Forfait illimité

Frank Labat · Chapitre 26 sur 48

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Chapitre 26

 

Seattle, États-Unis

 

La clé plate lui échappe des mains et vient rebondir sur le rack avec un bruit métallique, avant de finir sa course sur l’une des dalles blanches du plancher surélevé. Conçu pour héberger la circulation d’air conditionné, le sol creux sert aussi de passage aux différents câbles réseau et d’alimentation qui serpentent tels des reptiles aux couleurs vives le long de conduits ou goulottes en plastique.

Seul dans la salle de télécommunication ultramoderne, Joseph Stern – Joe – laisse échapper un juron avant de récupérer la petite clé avec laquelle il tente de dévisser l’un des commutateurs estampillés « Verizon ». Une odeur d’iode en provenance du système de traitement de l’air lui effleure les narines quand il se baisse.

Seattle, sur la côte ouest, est la plus grande ville américaine au nord du territoire. Sœur jumelle de sa rivale – Vancouver – qui se trouve juste de l’autre côté de la frontière du Canada et dont elle partage le triste record d’hygrométrie qui lui vaut parfois le surnom de « Rain City », la cité de la pluie. Tout comme la métropole canadienne, elle est connue pour son éclectisme.

Les amateurs de rock l’identifient comme la ville natale de Jimi Hendrix et le berceau du mouvement musical « grunge » avec des groupes locaux tels « Nirvana » et « Pearl Jam ».

Les historiens reconnaissent son nom donné en hommage au dernier grand chef des tribus autochtones « Sealth », qui dès l’arrivée des colons en 1851, favorisa les échanges dans la région.

Les gens plutôt « tendance » auront à cœur de rappeler que Seattle est la ville qui a vu naître les franchises « Starbuck ». Les informaticiens, eux, la vanteront comme le siège social de Microsoft — qui se trouve plus précisément dans les faubourgs de Redmond, dix kilomètres plus à l’est. De l’autre côté du lac Washington via le pont flottant de Evergreen Point.

Pour les cinéphiles, les films tournés dans Seattle sont si nombreux, qu’ils en connaissent immanquablement l’horizon urbain. La tour « Space Needle », cet aiguillon de béton haut de 184 m, est des plus remarquable. Excentré du cœur de la cité, il se termine par une structure faisant songer à une soucoupe volante qui rivalise avec la cime des buildings du centre-ville.

Enfin, les amoureux de la nature diront que le vrai surnom de cette ville à part est en fait « Emerald City », la cité d’émeraude, en regard des luxuriantes forêts de conifères qui l’entourent.

Ce que l’on sait moins en revanche, c’est que Seattle abrite l’un des plus

grands Datacenter 17 du continent. Propriété du fournisseur de services en ligne MCI, fusionné depuis peu avec le numéro un de la mobilité américaine, le géant Verizon.

Au cœur de la zone industrielle au nord-est de l’aéroport, ce complexe bâti pour résister aux pires séismes est alimenté par trois compagnies d’électricité indépendantes. Il possède plus de cinquante générateurs et héberge des dizaines de milliers de serveurs, en plus des importants moyens de télécommunication mobile de Verizon.

Joe est bien placé pour savoir tout cela. En plus d’être né à Seattle et d’y avoir vécu ces quarante-trois dernières années, il travaille en tant que technicien assermenté pour le fournisseur national, avec des accès privilégiés sur le fameux site « SeaTac ».

Il s’est éraflé l’index sur le côté du rack quand l’outil a ripé. Juste une écorchure superficielle qui ne saigne même pas. Le juron qu’il a lancé n’était donc pas destiné à exorciser la douleur, ni la frustration d’avoir laissé choir la clé. Mais plutôt pour évacuer le stress de la situation. Car ce que Joe s’apprête à faire peut bien lui coûter sa place.

