Forfait illimité
Chapitre 19
Vergèze, France
Michel relève la visière de son masque de soudure et réduit la flamme de sa torche au tungstène pour entendre la requête de l’inconnu qui vient d’entrer.
— Est-ce que vous connaissez cette personne ? répète l’homme en lui montrant une large photographie.
Soudeur professionnel et fumeur invétéré, le manœuvre dont le prénom est cousu sur le bleu de travail profite de cette pause impromptue pour s’allumer une Gitane sans filtre avec le bout encore chaud de sa torche.
— Ben ouais, graille-t-il avec une gouaille prononcée. C’est l’Amerloque.
— L’Amerloque ? répète l’autre sans comprendre.
— Ouais, le Ricain quoi.
— Le Ricain ? interroge l’inconnu avec une grimace d’incompréhension.
— Ben ouais, l’Américain, le Ricain, l’Amerloque quoi…
Le soudeur laisse échapper une longue bouffée malodorante.
— Oh, je comprends. Je suis américain moi aussi, réplique l’homme en lui tendant la main. Je cherche mon ami justement.
— Ha bon ? répond Michel. Vous parlez drôlement bien français dit donc, constate-t-il en posant sa torche pour tendre lui-même sa main. Pas comme Peter.
— Peter ?
— Votre ami là, Peter, il parle pas aussi bien que vous.
— Ha ! Peter… Oui… Bien sûr. Nous n’avons pas fait les mêmes études, c’est pour cela. Vous comprenez ?
— Non, pas vraiment, m’enfin notez je m’en fous un peu quand même.
L’Américain marque un temps d’arrêt. Il comprend bien tous les mots de son interlocuteur et parle un français plus que correct, mais il a cependant du mal à donner un sens aux phrases de l’ouvrier. Il décide de couper court à la conversation.
— Vous savez où je peux le trouver ?
Le Français tire une autre bouffée en haussant les épaules.
— Moi mon vieux, je suis là pour rafistoler les bahuts, fait remarquer Michel en donnant une tape du plat de la main sur la gigantesque roue du camion Iveco dont il ressoudait le marchepied. Je suis pas la réceptionniste.
Et comme l’Américain reste interdit, l’ouvrier se ravise.
— T’es pas au bon endroit mon gars… Ici c’est le dépôt, ton pote il bosse dans l’usine je crois. Tu ressors là-bas, tu prends à gauche et au premier rond-point encore à gauche. L’entrée principale est le long du canal. Les bureaux sont juste à côté, explique l’ouvrier en pointant dans la direction du parking.
L’homme remercie et remonte dans sa voiture de location. Il a toutes les excuses pour s’être égaré dans ce complexe industriel immense où rien de moins qu’un bus est utilisé pour les visites officielles.
Suivant les instructions du soudeur, l’homme rejoint le canal et passe l’entrée principale. Sur sa gauche, il trouve un parking qui sert à la fois aux visiteurs et aux employés du site. Pas un arbre ne pousse sur l’étendue de bitume réservée aux voitures et pas un mur ne s’élève assez haut pour projeter une ombre protectrice. Dans cette région du sud de la France, ce serait un handicap s’il devait faire le planton jusqu’au soir. Le soleil cogne dur, l’homme ne se voit pas suer sang et eau dans sa voiture en attendant la sortie des employés. Aussi décide-t-il d’aller traquer sa cible directement sur son lieu de travail.
Il attrape son sac de voyage sur la banquette arrière et en extirpe une trousse noire qu’il ouvre. À l’intérieur, des dizaines de documents officiels s’alignent, bien rangés dans des pochettes en plastique. Il les feuillette d’un œil averti et récupère une carte de la douane volante française qu’il insère dans son portefeuille.
Sortant de sa voiture, il réajuste sous sa veste l’holster qui supporte un revolver automatique de calibre moyen et une paire de menottes. Il se dirige alors vers le bâtiment à caractère administratif dont l’allure tranche dans ce paysage peuplé en majorité de constructions métalliques industrielles.
