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Frank Labat · Chapitre 48 sur 48

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Chapitre 48

 

Île Pamalican, Philippines

 

Véritable plaisir des sens, Pamalican est l’une des petites îles parmi les sept mille qui couvrent le paradis fiscal des Philippines. Cet archipel figure

en tête de la liste noire de l’OCDE 26. Un ciel pur y rencontre une mer cristalline qui caresse doucement un sable blanc et fin s’écoulant presque comme du liquide entre les doigts. L’ombre dispensée par de hauts palmiers aux larges bras protège la végétation tropicale aux couleurs chamarrées et aux odeurs enivrantes des ardeurs du soleil. Les nuits y sont calmes, silencieuses, à peine bercées par un léger ressac. Les plats y sont préparés avec finesse et relevés avec justesse d’une pointe d’épices locales.

L’île tout entière est une propriété privée sous la gestion d’une compagnie spécialisée dans l’hébergement d’une clientèle fortunée. Un ensemble hôtelier de bungalows individuels luxueux offre toutes les commodités. Pour les plus riches, l’accès à la propriété y est également possible. Une équipe d’architectes est alors mandatée pour construire les villas les plus somptueuses. Le personnel de maison est même fourni pour en assurer le bon fonctionnement.

En attendant la construction de sa propre villa de cinq cents mètres carrés avec piscine et plage privée, Phoenix profite de la location de l’un des bungalows. Allongé sur un transat bleu incliné, il laisse la douce bise jouer avec les pans légers de sa chemise en coton égyptien flottant sur son torse trop maigre. À l’abri des ardeurs du soleil sous un large parasol et derrière des lunettes noires, il admire la vue imprenable de l’étendue turquoise parsemée par les zones sombres des coraux affleurants. Sur sa droite une desserte en teck supporte un verre évasé rempli d’une boisson fruitée orange. La condensation du verre où teintent des glaçons coule lentement le long de sa courbure harmonieuse. Une goutte s’écrase mollement sur la copie du « Times » que Phoenix n’a pas ouvert, peu soucieux des affaires du monde extérieur. Il s’empare du verre et tire longuement sur les deux pailles qui en fouillent les profondeurs.

Derrière lui, à une cinquantaine de mètres, s’étend le bâtiment principal du complexe hôtelier. Sur cette distance, une armée de jardiniers en polo blanc immaculé entretient avec ferveur une pelouse anglaise. Des allées de gravier, blanches elles aussi, serpentent avec netteté au milieu de l’étendue verte, menant aux différents points d’intérêts ; la plage, la piscine, le bar en plein air, le golf, l’aérodrome et les bungalows. Parfois, une voiturette électrique passe silencieusement sur une allée, transportant le personnel ou les résidents dans leurs errances.

Phoenix réside dans ce petit paradis depuis deux jours. Les sept cent cinquante millions de dollars ont été virés en temps et en heure. Le programme complexe de rotation de transferts de fonds mis en place par Phoenix les a instantanément siphonnés, diffusés au travers du réseau de comptes fantômes créés par Brian Wessler et rendus impossible à tracer grâce à l’algorithme de Sergey Kagda. Phoenix maintient l’argent en mouvement perpétuel entre ses milliers de comptes bancaires. Il n’utilise à son bon gré que les dividendes qui arrivent dans un grand établissement de Manille – à moins de quatre cents kilomètres de là. Une banque qui bien entendu n’entretient aucune entente fiscale avec d’autres pays.

Il a réussi. Bientôt, la construction de sa villa personnelle sur cette île paradisiaque serait achevée. Il aurait son propre bateau, pourquoi pas son avion privé aussi ? Pour s’affranchir des horaires de la navette qui rallie Manille et faire venir de galantes compagnies depuis le continent à sa guise ? Il exhale de plaisir. Il a bien dominé tous ces imbéciles en y repensant. Kinkaid et sa clique, toujours un coup en retard. Baltac et son Docteur, finalement neutralisés. Même Macmillan et sa bande, qui seront désormais les seuls à payer pendant que lui profitera de son coin de paradis.

Quand il avait intercepté l’appel du bras droit de Baltac au major, après la mise à mort du Docteur, il aurait sans doute pu avertir Macmillan du resserrement de l’enquête. Mais tout bien réfléchi, la justice voudrait toujours des coupables et démanteler l’équipe de mercenaires devrait suffire à l’apaiser. Lui est désormais intouchable.

Son mobile, posé sur le journal, laisse échapper un lourd vrombissement de bourdon. L’albinos s’en empare et lit un message en provenance de la banque de Manille qui le déroute : la totalité de ses fonds, censés toujours voyager d’institution en institution, vient d’être versée en intégralité sur son compte principal. Il fronce les sourcils et se connecte sur le site Internet de la banque. Une erreur a dû s’immiscer dans son programme de rotation des transferts.

