Forfait illimité
Chapitre 47
New York, États-Unis
Le téléphone de Kinkaid sonne.
— Kinkaid à l’appareil…
— Major ! Quel plaisir de vous parler enfin.
Kinkaid a un geste circulaire à l’intention de l’un de ses techniciens pour lui signifier d’enregistrer l’appel.
— Phoenix… répond-il laconiquement.
L’équipe du major a pu retracer la piste des deux mercenaires impliqués dans la mort de Baltac et de son ami. Ils ont tous deux été arrêtés à leur retour à New York et Kinkaid a donc investi les bureaux new-yorkais de son organisation pour les interroger lui-même. Jusqu’à maintenant il est resté confiant de pouvoir remonter à Phoenix en démantelant l’équipe de mercenaires qu’il a embauchée. Il vient juste d’obtenir le nom du chef du réseau, un certain Macmillan. Mais l’appel de Phoenix ne présage rien de bon et jette une ombre sur ses espoirs de le retrouver avant qu’il ne soit trop tard.
Les bureaux occupent tout un étage d’un immeuble d’affaires qui donne d’un côté sur la rue, de l’autre sur l’autoroute et les berges de East river, à la pointe sud de Manhattan. En face, un héliport s’avance sur les flots de la rivière. Sous le couvert d’une société d’import-export, l’organisation a choisi cette localisation spécifique pour ses accès à la fois au centre-ville, aux grands axes et à l’héliport. Bien que majoritairement spécialisé dans les vols touristiques, ce dernier peut servir à l’usage d’appareils gouvernementaux et permettre une navette rapide avec l’aéroport international.
Kinkaid a un regard résigné en contrebas, dans la cour où le mémorial des vétérans du Vietnam se dresse. Il sait maintenant que le moment tant attendu de l’entrée en scène de Phoenix est arrivé. Même si les analystes peuvent l’orienter sur la piste de ce « Macmillan » et même si celui-ci peut être retrouvé. Il ne se fait plus d’illusions. Phoenix a probablement rompu tout contact et mis fin aux services de ses hommes de main avant d’appeler. Il se doute également de l’inutilité d’essayer de localiser son adversaire, mais il se doit néanmoins d’utiliser toutes les options à sa portée. Le technicien lui confirme par un pouce levé que les systèmes de détection sont en place. Il dresse ensuite trois doigts pour signifier que la ligne doit rester active trois minutes afin que la localisation soit suffisamment précise.
— Que d’aventures, n’est-ce pas major ?
Kinkaid ne répond pas, au vu du ton enjoué utilisé par Phoenix, il n’aura visiblement pas beaucoup d’efforts à fournir pour le maintenir en ligne afin de le repérer, le maître chanteur semble d’humeur loquace.
— Je vous félicite. Vous en avez appris plus sur mes intentions que je l’aurais imaginé.
— Je n’étais pas seul.
— Ha ! Notre cher SdS… Oui… je pense qu’il a dû grandement contribuer à vous mettre sur la bonne piste. Ce boy-scout et son ami britannique m’ont même quelque peu inquiété l’espace d’un moment, je peux vous l’avouer maintenant. Enfin, qu’il soit heureux dans sa tombe. Grâce à lui je n’aurais sans doute pas besoin de tirer quelques milliers de numéros de mobile au hasard pour prouver les moyens qui sont à ma disposition, vous êtes au courant des détails désormais, non ?
Sous les dehors anodins de la conversation, Kinkaid sait discerner le poids de chaque phrase de Phoenix. Il vient de lui faire comprendre clairement sa résolution. Il ne s’agit pas de négociations, mais bel et bien d’un ultimatum. Il n’hésitera pas un instant à tuer des milliers de personnes.
— Et puis, reprend Phoenix. Avec notre ami français hors du jeu, cela facilite les choses, non ? Il ne reste plus que vous et moi…
Kinkaid acquiesce en silence. Phoenix ne compte pas faire participer de tierce partie à leur transaction à venir. C’est une bonne chose, pense le major. Sa demande se doit de rester raisonnable s’il espère pouvoir obtenir quelque chose sans que toutes les nations occidentales ne soient mises au courant de la menace qui plane sur elles.
— Juste vous et moi, confirme Kinkaid.