Il est grassement payé pour mettre le petit appareil qu’on lui a confié au cœur du réseau de cet important fournisseur de services mobiles. Pas assez cependant pour penser à prendre sa retraite. Cinquante mille dollars reste une belle somme. Cela permettrait de verser quelques paiements anticipés sur le crédit de la maison. Aussi de renflouer le compte épargne pour les études des enfants – dilapidé pour l’achat de son 4 x 4 un an plus tôt. Mais cela ne justifie pas qu’il perde son emploi, encore moins pour faute grave !

Il reprend rapidement sa besogne et continue à desserrer les quatre vis du couvercle du gros appareillage de transmission. Les instructions qu’on lui a données sont claires : cacher le petit montage électronique à l’intérieur de ce système et le brancher sur l’une des alimentations internes. Pour cela on lui a remis vingt-cinq mille dollars en espèce. D’ici quelques semaines, lors d’une autre visite de maintenance, on lui demanderait de retirer le tout et on lui verserait le complément de son argent en échange. Ainsi, plus aucune trace de ses agissements ne subsisterait sur l’équipement de la compagnie. De quoi ravir Joe. Il n’a en effet accepté cette besogne qu’à la condition que rien ne puisse permettre de remonter jusqu’à lui.

Il s’est demandé en quoi consistait le petit module. Il se sent patriote et refuse d’être mêlé à des histoires de terrorisme. On peut acheter sa loyauté à son employeur pour cinquante mille dollars, mais pas celle envers son pays. Il avait donc demandé à voir l’intérieur du boîtier tantôt, avant de s’en emparer. On le lui avait ouvert, en expliquant qu’il s’agissait d’espionnage industriel et non de terrorisme. Joe n’est pas expert en explosifs, mais son expérience de technicien en télécommunication et électronique était suffisante pour le rassurer sur la nature du boîtier : il n’avait pas affaire à une bombe… Après, ce que la concurrence voulait récupérer avec… ça, il pouvait bien fermer les yeux dessus moyennant compensation.

Il dépose la façade du commutateur en appui sur l’un des montants du rack. Il fouille sa sacoche à outils à la recherche du petit module, quand le grésillement caractéristique d’une serrure électrique se fait entendre derrière lui, couvrant à peine le ronronnement des systèmes en fonction dans la salle blanche. Il laisse échapper un autre juron, agrippe la façade métallique qu’il vient de démonter et la remet à sa place en toute hâte. Pas le temps de la revisser, aussi se contente-t-il de s’appuyer dessus pour la maintenir en position.

Son collègue passe la tête dans l’embrasure de la porte pour s’enquérir de la progression de son travail. Joe voit un visage surmonté d’une chevelure noire se découper avec une netteté impeccable sur le fond blanc du mur. L’impression surréaliste qu’une tête coupée lui adresse la parole frappe le technicien. Impression encore accentuée par la lumière diffuse des néons qui ne jette aucune ombre et déforme la notion de perspective.

Pesant de tout son poids sur la façade prête à glisser, il risque un signe de la main pour signifier qu’il en a encore pour cinq minutes.

La tête guillotinée disparaît comme elle est venue et la porte se referme en silence. Joe laisse échapper un soupir de soulagement et récupère la plaque en ôtant son épaule.

Pour la seconde fois, la façade de l’appareil se retrouve appuyée contre le montant. Joe se saisit du petit module et entreprend de le déposer sur le fond du châssis grand ouvert. Il connecte l’alimentation en utilisant l’une des prises internes des circuits imprimés. Puis il remet tout en place aussi vite que possible, en s’assurant tout de même de ne pas oublier une vis.

Malgré la climatisation qui maintient une température ambiante à vingt-et-un degrés Celcius, Joe est en nage ; une sueur froide et acide, lourde de relents épicés. Il s’essuie le front d’un revers de manche, prend une profonde inspiration pour calmer le léger tremblement de ses mains, puis une fois retrouvé un semblant de sérénité, quitte la pièce pour rejoindre son collègue. Il n’avait pas imaginé qu’une tâche si simple puisse à ce point le vider nerveusement.

