Forfait illimité
Chapitre 6
Paris, France (6 mois plus tôt)
La sensation de ne pas être seul réveilla le docteur Marchand. Combattant un début de migraine, il se résolut à se redresser. Malgré la pénombre ambiante, il reconnut aussitôt la salle d’attente de son cabinet de l’avenue Marceau. Assis sur le bord du canapé, il fut frappé par le silence inhabituel qui y régnait.
Paris était une ville bruyante, surtout dans ce quartier du 8e arrondissement situé à deux pas des Champs Élysées. L’immense rond-point de l’Arc de triomphe où s’amorçait l’avenue amenait un bruit incessant de ronronnement mécanique jusqu’aux fenêtres du cabinet de luxe. Trois voies se déroulaient au pied de l’immeuble bourgeois, chacune séparée par une allée rectiligne de platanes. Malgré ces attraits verdoyants et l’élitisme des bâtiments environnants, cette artère cossue payait en décibels sa proximité avec « la plus belle avenue du monde ».
Même au dernier étage et avec des fenêtres à double vitrage, l’orthodontiste avait l’habitude de ce ronronnement continuel que seule une légère musique d’ambiance pouvait soustraire aux oreilles de ses patients. Pour le moment, aucune musique ne résonnait et le bourdonnement extérieur restait pourtant discret. Cela ne pouvait signifier qu’une chose : la nuit était tombée et la circulation dans la capitale a minima.
Désorienté, le dentiste se releva, raide et indécis. Il ne vivait pas dans cet immeuble. Il avait toujours mis un point d’honneur à séparer son logis de son lieu de travail et n’avait donc aucune raison de passer la nuit ici. Une main sur le front, il essaya de reprendre ses esprits et d’évacuer ce mal de tête qui lui vrillait les tempes.
Il regarda sa montre qui indiquait « 1 :17 ». Surpris, il fronça les sourcils. Mais que fabriquait-il ici ? La mémoire commençait à lui revenir et il n’en devenait que plus confus.
Il se souvenait en effet d’avoir fini sa journée avec une patiente des plus accaparantes et dont il avait dû réajuster l’implant pour la onzième fois. Le praticien était coutumier de ce genre de comportements. Sa renommée mondiale lui valait une clientèle select, souvent exigeante, toujours à la recherche de discrétion. Il avait refait le sourire de nombreuses célébrités françaises et étrangères, mais également de personnalités moins connues du grand public, quoique tout aussi riches, comme sa dernière patiente, Madame Rossi De-La-Motte-Bréviaire.
Après que l’héritière multimillionnaire se fut éclipsée par la cour intérieure où sa limousine l’attendait, le dentiste se souvenait d’avoir quitté son bureau, laissant à sa pléiade d’employés le soin de fermer le cabinet. Aucun doute sur ses actes, sa mémoire les lui relatait avec clarté. Il était ensuite rentré chez lui à pied, rue de Longchamp dans le 16e arrondissement, à quelques pâtés de maisons de là. Il avait dîné en célibataire dans son appartement avec terrasse donnant sur l’université Dauphine, à deux pas du bois de Boulogne. Profitant des congés scolaires et de l’escapade à Tunis de sa femme et ses deux filles, il s’était réapproprié les lieux.
Son repas terminé, il avait regardé un film pornographique de sa collection privée puis avait rejoint sa chambre où il avait… fait quoi au juste ?
Monsieur Marchand se leva pour aller chercher une bouteille d’eau minérale dans le minibar de la réception. Il ne se souvenait pas du tout de ce qu’il s’était passé après avoir pénétré dans sa chambre quelques heures plus tôt.
Troublé, le dentiste essayait de rassembler encore ses esprits et de comprendre ce qui lui arrivait quand tout d’un coup une sonnerie retentit. Surpris, il manqua de lâcher sa petite bouteille et la rattrapa de justesse. Quelques gouttes tombèrent sur le comptoir. Il reconnut enfin la mélodie de son téléphone portable qui résonnait désormais avec insistance.
Il posa sa bouteille à côté du verre vide qu’il s’apprêtait à remplir, se décida à allumer enfin la lumière et chercha son appareil. Il finit par le trouver dans la poche intérieure de son veston accroché au portemanteau de l’entrée. Sur l’écran, un SMS disait : « vs aV 1 nouvo patien ». Peu habitué à ce genre d’écriture, le dentiste plissa les yeux sans comprendre. Il dut lire le message à haute voix pour en déchiffrer le sens :
— Vous… avez… un… nouveau… patient, articula-t-il en butant sur les mots.
Au comble de l’incompréhension, il se tourna instinctivement vers la porte qui donnait sur son bureau et de là, dans la salle de soin. Une faible lueur brillait sous le seuil. Son mobile toujours à la main, il se dirigea vers la porte et l’ouvrit avec prudence. Assis sur son fauteuil, baigné par la lumière provenant de la salle de soin dont la porte était, elle, grande ouverte, un homme de très haute stature et d’une maigreur extrême le toisait. Le dentiste croisa le regard froid de son étrange visiteur. Des yeux globuleux aux iris si pâles qu’on en devinait à peine les contours. Devant ces deux boules opale où seul le trou noir des pupilles perçait, le docteur réprima un mouvement d’effroi et lâcha son combiné.
— Attention avec ça, prévint l’homme avec un fort accent américain.
Il pointa du doigt le mobile – apparemment intact – qui avait rebondi sur le parquet et ajouta :
— C’est fragile.
