le dîner à 19 h 10 au lieu de 19 h 00. Cela provoquera un esclandre. Ils font ainsi d’épouvantables crises de rage pour de l’anecdotique, mais restent de marbre devant des problèmes réellement importants.

En guerre contre la terre entière, effrayés par les adultes, jaloux des enfants et méprisant les anciens, ils sont incapables d’entrer en contact de façon amicale et sereine avec leurs semblables, c’est pourquoi ils traversent l’existence dans une grande solitude intérieure qui ajoute à leur angoisse existentielle.

Lâches, sournois et hypocrites

Sans scrupules, les manipulateurs s’autoriseront tous les coups, même les plus bas et lâches de surcroît, ils n’accepteront jamais un conflit ouvert et loyal. Par contre, ils n’hésiteront pas à faire appel à votre pitié, à votre droiture ou à votre sens de l’honneur pour s’en tirer en toute impunité. Dans presque toutes les histoires, quand le gentil héros chevaleresque épargne la vie du méchant traître, celui-ci essaie à nouveau de lui nuire à la première occasion. Les spectateurs n’en doutent pas une seconde, mais dans le film, tout le monde en semble aussi stupéfait qu’horrifié. La même naïveté semble de rigueur dans la vraie vie. J’ai beau mettre mes clients en garde contre les rosseries prévisibles de leur manipulateur, ils me répondent avec assurance : « Mais non, il n’est pas comme ça ! » puis s’indignent quelque temps plus tard de découvrir que si ! Je suis sûre que les avocats pourraient vous raconter des centaines d’histoires similaires. Je sais qu’ils serinent sans relâche : « Faites une demande écrite. », « Gardez des photocopies. », « Mettez vos documents importants à l'abri chez un proche. », « Changez les serrures. », « Envoyez votre lettre en recommandé. » Dans une majorité de cas, ils ne sont pas écoutés et doivent ensuite travailler sur des situations aggravées.

Conscients ou inconscients ?

Les manipulateurs savent se montrer indifférents, odieux ou déstabilisants avec les gens qui ne les intéressent pas ou qu’ils veulent délibérément éloigner. Inversement, pour désarmer ceux qu’ils veulent maintenir dans leurs filets, ils savent utiliser la panoplie d’attitudes désarmantes :

– Le visage d’ange : Ils sont l’incarnation même de l’innocence, même quand la preuve du méfait est évidente. Choqués, la larme à l’œil, la lèvre tremblante, ils chevroteront : « Me crois-tu capable de faire une chose pareille ?» La culpabilité que vous ressentez devant leur chagrin vous empêchera de répondre : « Bien sûr que oui ! ».

– Le morveux : Nous le savons depuis toujours, la meilleure défense, c’est l’attaque. Vous leur en demandez trop, vous êtes trop exigeant, vous n’êtes jamais content et d’ailleurs, vous n’êtes vous-même pas à l’abri d’un reproche ! Quand l’esprit belliqueux se combine à la mauvaise foi, il ne reste plus d’espace pour le dialogue.

– Le bon petit : Charmants et obéissants en apparence, ils prennent un air contrit et promettent de tenir compte de vos observations, de faire ce que vous leur demandez. Ils sont d’accord avec toutes les remarques que vous leur faites. Mais ils pensent : « Cause toujours... » et se rattraperont in extremis d’un : « J’allais justement le faire ! »

Enfin, selon les besoins du moment, ils peuvent être à loisirs : sourds, bêtes ou aveugles.

Sourds : « Je n’avais pas entendu. », « Tu ne m’as rien dit. », « Je n’en ai pas entendu parler. »

Bêtes : « J’ai oublié. » ou « Je n’avais pas compris qu’il s’agissait de ça. »

Aveugles : « Je n’avais pas vu. »

On me pose souvent la question : « Les manipulateurs sont-ils conscients de l’être ?» La bonne réponse serait : « Pas tant que cela, mais quand même bien plus que vous ne le croyez ! » Certains sont parfaitement lucides sur leurs agissements. Ce sont les plus cyniques. Ce pouvoir de duper tous ces « naïfs » leur procure même une jouissance aiguë. D’autres manipulateurs éprouvent juste un soulagement passager à dominer quelqu’un, mais ils sont bien trop égocentrés pour s’attarder sur les autres, une fois qu’ils les ont écrasés. Beaucoup de manipulateurs fonctionnent inconsciemment. Comme ils se méfient de tout le monde, leurs techniques de manipulation ont fini par s’automatiser. Ils agissent de manière conditionnée, par réflexe de défense. Mais quel que soit le niveau de conscience qu’ils ont de leurs propres agissements, ils restent des escrocs à part entière car ils ne vivent que de notre crédulité.

