Échapper aux manipulateurs
Le sentiment d'obligation
Mais en attendant que nous soyons tous capables de déjouer ce piège, la « double contrainte » a de beaux jours devant elle. En demandant une chose et son contraire simultanément, on peut systématiquement disqualifier l’option retenue. La double contrainte est rarement consciemment calculée. Elle émane essentiellement d’individus frustrés sachant bien plus dire ce qu’ils ne veulent pas que ce qu’ils veulent. Les manipulateurs étant des insatisfaits chroniques, ressentent en permanence un manque qu’ils ne sauraient pas nommer, mais qu’ils vous attribuent. S’ils sont mal, c’est de votre faute. Le problème est insoluble, car si vous demandez à un manipulateur : « Qu’attends-tu de moi, concrètement ? », il se défilera, autant parce qu’il est incapable de définir ses propres besoins que parce qu’il ne veut pas vous indiquer une des issues du piège. Alors il répondra, énigmatique : « Tu le sais très bien ! » Insistez et il dira avec emphase : « Si tu ne le sais pas, c’est encore plus grave, parce que tu devrais le savoir ! »
La double contrainte vous met en position d’avoir toujours tout faux, quelle que soit l’option que vous choisirez. Lorsqu’on n’a aucun recul sur ce mécanisme et qu’on cherche à contenter le manipulateur, on s’épuise en vain et on se décourage. L’impression de ne pas être à la hauteur de la situation donne un sentiment d’incompétence et mine l’estime de soi.
Le sentiment d'obligation
Dans une relation d’emprise, le principe de réciprocité est paradoxalement à sens unique. Vous mettrez parfois des années à vous rendre compte que votre manipulateur n’a que très peu donné de lui-même dans la relation, alors que vous aviez l’impression de ne jamais en faire assez. Ainsi, usant et surtout abusant du principe de réciprocité qui est un des fondements des rapports humains, les personnes manipulatrices vont instaurer comme postulat de base de vos relations, votre dette à leur égard et faire en sorte qu’elle ne puisse jamais être considérée comme remboursée. À les entendre, ce qu’on leur doit est énorme ! Pour enclencher ce sentiment d’obligation, les manipulateurs se contentent souvent de promesses verbales. Ils énumèrent complaisamment tous les contacts utiles qu’ils vont vous présenter et tous les coups de pouce qu’ils envisagent de vous donner. Quelquefois, les allusions à ces possibles aides seront très subtiles. Ils vous feront juste savoir qu’ils sont en excellents termes avec telle personne ou tel corps de métier qui pourrait vous être d’un grand secours. Mais si vous vous laissez bercer de mots et attendrir d’intentions, cela suffira amplement pour vous berner. Il leur arrive aussi d’être réellement serviables, mais uniquement quand cela est nécessaire et au minimum. Soyez-en sûr : leur gentillesse n’est jamais spontanée ni gratuite. Les manipulateurs attendent très explicitement le retour de l’ascenseur et bien sûr d’une manière décuplée et intemporelle. Puisqu’une fois, ils ont fait quelque chose pour vous, vous devrez en retour répondre à toutes leurs attentes, à chaque fois qu’ils le demanderont, sans prescription ni restriction.
Ce mécanisme devient odieux quand ils osent vous rappeler comme preuve de votre dette à leur égard qu’ils se sont simplement trouvés à vos côtés, parfois sans rien faire ou en aggravant les choses, dans un moment difficile de votre vie. « J'étais quand même présent le jour de ton accouchement ! » prétend ce mari qui oublie d’être père et qui n’a fait qu’une apparition très courte à la clinique ce jour-là. « J’étais là quand ton mari t’a quittée ! » affirme cette amie qui passait pourtant par hasard et qui, pour vous remonter le moral, n’a su faire que des réflexions stupides et méchantes. « Je t’ai veillé toute les nuits quand tu as eu ta coqueluche ! » rappellera inlassablement pendant des décennies cette mère à son fils, pour le maintenir sous son emprise.
Les cadeaux sont également un bon vecteur de culpabilisation. La plupart des gens sont incapables de refuser un présent. C’est d'ailleurs un code social : repousser une offrande est considéré au mieux comme une impolitesse, au pire comme une déclaration d'hostilité. De plus, la règle de la réciprocité fonctionne également. À l’occasion, ce cadeau devra être rendu. C’est sans compter avec le détournement que les manipulateurs vont faire de ce rituel. Attendez-vous à ce que leurs cadeaux soient systématiquement inappropriés. Par exemple, ils seront disproportionnés pour que vous ne puissiez pas les rendre et dans ce cas, ils ne servent qu’à vous aliéner. À d’autres occasions, le présent sera méprisant d’insignifiance. Mais leurs cadeaux peuvent aussi avoir une autre fonction, celle d’acheter le droit de mal se comporter avec vous, puisque les règles de la politesse vous empêchent de les refuser. Ainsi, un homme qui offre des fleurs à sa femme sans s’excuser après l’avoir insultée achète implicitement le droit de lui manquer de respect. Si elle accepte le bouquet, elle lui donne son accord pour qu’il continue. De même, un employé qui accepte que son patron lui offre un après-midi de congé, alors qu’il ne lui a pas payé des heures supplémentaires, indique qu’il renonce à se faire payer ces heures. Il n’est pas toujours évident d’être conscient de ces procédés et de trouver comment clarifier ces situations.