Forfait illimité
Chapitre 23
Toronto, Canada
L’éclat de rire de Jérémy se perd dans le salon.
— Désolé… Mais avouez tout de même que c’est plutôt drôle, non ?
L’atmosphère dans la pièce a bien changé depuis l’intervention de Sarah sur l’hypothétique « membre secret » de RoTP. Kyle Kinkaid a reçu des nouvelles de son équipe dépêchée à Moscou. Sur la petite table basse, il a posé son ordinateur portable, un modèle ultraléger de la dernière génération. Sur l’écran s’affiche le rapport initial concernant le contenu de la clé USB extirpée du corps de Kagda. Un bilan peu révélateur qui a déclenché le rire de Jérémy.
— Baltac… Nos analystes sont dessus depuis à peine une heure, laissez-leur le temps de…
— Une heure ? Il n’y a pas si longtemps, vous sous-entendiez que Phoenix aurait pu recruter les services de n’importe quel geek vivant dans le sous-sol de ses parents au lieu de se compliquer à rechercher les anciens membres de RoTP.
Le major affiche une moue lasse tandis que Jérémy continue :
— Apparemment, aussi « obsolètes » soient nos méthodes d’antan, il semble que le travail de KryptBoy soit toujours capable de mettre à mal tous vos experts…
— OK, Baltac, j’ai compris. Apparemment les membres de votre petite équipe ont su évoluer avec leur temps. Le fichier qui était sur la clé a été transmis à mes hommes. Évidemment, il est encrypté. Le problème c’est qu’en inspectant le fichier, ils ne reconnaissent aucun des protocoles de chiffrement connus.
— Sans le moindre indice, même une attaque en force brute pourrait prendre des années avant de décrypter quoi que ce soit, renchérit Jay.
— Cette fois c’est vous qui nous sous-estimez Baltac. Nous avons à notre disposition une puissance de calcul bien supérieure à ce que vous pouvez imaginer.
— Oh ! D’accord, pas des années alors quoi ?… Des mois ?
Comme le Cajun ne répond pas, Jérémy prend son silence pour un acquiescement.
— Je ne comprends pas, glisse Sarah. La rédaction du journal a fait un reportage sur les échanges sécurisés et le cryptage des données il y a quelques semaines. Je me souviens que le recherchiste m’avait parlé de sortes de « clés » ou quelque chose comme ça, nécessaires pour ouvrir un fichier chiffré. Si nous avons juste un fichier, alors où sont ces clés ?
Jérémy sourit.
— Tu as tout à fait raison. C’est un peu comme les coffres-forts des banques qui nécessitent deux clés pour être ouverts. La banque possède une clé, le client l’autre, il faut avoir les deux en même temps pour procéder. Dans le cas du cryptage informatique, on appelle ces clés, respectivement la clé publique et la clé privée. Le rôle de la banque est tenu par le logiciel de déchiffrage, qui détient les clés publiques, choisies en fonction du protocole utilisé. La clé privée, elle, peut être un simple mot de passe ou un certificat à installer sur sa machine. Mais sans ces deux clés, on ne peut pas ouvrir le fichier…
Le major a lui aussi suivi cette brève explication.
— Quand mes hommes disent qu’ils ne parviennent pas à identifier le protocole de chiffrement utilisé, cela veut dire quoi au juste ?
— En gros… qu’ils ne reconnaissent pas à quelle banque appartient le coffre. Donc aucune idée de la clé publique utilisée…
— Autrement dit, il nous manque les deux clés pour pouvoir accéder aux informations de Kagda ?
— D’après ce que vous me dites, oui, confirme Jérémy.
— Il a ingurgité le support qui contenait ce fichier. De toute évidence, il comptait bien utiliser ces données, probablement pour nuire à Phoenix, déjouer le travail qu’il avait été assujetti à faire pour lui. Serait-il possible qu’il ait caché ces fameuses clés ailleurs ?
Jérémy réfléchit un instant avant de répondre.
— A priori, il n’avait aucun moyen de communication avec le monde extérieur, sinon il aurait envoyé ce fichier quelque part sur Internet. Son meilleur choix finalement aurait été de prendre deux mots de passe un peu complexes et de les retenir.
Le major laisse échapper un geste de frustration.
— Dans ce cas, ces deux clés ont disparu avec lui et ce fichier nous est inutile. Il aurait pourtant pu y avoir des informations capitales pour contrer Phoenix…
Aucun des trois interlocuteurs ne reprend la parole pendant un moment, comme pour digérer l’énormité de la situation. Puis Jérémy brise finalement le silence.
— Si vous me le permettez Major, je pourrais jeter un œil sur ce fichier. On ne sait jamais, un nouveau regard, je pourrais peut-être trouver quelque chose que vos hommes ont manqué.
Kinkaid semble hésiter. Il comprend bien que Jérémy ne plaisante plus. Il ne remet pas en cause les compétences de ses équipes cette fois-ci, il lui offre juste, sincèrement, un avis extérieur. Devant sa réticence, Jérémy ajoute.