— Qui… Qui êtes-vous, qu’est-ce que vous me voulez ? balbutia le dentiste.
— Je vous l’ai dit… nouveau patient…
Il indiquait la porte d’où venait la lumière et Marchand suivit machinalement le geste du regard. Dans la salle, il vit un bras ballant qui tombait le long du luxueux fauteuil.
— Je ne… commença Marchand mal à l’aise.
— Il a besoin de votre expertise.
L’albinos retroussa ses lèvres et pointa ses dents avec son index.
— Il faut lui changer tout.
— Mais, mais…
— Don’t worry. J’ai fait le moulage moi-même. Vous avez juste à lui faire cette dentition.
L’homme poussa vers l’orthodontiste deux blocs gris-bleu. Le polymère à prise rapide contenait des empreintes de mâchoires supérieure et inférieure.
— Au travail docteur, c’est vendredi, vous n’avez que le week-end pour compléter la tâche.
Insensible à la manière un peu particulière dont l’étranger s’exprimait, Marchand commençait à reprendre le contrôle de lui-même. Ils se trouvaient après tout dans son cabinet, il conservait donc l’avantage du terrain. L’homme installé de l’autre côté du bureau devrait contourner cet obstacle s’il voulait le rejoindre. Déjà, le dentiste pensait à son évasion. Il n’avait qu’à se jeter en arrière, claquer la porte sur lui pour ralentir encore l’énigmatique individu et se ruer vers la sortie du cabinet. De là, il descendrait par l’escalier de service jusque dans la cour. Il connaissait bien le quartier et, même à cette heure, il pourrait trouver du secours auprès d’une des nombreuses ambassades qui maintiennent une permanence nocturne. Il plaça un pied en retrait pour prendre son élan.
Il bondit soudain en arrière, passa le seuil, se saisit de la porte et la claqua violemment sur lui. Il se retourna alors et courut vers l’entrée. Mais au moment de poser la main sur le bec de canne, le canon d’un revolver de gros calibre apparut dans son champ de vision. Un grand blond avec une coupe en brosse sortit du pan d’ombre qui le protégeait jusque-là des regards. Le docteur n’eut pas le temps de réagir et s’écroula de douleur sur le sol, la tête en feu. Pourtant, l’autre était encore trop loin dans le couloir pour avoir pu le frapper. Avait-il fait usage de son arme ? Le dentiste, en état de choc, avait-il perdu l’ouïe et omit le coup de feu ?
Une interjection lui prouva le contraire.
— Docteur !
La voix provenait toujours de son bureau, étouffée par la porte maintenant fermée, mais parfaitement audible. Étourdi par la souffrance, Marchand se redressa et agrippa de nouveau la poignée. Une nouvelle vague de douleur lui vrilla le cerveau, le clouant derechef à terre.
— Inutile monsieur Marchand. Revenez.
Cette fois la voix lui parvenait plus forte. Le bureau devait être ouvert.
Le grand blond s’avança, son arme braquée sur la poitrine de l’orthodontiste.
La douleur se calma. Ne comprenant pas ce qui lui arrivait, Marchand se redressa avec difficultés en s’appuyant contre le battant.
— Au travail docteur…
La main sur la poignée, le dentiste voulut tenter une dernière fois sa chance, mais avant même qu’il commence à l’abaisser :
— No, no, no… Je ne ferais pas cela si j’étais vous.
Une douleur sourde montait crescendo sur les côtés de son crâne.
— Ne me faites pas aller plus loin.
Marchand se retourna vers l’albinos. Dans sa main, ce dernier tenait un petit boîtier plat avec un écran à interface tactile. Il glissa son index vers le bas et aussitôt la souffrance diminua, ne laissant place qu’à une faible migraine résiduelle que le dentiste accueillit avec soulagement.
Comme pour conclure sa démonstration, l’homme fit remonter son doigt sur l’écran et Marchand cilla de douleur.
— Ne me testez pas… Que vous le vouliez ou non, vous allez m’obéir.
— Qu’est-ce que vous m’avez fait ? interrogea le dentiste en reprenant ses forces.
— Vous voulez dire ça ? questionna le géant en désignant son appareil. Oh, juste un prototype.
— Prototype ? répéta Marchand sans comprendre.
— Mais efficace, comme vous pouvez voir. La portée est faible, pas très pratique et tellement… comment dire ? vingtième siècle… termina l’Américain avec un sourire froid.
— Je ne comprends pas…
L’homme de main, occulté, avait repris son poste dans la pénombre du couloir.
— Et il n’y a pas besoin que vous compreniez, rétorqua l’albinos d’une voix dure. Une seule chose compte pour vous, c’est faire ce que je vous dis… ou souffrir… C’est votre choix…
À pas comptés, le dentiste se rapprocha de son bureau, contournant l’homme, comme si garder ses distances pouvait le protéger. Il traversa la pièce puis pénétra dans la salle de soins, son bourreau sur les talons.
Marchand se dirigea vers le fauteuil. Il observa son patient, un homme aussi grand et maigre que celui posté dans son dos. Une perfusion plantée dans son bras gauche expliquait pourquoi il restait si calme : il était anesthésié.
Le dentiste jeta un regard circulaire autour de lui pour retrouver ses instruments. Lentement, il saisit une boîte de gants en latex et en enfila une paire. Il s’équipa d’une spatule en bois, retroussa alors la lèvre supérieure de l’homme et commença à observer sa dentition.
— C’est le bon choix, conclut l’Américain penché au-dessus de son épaule.
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