Forfait illimité
Chapitre 13
Londres, Grande-Bretagne
Le Docteur bouillonne d’effervescence. Il corrobore les résultats de ses recherches préliminaires depuis maintenant plus de trente heures d’affilée. Pénétrer le système des dossiers d’autopsie de la morgue de Toronto n’a pas présenté de problèmes une fois qu’il eut trouvé qu’elle se situait dans les locaux du “Mount Sinaï General”. Il est passé par une faille de sécurité de la passerelle mail de l’établissement pour pouvoir exécuter le code et de là circonvenir les quelques pare-feu censés justement protéger le réseau interne de l’hôpital des intrusions via Internet.
Il a ensuite mis ses talents à profit pour s’approprier des accès privilégiés sur différentes bases de données médicales mondiales, à la recherche de thèses, théories et statistiques sur les causes de la mort de son ancien collaborateur de l’ombre, Brian. La masse de renseignements s’était rapidement accumulée et un tout autre esprit que le sien aurait sans doute croulé sous un trop-plein d’informations. Mais le génie du Docteur lui donne une capacité d’analyse incroyable et avec sa ténacité hors pair, il est arrivé à faire la part des choses.
Il a remonté la piste, de thèses en mémoires, de graphiques en statistiques. Il a fini par obtenir un recensement des cas de syndromes de Münsigen. De l’autre côté de la mer du Nord, à Oslo en Norvège, un éminent professeur en neurologie a fait de cette rare pathologie sa spécialité. Grâce à un réseau de confrères et le soutien de plusieurs fondations médicales internationales, la plupart des hôpitaux occidentaux lui signalent tout décès qui montre des symptômes propres à cette maladie. Une condition caractérisée entre autres par l’hypertrophie du thalamus, identifiable par un examen de routine à l’aide d’un scanner.
Un recensement méticuleux tenu à jour grâce aux outils de communication modernes. Le Docteur n’a eu aucun mal à y trouver le nom de Brian Wessler figurant dans le bas de la liste.
La condition mentale du Docteur l’a depuis très longtemps poussé dans des retranchements profonds de la capacité cognitive humaine. Elle lui a aussi, paradoxalement, fait gaspiller de nombreuses heures en vaines recherches et manies improductives de toute sorte. Vingt-cinq ans plus tôt, quand il a commencé à travailler sur certains projets de l’équipe Rise of The Phoenix, il n’a participé qu’à la condition sine qua non de ne pas figurer sur la liste officielle des membres. Et même si Jérémy a crédité plusieurs fois son travail avec des slogans utilisant le terme « Docteur », il n’a jamais été fait d’allusion sur un coéquipier supplémentaire dans le groupe. Le « Docteur » représentait un avatar qui fut d’ailleurs repris de manière plus formelle quelques années plus tard par un éditeur d’antivirus.
À cette époque, il avait aussi investi un temps considérable à mener son enquête sur chacun des membres de l’équipe. Il connaissait déjà Jérémy puisqu’ils étaient correspondants depuis des années, mais il n’avait pas pu se résoudre à collaborer avec des personnes sans les identifier au préalable. C’est pourquoi il avait remonté les traces des pseudonymes du groupe jusqu’aux numéros de téléphone utilisés dans leurs communications via modem. Le docteur connaissait donc depuis longtemps l’état civil de chacun des anciens membres de RoTP. Il fut très surpris d’en reconnaître deux en plus de Brian Wessler dans le recensement des victimes du syndrome de Münsigen, le dernier datant de quelques heures à peine.
N’importe qui trouverait cela suspicieux. Mais pour le Docteur, déjà soupçonneux de nature, la nouvelle fait l’effet d’une bombe. À la vue de ce qui pour lui s’avère l’irréfutable preuve que les membres du groupe sont mis à mort les uns après les autres, son génie laisse place à sa folie. Une incontrôlable paranoïa commence à monter en lui, annihilant au passage la plus grande partie de son raisonnement. Les signes avant-coureurs s’immiscent un à un, tandis qu’il digère l’information que cette liste lui apporte. D’abord la perte de contrôle de la motricité de ses yeux. Ils commencent à aller de gauche à droite, distraits par le moindre clignotement, le moindre mouvement, où papillotant au gré de leur volonté au fur et à mesure que celle du Docteur quitte son esprit. Ensuite sa gorge et sa bouche se dessèchent soudain. Enfin, les tics nerveux entrent en jeu. Pincement des lèvres et déglutition répétitive qui accompagnent l’assèchement, puis clignements, agitation des extrémités, grattages intempestifs. Au final, se retranchant de plus en plus en son for intérieur, le Docteur commence de montrer des comportements de type autistique, mouvements de tête continuels, balancement cadencé du corps.
