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Frank Labat · Chapitre 25 sur 48

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Chapitre 25

 

Toronto, Canada

 

Jay raccroche le combiné d’un air dépité. Derrière lui, dans l’embrasure de la porte du bureau, la voix de Sarah se fait entendre, calme et posée.

— Doc ?

Kinkaid a quitté la demeure quelque temps plus tôt. Jérémy et Sarah sont désormais seuls. Il se retourne vers elle.

— J’ai essayé tous nos moyens de communications habituels, aucune réponse. J’ai peur qu’il soit en pleine crise.

Elle s’approche à pas lents de la chaise de bureau sur laquelle Jérémy est assis.

Sarah s’accorde un instant de réflexion, tiraillée entre son désir de garder Jay sous la protection des agents et la nécessité de le laisser partir pour sauver Doc.

— Tu devrais aller le rejoindre, décide-t-elle enfin.

Jérémy se lève et pose une main affectueuse sur l’épaule de son amie.

— Je… commence-t-il.

Saisissant tendrement le poignet de Jay, elle soulève son épaule et incline la tête pour amener le dos de la main contre sa joue.

— Si c’est pour moi que tu t’inquiètes, coupe-t-elle, ce n’est pas la peine. Je ne suis plus la petite étudiante étrangère perdue dans Paris. Je suis une grande fille maintenant, tu sais ? Je peux me débrouiller toute seule.

De sa main libre, Jérémy replace une mèche de cheveux derrière l’oreille de Sarah.

— Ce n’est pas ça, mais… amorce-t-il.

Sarah redresse son visage pour mieux apprécier la caresse.

— Je sais ce qu’il représente pour toi. Et puis tu es là depuis plus d’une semaine déjà. Je suis sûre que Doc a plus besoin de toi que moi en ce moment.

Jérémy s’attarde sur sa nuque.

— Merci… Pour tout à l’heure je veux dire, avec le major.

— Il a certainement raison, tu sais… Phoenix est probablement à la recherche du Docteur.

— Je sais et cela signifie que Doc est sûrement le seul à pouvoir l’arrêter.

Sarah se déplace légèrement et Jérémy laisse retomber ses bras.

— Raison de plus pour que tu le rejoignes, Jay, argumente-t-elle d’une voix froide. Vous avez plus de chance de le retrouver à vous deux que l’autre, là, avec toute son équipe de soi-disant experts.

Jérémy ne peut réprimer un sourire timide à cette évocation.

— Jay ?

— Oui ?

— Le jour où tu m’as confié l’existence du Doc, je t’ai promis de ne jamais la révéler à personne. Tu te souviens ?

Jérémy se souvient parfaitement. Sarah – elle s’appelait encore Zahavi, pas Wessler – poursuivait ses études en langues et communication à la Sorbonne. Ils s’étaient rencontrés plusieurs fois en fouillant les bacs à livres des bouquinistes du quai de Montebello. Ils partageaient la même passion pour les vieux bouquins d’aventures et de science-fiction. Il avait fallu plusieurs rencontres impromptues avant que Jérémy n’ose lui adresser la parole. Sarah, beauté israélienne issue d’un mélange de races dont la diversité parcourait les cinq continents, avait tout pour impressionner le jeune informaticien à la vie sociale inexistante. Mais au-delà de son physique, sa seule présence suffisait à subjuguer Jérémy. Elle était d’une grâce exquise, d’une prestance d’héritière de trône dans le moindre de ses gestes. Pourtant, elle restait simple, n’usant pas de sa beauté et de son charme naturel à outrance. Prenant son courage à deux mains, Jérémy avait un jour glissé un commentaire anodin sur l’un des livres qu’elle feuilletait.

Ils avaient discuté de leurs lectures, commenté l’œuvre de Jean Ray et fini par partager un diabolo menthe à la terrasse d’un café. Un seul, avec deux pailles, parce qu’après avoir acheté leur cargaison de livres, il ne restait à aucun d’entre eux assez de monnaie pour payer deux boissons, du moins pas au tarif exorbitant d’un établissement parisien. Ce n’était pas tout ce qu’ils avaient partagé ce jour-là. Ils avaient aussi échangé leurs coordonnées. Pendant près d’un an, ils s’étaient rencontrés régulièrement, étaient devenus proches, même si le cursus de Sarah et les activités de Jérémy les tenaient chacun occupé.

Et puis un jour, épuisé autant moralement que physiquement par une intervention mouvementée à Londres, Jérémy lui avait révélé l’existence du Docteur.

— Tu ne m’as jamais donné son nom, continue Sarah. Et je n’ai jamais demandé… J’ai tenu ma promesse, tu sais ? Je n’ai jamais mentionné Doc, même pas à Brian, même pas après dix-huit ans de vie commune. Je savais à quel point c’était important pour toi.

— Je n’en ai jamais douté… balbutie Jérémy.

— Laisse-moi finir, interrompt doucement Sarah.

Elle lui serre les deux épaules et le regarde droit dans les yeux.

— J’ai respecté ton souhait, je n’ai jamais posé de questions, je n’ai jamais cherché non plus. Mais aujourd’hui, si je savais où le trouver… J’irais le voir moi-même pour lui demander son aide… Alors, fais-le pour moi, tu veux ? Va le rejoindre, remets-le sur pied, and go get Phoenix, go

stop that fucking bastard!16

Jérémy fait remonter ses mains lentement le long des bras de Sarah, jusqu’à effleurer son cou et ses joues. Il encadre tendrement son visage, comme on soutiendrait un vase précieux et fragile.

— Sarah… Sarah… murmure-t-il.

— Moi aussi… répond-elle avec un sourire mélancolique.

Il approche doucement son visage du sien et dépose un léger baiser sur ses lèvres. Elle baisse la tête et le contact est rompu. Ses yeux, embrumés, croisent ceux de Jay.

Il déglutit, laisse échapper un profond soupir, puis s’écarte. Il se racle la gorge avant de reprendre la parole d’un ton neutre.

— Je vais regarder les vols pour demain, alors.

— Non, je m’en occupe. Toi, jette plutôt un œil sur le fichier de KryptBoy.

Sarah, la businesswoman, la journaliste… forte et pragmatique… pense Jérémy. Mais il est lui aussi trop heureux de sauter sur l’occasion pour se concentrer sur quelque chose et oublier l’inconfort des derniers instants.

— OK, répond-il en se retournant déjà vers l’ordinateur.

Il fait pivoter la chaise et se rassoit face à l’écran. Avisant l’un des ports de communication de la machine, il y introduit la clé contenant le fichier chiffré.

16. Et retrouve Phoenix, arrête cet enfoiré !

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