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Frank Labat · Chapitre 31 sur 48

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Chapitre 31

Toronto, Canada

 

— Appelez une ambulance, vite !

Jérémy bouscule Kinkaid pour contourner la table et rejoindre Sarah en état de choc.

Il se saisit d’elle et la tire vers la cuisine.

— Sarah ! Viens !

Elle est un poids mort dans ses bras et il doit littéralement la traîner jusqu’à l’évier.

— Vomis !

Se rendant compte de l’incongruité de sa demande il ajoute :

— Sarah, il faut que tu vomisses.

Elle le regarde, fronce les sourcils et semble comprendre. Elle se penche en avant et introduit deux doigts dans sa bouche. Un spasme soulève son buste, mais rien ne sort. Elle doit s’y reprendre à trois fois avant que son réflexe nauséeux n’entre en action.

Jay, lui tenant les cheveux en arrière se tourne vers l’ouverture qui mène au salon.

— Une ambulance, bordel, tout de suite !

Mais Kinkaid est déjà au téléphone en train d’épeler l’adresse de la résidence. Il regarde Waterson qui ne semble pas comprendre l’origine de la commotion. L’espace d’un instant, il écarte le combiné de sa bouche et mime avec ses lèvres à l’intention de son agent :

— Elle a bu.

Dans la cuisine, les gargouillis de l’eau qui coule du robinet ouvert par Jay couvrent les renvois de son amie.

Bientôt, Jérémy et Sarah reviennent dans la salle à manger. Ils sont aussi pâles l’un que l’autre. Jay aide son amie à s’installer dans le canapé du salon, à l’opposé de la pièce.

— Ça va aller maintenant, dit-il pour rassurer Sarah, autant que lui-même. Les nanites n’ont sûrement pas eu le temps de passer dans ton système.

— Et si… répond-elle, la voix brisée.

Jay prend ses mains dans les siennes.

— L’ambulance sera vite là, on te mettra sous anesthésie pour être prudent. Une fois à l’hôpital, ils feront tout ce qu’il faut.

Sarah a repris un peu de contenance. Elle regarde par-dessus l’épaule de Jérémy pour s’assurer que Kinkaid et son homme ne se trouvent pas à portée de voix.

— Jay ?

Il resserre son emprise sur les mains délicates.

— Je suis désolé Sarah, c’est moi qui devrais…

— Non, l’interrompt-elle. Tu sais très bien ce qu’il se passerait si c’était toi.

Jérémy laisse échapper un soupir en regardant ses chaussures. Bien sûr qu’il sait… Il y a pas mal réfléchi ces derniers temps. Si Phoenix doit lui mettre la main dessus et le torturer, jamais il ne lui révélera l’identité du Doc. Plutôt mourir ! Mais s’il s’attaque à Sarah…

À cette idée, Jérémy secoue la tête.

— Non, non. L’ambulance arrive, tout va s’arranger, dit-il pour se persuader lui-même.

— Peut-être… glisse Sarah. Mais promets-moi une chose.

Sa voix sonne étrangement calme et posée. Jérémy la regarde avec surprise.

— Promets-moi de prendre ton vol cet après-midi… quoiqu’il arrive.

— Non !

Il baisse le ton pour ne pas attirer l’attention des deux hommes.

— Je ne peux pas, continue-t-il dans un souffle.

— Tu peux et tu dois, insiste Sarah en le regardant droit dans les yeux. Pour Brian, pour Doc… pour moi. Tu dois arrêter Phoenix.

Au-dehors, une sirène se fait entendre et Jérémy se redresse, un sourire confiant aux lèvres.

— C’est l’ambulance. Tu vois, tout va s’arranger.

Il se précipite vers la porte d’entrée pour aller à la rencontre de l’équipe de secours. Il débite en anglais ce qui lui semble être les gestes salvateurs pour Sarah : lavage d’estomac, transfusion, coma artificiel pour ralentir le processus. Perdu dans son déballage de recommandations, il s’efforce malgré tout de paraître cohérent devant les secouristes. Il n’entend pas la discrète sonnerie du téléphone portable de Sarah.

Kinkaid et Waterson sortent sur la terrasse pour éclairer la situation avec les infirmiers, lorsqu’elle décroche.

La voix aiguë de Sarah provenant du salon les fait revenir sur le seuil.

— Phoenix ! a-t-elle hurlé.

Depuis le pas de la porte, Jérémy voit Sarah, debout, son combiné à l’oreille.

Elle semble écouter son interlocuteur avec courtoisie, mais son visage grave et pâle trahit son émotion.

Jérémy la regarde en fronçant les sourcils, interrogateur et commence à s’avancer.