— Je sais que c’est une enquête délicate, si vous ne voulez pas briser le sceau de la confidentialité…
Cela décide le major.
— Au point où nous en sommes. Je vous en ai suffisamment dit déjà pour mandater un contrat de non-divulgation. Amenez-moi une clé USB que je vous fasse une copie, je ne tiens pas à voir ce fichier voyager sur des réseaux non sécurisés.
— Sarah ? demande Jérémy.
Elle fait un signe de tête vers le couloir qui mène au bureau de son mari.
— Dans le tiroir de gauche, il doit y en avoir une neuve.
Jérémy se redresse et se dirige vers le couloir.
— Miss Wessler ? demande Kinkaid sur un ton affable après le départ de Jérémy.
— Oui ?
— J’aurais un petit service à vous demander. Je comprendrais tout à fait si vous n’êtes pas prête à…
— Allez-y, interrompt Sarah. Demandez-moi ce que vous voulez, pas besoin de ronds de jambe.
— Je vous remercie de laisser mon agent et monsieur Vaughan nous rejoindre chez vous demain. Mon équipe partie pour la Russie rentre également dans la matinée. J’aimerais les rencontrer pour un débriefing complet et comme je serai ici, je me demandais si vous accepteriez quelques hôtes supplémentaires.
L’espace d’un instant, le visage de Sarah s’éclaire, on pourrait imaginer en elle la maîtresse de maison ravie de recevoir. Mais sa motivation pour accepter est tout autre.
— Amenez autant d’agents que vous le voulez. Plus il y aura de monde ici et plus Jay sera en sécurité.
Kinkaid approuve d’un mouvement de tête. Il admire la force de caractère de cette femme. Dévastée par la perte de son mari, elle n’en demeure pas moins lucide et elle comprend très bien la situation : Baltac est le prochain sur la liste de Phoenix.
— Merci Madame… et je laisserai deux de mes agents en poste devant chez vous cette nuit, ajoute-t-il.
Elle lui renvoie son signe approbateur, avec un pâle sourire.
— Merci… Il ne vous l’aurait jamais demandé lui-même, vous savez ?
— Trop fier ? hasarde Kinkaid.
— Trop insouciant, répond Sarah en accentuant son sourire. Jay est un observateur hors pair et d’une intelligence remarquable, mais dans sa tête c’est toujours un grand adolescent. S’il n’y avait pas eu la mort de mon mari, il prendrait sans doute tout ceci comme un jeu.
— Je vois…
Elle le fixe, fouillant son regard.
— Vous avez autre chose à me demander ?
— Non… répond-il sur la défensive. Pas du tout… je… je me demandais juste si…
— Si quoi ?
— C’est un peu personnel…
— Allez-y, l’encourage Sarah.
Kinkaid réajuste son assise dans le fauteuil avant de continuer.
— Vous et Baltac, vous…
Sarah laisse son regard vagabonder vers la fenêtre.
— J’ai fait mon choix il y a dix-huit ans. J’ai opté pour le plus responsable, le plus stable et ma carrière. Ne vous détrompez pas : j’aimais mon mari et il m’aimait. Nous avons passé ces dix-huit dernières années exactement selon mes attentes… Dans la stabilité et le confort…
À ces mots, le regard de Sarah, empreint de nostalgie, s’étend bien au-delà de la fenêtre. Elle se revoit dix-huit ans en arrière au moment de choisir entre deux amours. Le major ne peut réprimer cette fois un petit sentiment de culpabilité. Sa question était déplacée pour une récente veuve.
Le retour de Jérémy dans la pièce brise l’inconfortable envoûtement entre l’agent et son hôtesse.
Sarah reporte son attention sur le salon en essuyant subrepticement une larme qui coule sur sa joue gauche. Le major se saisit de la clé USB – fraîchement sortie de son emballage – que lui tend Jérémy.
— Je vous copie le fichier et ensuite je prendrai congé, dit Kinkaid. Nous nous reverrons demain matin, madame Wessler a gentiment accepté de nous laisser utiliser sa résidence.
Jérémy retourne se poster aux côtés de Sarah, qui se saisit de sa main au passage, tandis que l’agent s’efforce de copier le fichier.
— Quelque chose qui ne va pas ? demande Jérémy en voyant l’homme perplexe.
— Euh… Je ne sais pas, je ne vois pas la clé apparaître sur mon ordinateur. C’est comme si elle n’était pas détectée…
— Elle est toute neuve, répond Jérémy surpris, elle devrait fonctionner… Vous voulez que je regarde ?
Kinkaid fait pivoter son ordinateur vers Jérémy, qui lâche la main de Sarah pour s’agenouiller devant la table basse.
— Allez-y, l’invite Kinkaid. C’est vous l’informaticien.
Jérémy effectue quelques manipulations dans le système, retire et réinsère la clé, qui cette fois est détectée avec un petit son caractéristique.
— Voilà, conclut Jay en remettant le portable en face de son propriétaire.
Kinkaid copie le fichier, puis retire la clé USB.
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