Forfait illimité
Chapitre 29
Toronto, Canada
Occupé à se confectionner un énorme sandwich à plusieurs étages où s’intercalent tranches de pain de mie, beurre de cacahouètes, jambon fumé et chips, Vaughan sent son portable vibrer dans sa poche.
De surprise, il en laisse échapper le couteau qu’il s’apprête à tremper dans le pot. Ce téléphone est sa ligne directe avec l’équipe de Phoenix et c’est la première fois qu’il vibre depuis qu’il a été découvert par l’agent Waterson.
Il ramasse péniblement le couteau en s’accroupissant – son énorme bedaine lui interdisant de pouvoir se plier en deux – et demande à Sarah, qui remplit une carafe d’eau, de lui indiquer les toilettes. Il s’y éclipse aussi vite que son surpoids le lui permet.
Le cœur battant, il récupère son téléphone au fond de la poche de son pantalon. Le rabat, fermé, masque l’écran. Il considère un instant l’appareil qui se perd dans son énorme main grasse. Phoenix n’est pas un homme facile et Vaughan appréhende d’avoir à se justifier. Finalement, il passe sa langue sur ses lèvres sèches et ouvre le mobile en s’aidant de son autre main.
D’abord, il est ravi de voir qu’il s’agit d’un SMS… pas de longue conversation à prévoir. Puis son cœur s’emballe quand la nature du texte indique clairement que Phoenix sait où il se trouve.
L’obèse, le souffle court, porte instinctivement la main à la poche qui renferme son inhalateur. L’espace d’un instant, il caresse l’idée d’aller tout déballer aux agents du gouvernement et réclamer une protection rapprochée. Mais il continue à lire le message et se calme un peu. Phoenix lui donne des instructions… il a donc toujours confiance en lui.
Vaughan replace son téléphone dans son pantalon et essuie ses mains moites sur la chemise tendue par son ventre proéminent. Avant de sortir, il passe un peu d’eau sur son visage suintant de sueur et inhale une nouvelle fois deux bouffées de Ventoline. Nerveux, il rejoint Sarah dans la cuisine, où elle finit de disposer une cafetière et des tasses sur un plateau.
Dans la salle à manger, un lourd silence pèse. Les trois hommes réfléchissent aux implications de ce que suggère Jérémy et que le major a si succinctement résumé ; Vaughan est de mèche avec Phoenix.
— Ça fait plus de douze heures qu’il me joue la comédie ! lâche Waterson d’un ton cinglant. Laissez-moi l’interroger major, je vous garantis que dans cinq minutes nous savons tout ce qu’il connaît des opérations de Phoenix.
Mais déjà, son supérieur lui fait signe de se taire ; des pas se font entendre en provenance de la cuisine.
La maîtresse de maison dispose le service à café sur la table. Vaughan suit en soufflant, les bras tendus devant son ventre proéminent, soutenant un plateau chargé de la carafe d’eau, de quelques verres et surtout : de son sandwich. Sarah commence à servir chacun, tandis que l’obèse s’installe en bout de table avec une assiette au centre de laquelle son énorme sandwich façon tour de Pise trône dans un équilibre précaire.
Imperméable en apparence aux regards inquisiteurs des trois autres hommes, il entreprend d’écraser un peu son monument. Les chips craquent comme des fondations vermoulues, du beurre de cacahouètes s’évade sur les côtés comme pour évacuer la bâtisse. Finalement, à deux mains, Vaughan enfourne un coin de sa création dans sa bouche béante avant d’en arracher un morceau à pleines dents. Une délectation évidente se dessine sur son visage.
— Vaughan ! lance Kinkaid d’un air accusateur.
L’obèse a un haut-le-cœur. Tout plaisir est drainé de sa face comme si on venait de l’informer qu’il serait bientôt l’objet d’un contrôle fiscal.
Le major savoure son entrée en matière apparemment réussie et continue.
— Vous avez quelques explications à…
Un nouveau hoquet de Vaughan interrompt Kinkaid. La tour de Pise s’effondre sur le rebord de la table, étalant ses décombres dans l’assiette, sur le pantalon de son architecte et par terre. Ses mains boudinées battent l’air, son teint devient rouge et dans son regard se lit une intense surprise.
Kinkaid réagit le premier.
— Il s’étouffe !