Elle lui fait signe de ne pas bouger, comme si elle ne voulait pas être interrompue dans sa discussion. Ses yeux s’emplissent de larmes. Elle articule silencieusement à son attention, distinctement et en anglais :

— I am sorry, I love you…

Elle incline la tête légèrement et esquisse un pâle sourire avant de crier dans le téléphone, en complet décalage avec ses dernières paroles :

— Fuck you!!

Sarah laisse échapper un petit gémissement étouffé en même temps qu’une grimace de douleur traverse son visage. Jérémy comprend aussitôt et se précipite sur elle.

— Sarah ! Non !

Mais elle s’est déjà dérobée. Le téléphone fermement serré dans la main gauche elle s’est ruée vers le grand escalier dont elle gravit les marches quatre à quatre.

Jérémy la suit juste à temps pour la voir disparaître au premier étage. Il monte rapidement, entend des pas sur le palier supérieur et fonce de nouveau. Au dernier étage, il la cherche du regard mais ne la trouve pas. Le claquement d’une porte lui fait prendre la direction de l’étroit escalier qui conduit au grenier.

— Sarah ! Sarah !

Jérémy hurle de toute la force de ses poumons. Arrivé sur une plateforme exiguë, il se heurte à une porte en pin close que Sarah a dû verrouiller de l’intérieur.

— Non ! Sarah !

Il descend deux marches et se précipite de tout son poids contre le battant. Le chambranle cède du premier coup dans un craquement sinistre. Jérémy traverse l’huis en arrachant son T-shirt sur une grosse écharde. Son épaule commence à saigner, mais il ne s’en aperçoit pas. Sarah passe en courant devant ses yeux. Elle a pris son élan depuis le fond de la pièce. Il se précipite à son tour, la rejoint, tend un bras pour la saisir. Sarah pivote et traverse une fenêtre, épaule la première, dans une pluie d’éclats de verre fracassante. Les doigts de Jérémy effleurent le tissu du chemisier de Sarah. L’espace d’un instant, il aperçoit son visage entouré de ses longs cheveux qui flottent librement, insensibles en cet instant à la gravité terrestre. Elle a un bras tendu vers lui et il se saisit de son poignet, bande tous ses muscles pour arrêter la chute. L’espace d’une fraction de seconde, leurs regards se croisent. Elle ouvre la main, la poigne de Jérémy glisse, se referme sur le téléphone mobile et Sarah choit.

— Non !

Jérémy n’entend pas le choc mou du corps qui s’écrase sur la terrasse trois niveaux plus bas. Il est déjà reparti dans le sens inverse en hurlant.

— Sarah ! Sarah !

Il dévale les marches, renverse Kinkaid dans l’escalier du second étage, jette Waterson à terre sur le premier palier et se précipite dehors. Il a couru si vite qu’il se retrouve à genoux devant le corps de Sarah avant même que l’équipe de secours n’ait réagi.

En larmes, il la regarde, sans oser la toucher. Du sang s’écoule lentement sous sa tête. Une marre écarlate s’agrandit, inlassable.

Jérémy murmure comme une litanie :

— Sarah… Sarah… Sarah…

Un infirmier s’agenouille en face de lui. Un stéthoscope entre dans son champ de vision et il entend à peine le verdict.

— She’s gone!20

Tous les sons s’amenuisent autour de lui pour ne former qu’un bourdonnement lancinant d’ampoule prête à griller. Il s’effondre en pleurs, se frappe le front de sa main qui tient toujours le portable de Sarah. L’un des secouristes le prend par les aisselles et le force à se relever.

— Sir? You can’t stay There sir…21

Il le pousse sur le côté, s’assure qu’il tient en équilibre, puis rejoint l’équipe d’urgences qui s’affaire autour de Sarah. Jérémy titube. Hagard, il chancelle vers la maison, privé de toute sensation, comme un automate.

Kinkaid et Waterson le croisent, livides. Ils embrassent la scène d’un regard et comprennent aussitôt.

— Shit, laisse échapper Waterson.

Jérémy ne les a même pas remarqués. Il continue son chemin vers la maison en zigzaguant, les épaules voutées, comme un zombie. La vue brouillée par les larmes il pénètre dans la chambre d’ami et s’effondre sur le lit. Une douleur intense la traverse de part en part, mais ce n’est pas son épaule déchirée, non, cette blessure est trop superficielle pour se rappeler à lui. La peine siège tout au fond de lui, aiguë et sourde à la fois. Profonde, impossible à localiser et grandissante. Il pousse un râle d’agonie et se recroqueville en boule sur le lit.

Jérémy est détruit.