Sans aide extérieure à l’instant où une telle crise se déclenche, le Docteur ne peut en aucun cas contrôler de lui-même ses symptômes, lesquels ne font qu’empirer son état général. La respiration saccadée ajoute encore à la montée en chaleur de son corps et la production d’adrénaline renforce de manière générale l’anxiété initiale. Bientôt, il tourne en parfait mode d’autoalimentation de ses propres peurs, sans rien ni personne pour briser le cercle vicieux. Doc restera dans cet état jusqu’à l’épuisement total.
Entre le moment où la boule s’est formée dans sa gorge en reconnaissant les noms des membres de RoTP et où le Docteur hoche la tête de bas en haut en répétant comme une rengaine « “They” are after me… “They” want me dead… » �, il ne s’est pas écoulé plus de trois minutes. Trois minutes durant lesquelles le voile inéluctable de la paranoïa a glissé sur les épaules du Doc pour l’envelopper d’une cape sombre et froide. Cette fois, c’est la bonne, c’est pour de vrai, « ils » sont après lui… « Ils » veulent sa mort…
Le Docteur jaillit de son siège. Rouler sur sa chaise de bureau d’un ordinateur à un autre n’est plus une option pour lui. Il se précipite d’un pas peu assuré vers un petit écran qui occupe l’extrémité droite de son immense plan de travail en arc de cercle. Debout, penché sur le moniteur, il actionne un bouton. Aussitôt une projection laser rouge vient dessiner les touches d’un clavier virtuel sur la surface du bureau. Se mordillant les lèvres, le Docteur commence à pianoter avec frénésie. Le minuscule projecteur interprète la position des doigts et renvoie l’information à l’ordinateur, comme le ferait un véritable clavier.
Doc se frotte le nez du revers de la main droite et se gratte le poignet avec l’autre, puis il reprend sa frappe frénétique. Il vient d’exécuter une série de commandes qui déclenchent un protocole d’urgence mis en place par ses soins. À l’étage, toutes les entrées, portes et fenêtres, se voient protégées par des rideaux d’acier renforcés qui se déroulent du plafond, mus par des moteurs électriques au ronronnement régulier.
Un lourd bruit métallique retentit dans le salon du rez-de-chaussée ; la bibliothèque qui cache l’accès de l’abri anti-bombe se retrouve verrouillée de l’intérieur par une épaisse barre en fer. Même chose au pied des marches qu’elle masque ; une porte blindée se scelle hermétiquement dans un bref bruit de succion, empêchant toute intrusion depuis le sas de l’escalier, qu’elle soit humaine ou microbienne.
En parallèle, le système de ventilation autonome de l’abri se déclenche. Un méandre complexe de conduits et de filtres à charbons actifs commence à assumer la circulation d’air depuis la seconde maison du Docteur. Ce dernier lève les yeux pour voir s’ouvrir le pan du mur qui se dresse face à lui. Un énorme écran haute résolution apparaît.
Le Docteur, fébrile, se penche de nouveau sur son clavier virtuel et pianote quelques instructions à travers les caractères de lumière rouge scintillants sur son bureau. Aussitôt, le gigantesque écran s’allume, laissant apparaître toutes les informations relatives au mode anti-intrusion déclenché par le propriétaire des lieux. Les données sont segmentées avec soins à travers le moniteur.
Au centre, les diverses caméras qui couvrent la rue, l’entrée des deux pavillons ainsi que leurs différentes pièces, alternent les unes avec les autres en s’affichant quatre par quatre. De chaque côté, des tableaux récapitulatifs indiquent les informations pertinentes du bunker. La qualité de l’air, l’état de l’alarme, les réserves énergétiques des deux générateurs installés dans la cave de la seconde maison, ainsi que des batteries de secours présentes à l’intérieur de l’abri lui-même, tout est répertorié avec minutie.
Dans la partie la plus basse de l’écran défilent les messages du système de protection informatique, indiquant au Docteur la moindre tentative d’intrusion de son réseau.
Il s’est reculé, désormais debout au centre supposé du diamètre de son bureau en croissant de lune. Il murmure pour lui-même, répétant en boucle ses craintes, formulant ses hypothèses, faisant grossir un complot, imaginaire ou pas et dont le seul but est de l’anéantir. Les yeux rivés sur l’écran, son corps oscille d’avant en arrière. Méconnaissable, le Docteur n’est plus que l’ombre de lui-même.
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