— Et nos amis de la CIA bien sûr…
Kinkaid ne peut réprimer une moue sarcastique. Phoenix insiste pour que la CIA soit impliquée. Il veut leur rouler le nez dans la farine en démontrant le potentiel de ses recherches et accessoirement en profiter pour soutirer plus d’argent sans nul doute.
— Je ne manquerai pas de les avertir et de partager tous les détails de cette crise avec eux.
Un bref rire éclate à l’autre bout des ondes.
— Toujours aussi perspicace Major… Vous savez, j’ai suivi votre carrière avec intérêt lorsque je travaillais pour Echelon. « Connais ton ennemi » disait Sun Tzu, je me doutais que vous seriez chargé de mon cas. Je dois admettre que je ne suis pas déçu…
— J’aimerais vous retourner le compliment, mais en ce qui me concerne, vous n’êtes qu’un psychopathe mégalomane.
Un autre rire se fait entendre.
— Allons major, entre hommes d’une certaine intelligence, ne nous abaissons pas à de viles calomnies. Si j’étais un « psychopathe » comme vous dites, j’aurais déjà mis mes systèmes en marche et je me réjouirais de leurs résultats macabres à l’heure qu’il est. Non, je suis… juste un employé mécontent qui cherche à régler ses différends avec son ancien employeur.
— Je vois… et quel est le montant de ce « règlement » ?
— sept cent cinquante millions.
Un lourd silence tombe.
— De dollars, ne craignez rien, précise Phoenix. Je reste patriote.
— Ça reste une belle somme.
— À bien y réfléchir, il aurait sans doute été plus économique de continuer à financer mes recherches, vous ne pensez pas ? laisse échapper Phoenix d’un ton sarcastique avant de reprendre :
— Je suis persuadé qu’entre votre organisation qui va vouloir étouffer cette brèche majeure d’Echelon et la CIA qui ne désire certainement pas se retrouver sous les feux des projecteurs, la motivation devrait être assez forte pour arriver à atteindre ce chiffre. Après tout, la CIA est à l’origine des recherches qui ont rendu tout ceci possible, je doute qu’ils veuillent en faire des gorges chaudes dans tous les quotidiens.
— Cela va prendre un certain temps pour…
— Non, pensez-vous major, cela va prendre très peu de temps au contraire, quarante-huit heures… maximum. Deux puissantes organisations comme celles-ci, ne me dites pas qu’elles ne peuvent pas bouger des montagnes si elles travaillent ensemble.
— Je m’en occupe, comment puis-je vous joindre ?
— Allons Major… vous baissez dans mon estime… Il n’y aura pas d’autre contact. Je vous envoie les coordonnées pour le transfert de l’argent, si je n’ai pas reçu la somme requise dans deux jours, je me verrai dans l’obligation de délivrer quelques messages SMS à une première sélection de numéros.
— Entendu.
— Tiens, c’est amusant major, l’algorithme de sélection aléatoire que j’ai mis au point pour choisir les numéros doit être bogué… Je viens de m’apercevoir qu’il y a une proportion anormalement élevée d’indicatifs en provenance de Washington et de Bruxelles sur cette première liste… Peut-être que cette information vous aidera à négocier plus rapidement avec vos supérieurs ?
La communication est brusquement interrompue.
— Je l’ai ! s’écrie le technicien… Il est à New York !
Kinkaid fronce les sourcils. Il imagine bien en effet la présence de Phoenix dans la « Big Apple » en raison des arrestations faites à l’aéroport. Mais il doute fortement que ce dernier ne se laisse tracer aussi facilement. Il ne peut néanmoins pas s’empêcher d’approcher l’écran du technicien avec un certain espoir.
— 44, Water street…
Son espoir se brise net.
— C’est la pizzeria de l’autre côté de la rue, lâche Kinkaid d’un air sombre. Aucun doute, Phoenix sait exactement où nous sommes.
Le major laisse échapper un long souffle. Ses options sont minces désormais. Même si l’agent s’y est préparé et qu’il a déjà posé ses jalons auprès des hautes instances de l’organisation, il doit encore avertir la CIA. Il devra leur expliquer la situation en toute transparence et obtenir leur versement pour couvrir la somme exorbitante réclamée par Phoenix. Tout ceci en quarante-huit heures… ce ne sera pas une partie de plaisir.
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