Il confirme d’un coup d’œil les virements qui proviennent de milliers de comptes internationaux. Son relevé en temps réel indique un total de 700 000 000.00 $.

690 000 000.00 $…

680 000 000.00 $…

670 000 000.00 $…

Phoenix se redresse pour s’assoir sur le bord du transat, le compteur continue sa progression. Tout l’argent est ponctionné par incrément de dix millions. Incréments de plus en plus rapides. Il arrache ses lunettes de soleil d’un geste rageur et les laisse choir dans le sable. Il tape frénétiquement sur le clavier miniature de son téléphone pour essayer d’enrayer la fuite de ses capitaux. Mais le décompte s’accélère brusquement et bientôt le chiffre fatidique s’affiche : 0.00 $

— No! It’s impossible!27

Il s’est levé d’un bloc, sa taille le met à la hauteur de la corole du parasol, le coiffant d’un couvre-chef ridicule.

Un SMS écrit en français remplace l’affichage du site de la banque sur son écran : « perdu quelque chose ? »

L’Américain regarde maintenant autour de lui avec un air suspicieux. Juste devant le bâtiment, sous la protection d’un belvédère entouré de bougainvilliers pourpres, un homme l’observe. Phoenix ne peut pas distinguer son visage, caché dans l’ombre de la construction et par les bords d’un chapeau de brousse australien. L’étranger peut fort bien admirer la plage. Mais il lui semble qu’il darde un téléphone dans sa direction, comme s’il filmait la scène avec sa caméra intégrée.

Là-bas, l’homme soulève un verre qui reposait jusque-là sur la rambarde du belvédère et le tend en signe de toast vers Phoenix.

« À la tienne ! » s’affiche sur son téléphone.

L’albinos jette un regard anxieux sur son propre verre à moitié vide.

L’inconnu sirote une gorgée et repousse légèrement son chapeau en s’avançant dans la lumière crue du soleil qui révèle aussitôt son visage.

— Impossible, balbutie Phoenix…

Un dernier message s’affiche en guise de signature : « le Samouraï du Soleil & The Doctor ». Un long frisson parcourt Phoenix de tout son long malgré la température ambiante élevée. Il lâche son mobile qui s’enfouit à moitié dans le sable. Trop tard, il sent déjà la douleur monter le long de ses tempes.

Ce n’est pas possible, pense-t-il… Ces deux-là sont morts… Baltac dans un lieu public, devant témoins… Le corps du docteur a été extirpé des ruines de sa demeure… les médias en ont même parlé. Non, ils ne peuvent pas…

Avant que la douleur n’enflamme complètement son cerveau, une dernière pensée fulgurante s’impose à lui, une révélation : Kinkaid ! Lui et Baltac ont tout organisé ! Kinkaid a fourni les témoins, l’employée providentielle dans l’allée, le corps dans les décombres, la couverture médiatique et même mis en scène sa rencontre avec le bras droit de Baltac pour renforcer cette fiction. Et SdS, protégé par le savoir-faire du Docteur, a simplement joué la comédie dans cette contre-allée de la Défense. Le Phoenix a été pris à son propre jeu. Ces derniers jours n’ont été qu’une gigantesque mascarade. Baltac et le Docteur se sont fait passer pour morts afin de pouvoir agir à leur guise, pendant que lui procédait avec son plan d’origine, sans méfiance.

Le corps projeté en arrière par un violent soubresaut, Phoenix s’étale en travers du transat en renversant la desserte. Le verre s’envole et son contenu dessine une arabesque orangée dans les airs. Ses membres secoués par les convulsions s’agitent vainement pendant quelques secondes, puis il s’affaisse définitivement.

Deux hommes en costume – tenue parfaitement incongrue en cet endroit – courent le long de la plage. Kinkaid arrive le premier, suivi de près par Waterson qui commente :

— Merde, qu’est-ce qui s’est passé ici ?

Le major jette un regard circulaire, s’arrêtant sur le verre vide couché sur le sable et le mobile à moitié enterré.

— On dirait que nous sommes arrivés trop tard…

Waterson a tiré son téléphone de sa veste pour appeler les secours.

— Pas la peine… le coupe Kinkaid. Cette fois le Phoenix est bien mort.

— Il faut tout de même vérifier avec un médecin.

Kinkaid observe au loin la silhouette d’un homme qui leur tourne le dos et quitte sereinement le couvert d’un belvédère pour se diriger vers le bâtiment principal. Les yeux fixés sur la queue-de-cheval qui dépasse sous les bords du chapeau australien, le major déclame :

— Quelque chose me dit que la mort de celui-ci a déjà été confirmée par un Docteur.

26. Organisation de Coopération et de Développement Économique, organisme international d’études économiques tourné vers des analyses, prévisions, statistiques et recommandations en matière de réglementation économiques, taxation et endettement.

27. Non ! C’est impossible !

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