Peuvent-ils guérir ? Rarement, d’autant plus qu’ils ne sont pas demandeurs de changement. Par moment le voile se déchire. Ils réalisent qu’il y a un problème, puis le brouillard revient. Leurs mécanismes de déni sont généralement trop puissants.

En thérapie, les manipulateurs sont plus fuyants que des anguilles. Pour intimider le thérapeute, ils se montrent hostiles, irritables, menaçants ou fermés. Soit le thérapeute se révèle être manipulable (cela peut arriver) et ils lui feront un numéro de charme. « Docteur, vous me faites tellement de bien ! » Ils souffleront le chaud et le froid avec la délectation de voir un « pro » tomber dans leur panneau, de le faire se réjouir de faux progrès ou se désoler de rechutes imaginaires. La thérapie durera tant que cela les amusera de promener ce « psy » tout en faisant du nombrilisme. En revanche, s’ils sentent que le thérapeute n’est pas manipulable, ils se sauveront en courant. J’en ai ainsi fait fuir quelques-uns, je me suis fait ponctuellement balader par d’autres, jusqu’à ce que je commence à les confronter à leurs contradictions. En général, c’est quand leur victime commence à sortir d’emprise qu’ils éprouvent bizarrement un besoin pressant de venir en thérapie, avec le même thérapeute, bien sûr, alors qu’en général la déontologie thérapeutique l’interdit. Mais ils ne veulent consulter que pour entraver la thérapie de leur victime et la discréditer aux yeux de son thérapeute par tous les moyens. J’ai eu de nombreux cas où des manipulateurs ont cherché à m’approcher parce que leur victime commençait à se réveiller. Certains ont mis la pression à ma secrétaire, d’autres ont triché sur leur identité pour obtenir un rendez-vous. L’un d’entre eux est allé jusqu’à forcer la porte de mon bureau pour m’expliquer que sa femme était folle et qu’il ne fallait surtout pas croire ce qu’elle me disait. Pourtant, si sa femme était folle, le fait qu’elle se fasse soigner aurait dû le rassurer !

Les gens qui me demandent si les manipulateurs agissent intentionnellement espèrent que je vais répondre : « Non, les pauvres, ils n’y sont pour rien ! » Un oui à cette question serait tellement dérangeant ! Ils espèrent avoir ainsi un prétexte pour excuser et pardonner d’avance. Mais quelle importance, finalement que les manipulateurs soient conscients ou non du mal qu’ils font ? Les dégâts restent les mêmes et la nécessité de faire qu’ils arrêtent également.

Un ogre déguisé en Petit Poucet

Voici donc le portrait le plus détaillé possible de ces êtres malfaisants, piégés entre l’adulte qu’ils refusent de devenir et l’enfant qu’ils ne peuvent plus être. Ils sont comme fossilisés dans cet espace hors du temps. Incapables d’émotions et de relations interpersonnelles, ils sont aussi à plaindre que redoutablement cruels. Souvent, les contes de fées abordent métaphoriquement le thème de l’immaturité et ses désastreuses conséquences. Peter Pan, en refusant de grandir, se condamne à vivre au pays imaginaire des enfants perdus et à se battre éternellement contre des pirates. On ne retient de Pinocchio que son nez phallique qui s’allonge quand il ment, mais les symboles sont nombreux et puissants pour mettre en garde contre les dangers de l’immaturité : en refusant d’aller à l’école de la vie, Pinocchio ne peut devenir un vrai petit garçon de chair et d’os et reste un pantin au cœur de bois. Lorsqu’il choisit de se laisser entraîner dans l’île aux plaisirs immédiats, il commence même à se transformer en âne. Hansel et Gretel se font piéger par leur oralité qui les fait dévorer une maison sans réfléchir. Dans l’histoire de Blanche Neige, les sept nains symbolisent les traits de caractères de l’enfance dans laquelle elle reste coincée en croquant naïvement les pommes qu’on lui tend. Mais à mon sens, c’est le Petit Poucet perdu dans sa forêt glacée qui résume le mieux la situation. Il faut juste comprendre que c’est également lui, l’ogre de l’histoire.

OceanofPDF.com