Vu de l’extérieur, il n’est que l’ombre d’un homme, un fœtus géant dans un T-shirt déchiré. Du sang suinte de son épaule, son visage est couvert de larmes et de morve. Ses lunettes gisent de travers, une branche coincée sous sa tempe droite, l’autre flottant au-dessus de son crâne. Sa main gauche s’agrippe convulsivement à l’édredon, tandis que sa droite serre toujours le portable de Sarah à s’en faire blanchir les phalanges. Son corps tout entier est secoué de soubresauts et de sanglots. Sa bouche aux lèvres tordues en une grimace douloureuse est ouverte sur un cri inaudible.

À l’intérieur, une bataille acharnée se déroule. Ses pensées anéanties, incapable de se concentrer, seule la souffrance compte désormais. Jérémy peut abandonner, subir la vague de douleur comme un raz de marée et se laisser submerger… Ou il peut lutter, monter une digue, enrayer la catastrophe. Mais comment bâtir un barrage assez robuste pour contenir tant de peine ? Et surtout : pourquoi ?… Lentement, il se laisse aller, il se prépare à être balayé par les flots…

Le temps passe. Comme dans du coton, Jérémy perçoit des coups à la porte, des voix qui fusent. Il ne répond pas, il reste immobile, laissant la douleur l’envahir, souhaitant qu’elle l’emporte.

Le silence s’installe sur le palier de la chambre. Les minutes, les heures, s’égrainent. De temps en temps, on frappe à la porte, on appelle son nom, mais Jérémy ne réagit pas, il est englouti par son tsunami, plus rien ne compte, plus personne. Il veut simplement que tout s’arrête, à commencer par son existence même.

C’est alors que l’alarme du téléphone de Sarah sonne, Jérémy ne l’entend pas tout de suite, mais la persistance de la sonnerie finit par le sortir de sa torpeur. Il se détend doucement, desserre ses doigts autour de l’appareil et le porte à son visage.

« Rappel – Vol Jay » s’affiche sur l’écran.

Jérémy ferme les yeux un instant, au bord d’une nouvelle crise de larmes. Mais petit à petit, il reprend contact avec la réalité. Il sent la douleur intérieure changer. Il peut maintenant l’identifier, la localiser. Il éteint la sonnerie de l’alarme et se redresse sur le lit.

Ses lunettes tombent sur l’édredon.

La souffrance persiste, mais il peut maintenant l’appréhender autrement qu’avec un raisonnement binaire. La contenir ou la laisser passer ? Non, une option supplémentaire reste envisageable… Ne pas la subir, mais l’utiliser ! La modeler, la transformer en autre chose. Comme un carburant qui change la chaleur d’une combustion en mouvement pour propulser un avion dans le ciel. Un avion qu’il a promis de prendre.

Jérémy se lève. Il passe dans la salle de bain en s’efforçant de maîtriser son souffle qui menace à chaque instant de se muer en sanglots. Un goût âcre emplit sa bouche et son reflet dans la glace ne le flatte pas. Il ôte son T-shirt et nettoie son épaule avec une serviette. Il s’asperge ensuite à grande eau, éliminant les larmes et la sueur de son visage. Ses forces et sa raison lui reviennent peu à peu. Une nouvelle détermination l’anime.

Il n’a rien à préparer pour son départ et change juste de T-shirt. Il enfile ensuite sa veste et chausse de nouveau ses lunettes. Il n’a aucune idée du temps qui s’est écoulé. Il consulte l’heure sur sa montre pour confirmer qu’il peut encore prendre son vol et sort de la chambre.

Kinkaid, qui est allé s’enquérir de l’état de Jérémy pour la troisième fois au cours des dernières heures, reste un instant en arrêt, le poing levé, prêt à frapper au battant qui vient de s’ouvrir devant lui.

— Baltac ? balbutie-t-il en rabaissant sa main.

Jérémy le croise sans lui répondre. Il s’avance déjà vers le vestibule.

— Baltac ? Où allez-vous ?

— Chez moi, réplique Jérémy du tac au tac sans se retourner.

— Baltac ! Bon sang, ne faites pas l’imbécile.

Jérémy s’arrête dans le vestibule devant les trousseaux de clés suspendus à une série de crochets. Ignorant toujours l’agent il se saisit de celui avec le pendentif BMW.

— Mais Baltac, enfin ! Soyez raisonnable ! Vous êtes en danger… nous pouvons vous offrir une protection.

Cette fois Jérémy s’arrête, se retourne vers le major et dit :

— Une protection ?

Les deux hommes se toisent un moment puis Jérémy continue.

— Je vous conseille de retrouver Phoenix avant moi alors, parce qu’il va avoir besoin de votre « protection »…

20. Elle est partie !

21. Monsieur, vous ne pouvez pas rester là.

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