S’écartant de la table, il veut faire le tour de l’obèse pour l’aider, mais celui-ci se cabre brusquement, manquant de peu de l’envoyer voler à travers la pièce. Sous le choc, la chaise ne résiste pas plus longtemps et abandonne son office dans un craquement sec, immédiatement suivi par un bruit sourd : Vaughan vient de s’écraser sur le sol. Il est désormais livide, la bouillie infâme de sa bouchée de sandwich dégouline le long de son double menton. Étalé sur le dos, il lutte contre les bourrelets de ses bras pour ramener ses mains vers sa tête. Son grand buste se soulève de manière hiératique, mais Kinkaid ne peut s’empêcher d’en déduire que Vaughan peut respirer. L’espace d’un instant, il croit que la crise est terminée et que le plus dur à faire sera d’aider l’Américain à se relever.
C’est Waterson qui le contredit en se levant à son tour.
— Il n’est pas en train de s’étouffer, regardez…
Le corps est parcouru de soubresauts, du sang coule maintenant des oreilles de Vaughan, qui, le regard toujours surpris, grimace de douleur. Sa corpulence rend sa tentative de se prendre la tête entre les mains caricaturale. Sa bouche finalement vidée de son contenu laisse échapper un long râle d’agonie.
— Mon dieu, glisse Sarah en comprenant ce qui se passe.
— Phoenix, confirme le major.
Tel un épileptique en pleine crise, Vaughan bat maintenant des pieds et des bras, interdisant toute approche. Il percute dangereusement la table, s’arque une dernière fois, puis retombe inerte sur le dos. Pas un instant la surprise – voire l’incompréhension – n’a quitté son regard. Mais au moment final où son cerveau s’éteint, sa tête se tourne de côté et l’ultime vision de Vaughan est pour son inhalateur qui gît sur le parquet. Une image révélatrice qu’il emporte avec lui.
Toujours à l’abri dans la poche de son pantalon, son téléphone portable cesse vainement de tenter d’avertir son propriétaire de l’arrivée d’un nouveau texto et les vibrations s’arrêtent.
Tout reste figé un instant dans la salle à manger. Kinkaid et Waterson sont debout autour du corps de Vaughan. Sarah et Jérémy restent assis, tournés vers la scène macabre. Les visages sont crispés, marquant clairement la dernière émotion de chacun et un long silence règne pendant que tous les protagonistes rassemblent leurs esprits.
Soudain, tout s’anime de nouveau. Waterson se penche sur le corps, à la recherche d’un pouls et conclut au bout de quelques secondes :
— Il est mort…
Kinkaid se passe la main dans les cheveux en réfléchissant.
— Phoenix a dû apprendre que nous avions retrouvé Vaughan… il l’a éliminé.
— Mais comment ? se demande Waterson à voix haute. À moins d’être déjà sur place, je n’imagine pas comment Phoenix aurait pu nous rejoindre ici si rapidement…
— Je ne sais pas, répond le major. Mais il est temps d’appeler des renforts.
Il fait mine de s’emparer de son téléphone, puis se ravise. Il se saisit de l’un des verres d’eau toujours sur leur plateau dans l’intention de se désaltérer avant la longue conversation qui va s’en suivre. Il est interrompu par Jérémy au moment de porter le récipient à sa bouche.
— Non ! Ne buvez pas.
Le Français s’est levé comme un diablotin sur ressort jaillissant de sa boîte et a posé sa main sur le bras du major.
— Ne buvez pas, répète-t-il. De toute évidence, Phoenix a trouvé un moyen pour que ses nanobots puissent être ingérés, plutôt qu’injectés. Et il n’y a aucun doute maintenant que Vaughan travaillait pour lui…
Le major regarde le contenu de son verre avec suspicion. En un instant il repense au corps de Rodriguez – dépourvu de trace d’injection – dont la dernière action avait été de prendre son petit déjeuner à la terrasse d’un café. Il revoit Vaughan revenir de la cuisine où il est resté plusieurs minutes tandis que Sarah préparait les plateaux. Lentement mais sûrement, son esprit commence à forger les mêmes conclusions que Jérémy : Vaughan a contaminé l’eau avec des nanites.
— Et lui ? questionne-t-il en se tournant vers le corps de Vaughan. Connaissant leur utilité… Il n’a tout de même pas ingurgité volontairement des nanobots.
Jérémy se contente de pointer du doigt vers l’inhalateur qui repose sur le sol.
— Le maître avait gardé son chien en laisse, commente Kinkaid. Waterson ? Mettez-moi tout ça de côté, il est temps de faire venir du monde.
C’est à ce moment qu’un bruit de glace brisée retentit de l’autre côté de la table.
En comprenant les propos de Jérémy et du major, Sarah, blême, vient de lâcher le verre – vide – qu’elle tenait à la main.
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