Forfait illimité

Frank Labat · Chapitre 9 sur 48

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Chapitre 9

El Formigal, Espagne

 

L’alarme du radio-réveil se tait lorsque la main de Paul Rodriguez s’affale sur le gros bouton ovale qui trône sur le dessus de l’appareil.

— Madre de dios, justo unos minutos además8, balbutie Paul en se couvrant la tête sous son oreiller.

Il a travaillé toute la nuit à finir la modélisation en 3D d’une chambre de torture pour un jeu vidéo macabre qui inondera les rayons d’ici peu. Mais, si proche du bouclage, il doit superviser de près ses programmeurs pour s’assurer qu’ils intègrent bien les nouveaux graphismes transférés sur le serveur de la compagnie.

Il rumine, souffle, grogne, puis finit par s’asseoir sur le bord de son lit. Comme à regret, il se redresse et étire son corps nu et sculpté tout en bâillant. De taille moyenne, Paul n’en impose pas moins par son physique. Sa peau mate et cuivrée est tendue sur une musculature fine qu’il entretient avec assiduité. Sa chevelure noire mi-longue, pour le moment lâchée, encadre un visage mince où les pattes et la barbiche courte forment des dessins au tracé précis.

Il effectue quelques mouvements d’assouplissement pour dénouer ses muscles et chasser les dernières brumes du sommeil, puis il ouvre les lourds rideaux en grand. La lumière chaude du soleil déjà haut dans le ciel vient enflammer l’intérieur du duplex.

Devant lui, s’étendent à perte de vue les majestueuses formes du Pic du Midi d’Ossau.

Situé à moins de cinq kilomètres de la frontière française, El Formigal, fondé par les Romains pour les sources thermales qui en sillonnent le sous-sol, possède quelques magnifiques constructions anciennes. Mais, même si la thalassothérapie représente encore aujourd’hui une partie de l’économie de ce petit village, son intégration dans l’un des plus grands domaines skiables espagnols en est devenue le moteur principal. La silhouette des complexes hôteliers et des immeubles ultras modernes tranche un peu avec le passé antique des lieux. Mais l’endroit, été comme hiver, conserve une beauté naturelle à couper le souffle, pour peu que l’on se donne la peine de s’écarter un peu de la station elle-même.

Paul est l’un des rares résidents à l’année de ce village, qui hors-saison, compte moins de mille cinq cents âmes. Non qu’il soit un enfant du pays, bien au contraire. Féru de ski et d’escalade, son métier lui permettant de travailler le plus souvent à distance, Paul profite de son petit pied-à-terre. Il apprécie à la fois la vie trépidante de la station pendant les hautes saisons et le calme absolu qui y règne entre l’hiver et l’été. Il a acheté un appartement duplex au dernier étage d’un immeuble de la rue Juan de Lanuza dix ans auparavant. Ainsi domicilié en Espagne, il peut aussi bénéficier de quelques avantages fiscaux non négligeables avec la France, où réside son studio de production multimédia.

Habiter au plus près de ses passions avec des horaires de travail qu’il module à volonté dans un cadre agréable, représente une situation idéale pour ce célibataire endurci. Cependant, il lui reste tout de même des responsabilités et notamment lors d’un bouclage comme celui de son projet de jeu actuel. Il doit se plier à quelques règles commerciales, dont la moindre d’entre elles consiste à respecter les échéances !

Aussi, après s’être acquitté de ses exercices physiques quotidiens, avoir pris une douche et s’être habillé, Paul se retrouve-t-il en train de petit-déjeuner à la terrasse du seul restaurant ouvert d’El Formigal en cette saison. Il a certes rendez-vous en début d’après-midi avec son client pour une dernière démo avant le lancement officiel de la campagne de publicité du jeu. Mais ce n’est pas une raison pour partir le ventre creux et déroger à sa sacro-sainte règle du café au lait matinal, habitude prise de sa mère Française.

Paul finit le fond de son bol lorsque son portable se met à vibrer. Il l’extirpe de la poche arrière de son pantalon et regarde le message SMS inscrit en français sur l’écran : « il é bon ton Kfé ? »

Paul soulève un sourcil étonné, regarde autour de lui et ne voyant personne, reporte son attention sur son téléphone pour identifier la source de ce message. Mais chose étrange, aucun numéro ne s’affiche… Il finit son petit déjeuner et soucieux de ne pas se mettre en retard, règle l’addition sans plus porter de considération au mystérieux texto, somme toute anodin.

Alors qu’il se lève, il se sent soudain pris d’un vertige. La tête lui tourne et ses oreilles bourdonnent. Fébrile, il se rassoit en s’appuyant sur la table. Paul est un habitué des nuits courtes, ou même blanches. Il sait reconnaître les symptômes et migraines spécifiques au manque de sommeil, ce qu’il ressent n’a rien à voir. Une violente douleur lui vrille le crâne et il se prend la tête entre les mains. Sa souffrance augmente d’intensité, arrachant une grimace et un grognement au graphiste.

Dans le restaurant, la patronne se rend compte que quelque chose ne va pas et se précipite dehors.

— ¿Señor Rodriguez?

Paul se tord de douleur.

— ¿Eso no va?9

Non, cela ne va pas, vraiment pas ! Du sang commence à couler des narines et des oreilles de Paul, qui déjà, ne peut plus entendre la tenancière, encore moins lui répondre. Il est parcouru de convulsions et seuls les accoudoirs de la chaise le maintiennent toujours en position assise. Il s’arc-boute violemment, un bras tendu vers le ciel comme un dernier adieu à la montagne, puis tout son corps se relâche et il reste affalé dans son siège, une écume blanche aux lèvres.

La patronne part en courant chercher du secours, mais il est déjà trop tard. Paul Rodriguez est mort.

8. Mère de Dieu, juste quelques minutes de plus.

9. Ça ne va pas ?

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