Il entre dans le vaste hall et se rend au bureau de la réception d’un pas décidé. Il prend son plus fort accent américain pour demander :
— Excusez-moi mademoiselle, je suis de passage dans la région et l’un de mes amis travaille pour vous, Peter… « l’Amerloque » comme vous l’appelez ici il m’a dit…
L’hôtesse, une grande Créole svelte aux cheveux mi-longs entretenus avec soin et huilés régulièrement n’a pas à réfléchir très longtemps. Beaucoup d’employés fréquentent ce site, mais un seul mérite le sobriquet d’« Amerloque ».
— Oui, bien sûr… Peter. Il s’occupe du réseau, je crois. Vous voulez que je l’appelle ?
— S’il vous plaît, confirme-t-il en allongeant consciencieusement certains phonèmes pour rajouter encore une consonance anglo-saxonne. Oh ! C’est une surprise, alors…
— Ne vous inquiétez pas, le rassure-t-elle avec un clin d’œil en se saisissant du combiné téléphonique devant elle.
— Allô ? Peter ? Tu peux venir une seconde à la réception s’il te plaît ? Il y a une livraison pour toi…
Elle sourit à son interlocuteur et lui décoche une moue de connivence en continuant à parler dans le téléphone.
— Je ne sais pas, c’est des câbles, il me semble… OK…
Elle raccroche.
— Il arrive, annonce-t-elle d’un air satisfait.
— Merci, répond l’Américain en s’éloignant pour aller stratégiquement se poster derrière un pylône en marbre.
Plusieurs minutes s’écoulent et un groupe de visiteurs pénètre dans le hall, précédé par leur guide.
— Allons, allons. On rentre, là… voilà.
Une bonne trentaine de personnes déambulent maintenant dans le hall.
— Par ici messieurs-dames, exhorte leur guide en essayant de faire venir tout le monde sur le côté droit. Par ici…
L’homme en profite pour se mêler à la foule, tout en scrutant l’étendue derrière le comptoir de la réception.
— Nous allons d’abord monter à l’étage pour assister à une projection sur l’historique de cette usine, explique le guide. Ensuite nous irons voir comment vos boissons favorites sont mises en bouteille. Et nous finirons par la boutique de souvenir. Vous y trouverez des articles inédits qui ne sont pas commercialisés ailleurs, profitez-en !
Déjà, le troupeau se dirige paisiblement vers les escaliers, lorsque derrière la réceptionniste, un homme entre. L’obèse – il doit dépasser les 150 kilos – porte une chemise hawaïenne ample qui ne parvient pas à dissimuler son énorme ventre. Le gras de ses bras ballote alors qu’il contourne le comptoir avec effort. Malgré la climatisation du bâtiment, son front suinte sous l’action d’une légère sueur. Deux auréoles tachent sa chemise sous les aisselles.
L’agent sort du groupe de touristes et s’avance vers le nouveau venu.
— Vaughan ? Allan Vaughan ? interroge-t-il.
Surpris de s’entendre appeler par son vrai nom, le soi-disant Peter se retourne.
— What the fuck?14
Il tente de se dérober, mais sa stature lui interdit toute évasion subtile ou rapide. L’autre le rejoint en deux bonds.
Dans le hall, le remue-ménage ne passe pas inaperçu et plusieurs visiteurs dardent leurs regards vers les deux hommes du haut des escaliers. De son côté, la réceptionniste observe bouche bée, sans comprendre.
— Douane française, clame l’agent avec, cette fois, un accent français académique.
Il extirpe son portefeuille avec la carte adéquate bien en évidence.
— C’est fini, tout va bien… Monsieur Vaughan va me suivre sans faire d’histoires pour mettre ses papiers en règle…
D’un geste leste il entrouvre le pan de sa veste et révèle l’automatique au seul regard de l’obèse.
— N’est-ce pas monsieur Vaughan ? reprend-il.
L’autre dodeline sur place.
— Yeah… Sure…
S’adressant à l’hôtesse, l’agent ajoute :
— Désolé pour le dérangement mademoiselle.
Et elle regarde les deux hommes sortir, la bouche toujours béante.
14. C’est quoi ce bordel ?
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