À la fin de sa journée, Joe est épuisé, mais somme toute satisfait. La besogne est terminée, il n’a plus à s’en préoccuper avant plusieurs semaines. En regagnant son 4 x 4 stationné sur le parking, il caresse l’idée d’aller puiser dans les liasses de billets cachées dans son garage, afin de s’acheter un de ces écrans plats géants que sa femme a toujours refusés. Une petite récompense bien méritée pour les émotions fortes de la journée.

Il est bien loin de se douter que les liasses en question ont disparu. Qu’elles se trouvent bien plus proches qu’il ne le croit – sur le siège passager de la voiture de location grise qui lui file le train – et qu’il n’aura jamais l’occasion de regarder le superball sur écran géant.

Il engage son monstre noir et rutilant sur le boulevard International et bifurque vers le sud. Arrêté au croisement de la 152e avenue, il hésite un instant à se rendre au « Pancake Chef » dont la devanture vieillotte, rayée blanc, jaune et marron, lui fait de l’œil. On y sert des pancakes à la myrtille divins. Mais lorsque le feu passe au vert, il décide de poursuivre son chemin. Plus tôt il arrivera à la maison, plus tôt il pourra aller s’acheter ce grand écran…

Il continue donc sur un bloc, puis vire à l’ouest dans la 154e avant de rejoindre la bretelle conduisant sur l’autoroute Washington 518 qui permet de contourner l’aéroport. Il parcourt quelques kilomètres, à l’aise au volant, puis d’un coup tout bascule autour de lui.

Trois cents mètres en arrière, le chauffeur de la voiture de location qui ne l’a pas quitté depuis son départ vient d’appuyer sur le bouton d’une télécommande.

Joe ne peut pas comprendre qu’une micro charge d’explosifs a sectionné son essieu. Il se sent propulsé vers le pare-brise, retenu par sa ceinture de sécurité. Regarde bouche bée sa roue avant gauche jaillir à sa hauteur pour aller rebondir sur le toit avec un bruit sourd, puis contemple les gerbes d’étincelles qui montent jusqu’à son rétroviseur. Lorsque le 4 x 4 se met en travers de la route, il contre-braque machinalement, mais le volant tourne dans le vide. Il voit la rambarde qui sépare les deux sens de circulation s’approcher à toute vitesse. Encaisse un second choc. Contemple ses bras et ses jambes flotter, alors que le véhicule, entraîné par son poids, amorce une vrille verticale au-dessus de la rambarde.

Sur sa droite, il aperçoit un taxi jaune venir à sa rencontre, se prépare pour le choc, mais le voit finalement passer sous lui à travers le toit ouvrant alors que son 4x4 exécute un tour complet sur lui-même dans les airs.

Il entend le crissement des pneus du taxi, sent avec une acuité anormale l’odeur lourde d’huile de vidange chaude mélangée à l’essence, sursaute au bruit d’un énorme fracas, puis plus rien. Son véhicule vient de rebondir sur le milieu de la voie opposée. La violence du choc a fait pénétrer le bloc-moteur dans l’habitacle, lui sectionnant la moelle épinière sur le coup. Joseph Stern s’éteint avant que son véhicule ne finisse sa course folle, six tonneaux plus loin, après avoir traversé non seulement la voie opposée, mais aussi la seconde rambarde et un poteau électrique à haute tension.

La voiture grise poursuit sa route tandis que la circulation s’arrête peu à peu dans les deux sens. Au loin, dans les locaux du Datacenter de SeaTac, une alarme retentit et un voyant indique la perte du réseau principal d’alimentation en électricité, résultat de la chute du pylône heurté par Joe. Les systèmes de relais basculent automatiquement sur le circuit secondaire et la sonnerie s’interrompt.

17. Centre de traitement des données. Centre technologique relatif à l’informatique et la communication numérique offrant une haute disponibilité des systèmes de l’information.

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